Une journée en Transnistrie

Deux heures d’avion et une heure de route séparent Moscou de Tiraspol, capitale de la république autoproclamée de Transnistrie : la région a déclaré son indépendance en 1990, puis organisé en 2006 un référendum lors duquel plus de 90 % de ses habitants se sont déclarés pour le rattachement à la Russie. Moscou n’a pas répondu à la demande de la population de Transnistrie, préférant maintenir le statu quo.

Parlement à Tiraspol. Crédits : bien-voyager.com
Parlement à Tiraspol. Crédits : bien-voyager.com

En 2014, la Moldavie, qui ne reconnaît pas l’indépendance de la Transnistrie et considère la république autoproclamée comme partie intégrante de son territoire, se prépare à signer avec l’Union européenne un accord d’association. Un projet qui effraie profondément les habitants de Transnistrie, convaincus que cet accord avec l’UE va provoquer l’effondrement de leur économie. Doit-on se préparer à une nouvelle crise politique dans l’espace post-soviétique ? Le journaliste de la revue économique Kommersant Dengui, Alexeï Boyarsky, a mené l’enquête sur place, à Tiraspol.

La frontière entre la Moldavie et la Transnistrie est en grande partie délimitée par le Dniestr : la rive droite du fleuve, c’est la Moldavie, à gauche – la Transnistrie. Sur chaque pont : un point de contrôle des forces de maintien de la paix, où se relaient des soldats russes, moldaves et transnistriens.

À Tiraspol, on parle russe, et toutes les enseignes sont écrites en russe. Les panneaux routiers sont en trois langues : russe, moldave et ukrainien. Ce sont les trois langues officielles de la Transnistrie, ou république moldave du Dniestr. La république autoproclamée est peuplée de près de 30 % de Russes ethniques, 30 % de Moldaves, 30 % d’Ukrainiens et 10 % d’autres ethnies.

La Transnistrie a aussi sa monnaie : le rouble de Transnistrie, à l’effigie de Souvorov, fondateur de Tiraspol. Il ne circule qu’ici : impossible de le changer même en Moldavie. En Transnistrie, les prix vous paraissent d’abord très bas : un studio à Grigoriopol, ville de 9 000 habitants, ne coûte que 5 000 dollars à l’achat. Un deux-pièces à Dubasari, cité industrielle de 25 000 habitants, revient déjà à 19 000 dollars. À Tiraspol, on peut louer un studio pour cent dollars par mois. Mais on s’étonne moins en apprenant que les salaires, dans les entreprises de Tiraspol, oscillent entre 300 et 600 dollars, et que ceux dans la fonction publique sont encore plus bas. Pour autant, on ne peut pas dire que le niveau de vie soit supérieur en Moldavie – plutôt le contraire.

Une histoire mouvementée

La Russie a intégré le territoire de Transnistrie en 1793, ayant remporté une victoire dans la septième guerre russo-turque. En 1918, les bolchéviques accordaient à la Transnistrie un statut de république autonome et la rattachaient à l’Ukraine. En 1939, après que l’Union soviétique a repris à la Roumanie la province voisine de Bessarabie, Staline a unifié la Bessarabie et la Transnistrie sous l’appellation de république soviétique de Moldavie, avec pour capitale Chisinau – condamnant dès lors deux populations à la mémoire historique différente à cohabiter sur un seul territoire. Ces différences de mentalité, étouffées par l’idéologie soviétique, ont rejailli de plus belle à la chute de l’URSS.

La Russie a intégré le territoire de Transnistrie en 1793. mod.su
Crédits : mod.su

Guerre éclair

En 1992, les humeurs nationalistes ont connu un essor fulgurant en Moldavie. Le pays a fait du moldave sa seule langue officielle, ce que les habitants de Transnistrie, majoritairement russophones, n’ont pas apprécié. Très rapidement, les tensions ont dégénéré en un conflit sanglant. Les Transnistriens et les Moldaves ont assailli les garnisons militaires de leurs régions et se sont emparés des armes. Les affrontements ont commencé dans les villes de Bendery et Dubasari.

Déclenchée au printemps 1992, la guerre s’achevait à l’été, avec un bilan total de 2 000 morts et 5 000 blessés. C’est le général russe Alexandre Lebed qui a su mettre fin au conflit, en faisant intervenir la quatorzième armée russe, déployée à l’époque à Tiraspol. Les soldats russes, en se plaçant entre les deux camps, ont réussi à dissuader Moldaves et Transnistriens de continuer de s’entretuer. « À l’époque, le général leur a dit que s’il voyait encore un obus atterrir en Transnistrie depuis l’autre rive du Dniestr, il prendrait son petit déjeuner du lendemain à Tiraspol, son déjeuner à Chisinau et son dîner à Bucarest », se souvient un des participants des batailles de 1992.

L’armée russe a alors installé des points de contrôle sur tous les ponts surplombant le Dniestr, empêchant les hommes armés, des deux côtés, de traverser le fleuve. Puis, les soldats russes ont été remplacés par des forces de maintien de la paix aux points de contrôle.

La vie aux trois passeports

Aujourd’hui, tous les habitants de Transnistrie possèdent un passeport de leur république autoproclamée. Ce document leur permet de résider en Transnistrie et de circuler en Moldavie. Pour traverser la frontière moldave, en revanche, il leur faut un document de voyage d’un État reconnu par l’ONU. Généralement, ils se procurent tous un passeport moldave : la Moldavie le leur accorde sans difficulté. Beaucoup possèdent en outre un passeport russe car, jusqu’à présent, la Fédération le leur accordait aussi très facilement. Sur une population totale de 500 000 personnes, ce sont 200 000 habitants de Transnistrie qui ont un passeport russe. Beaucoup d’Ukrainiens ethniques habitant la région ont encore un passeport ukrainien, alors qu’un certain nombre de Moldaves possèdent, eux, le passeport roumain… Ainsi, les habitants de Transnistrie ont souvent trois passeports, et s’en déclarent plutôt satisfaits : « C’est très pratique, confie Evgueni, entrepreneur de Tiraspol, quand mon passeport russe n’est plus en vigueur, je voyage avec le moldave ! ».

Si la frontière entre la Moldavie et la république autoproclamée est gardée par des hommes armés, Moldaves et Transnistriens la traversent sans problème – et trouvent facilement le moyen de profiter des meilleurs côtés de chaque région. Ainsi, les enfants moldaves fréquentent les écoles russophones de Transnistrie pendant que les retraités transnistriens se font soigner dans les dispensaires moldaves. À un moment, d’ailleurs, les retraités transnistriens ont touché deux pensions : celle de l’État moldave et une de la part de la Transnistrie. La situation a duré plusieurs années – jusqu’à ce que les fonds de retraite des deux entités n’aient l’idée de partager leurs bases de données respectives !

Gaz à volonté

La Transnistrie est une république présidentielle. Son premier président, Igor Smirnov, l’a dirigée de 1991 à 2011. « Il avait 70 ans quand il est parti, et la moyenne d’âge des hommes de son gouvernement était de 50 ans, se souvient un fonctionnaire local. Notre nouveau président, Evgueni Chevtchouk, n’a que 45 ans, lui. Et son gouvernement est composé d’une majorité de femmes. Certaines n’ont même pas 30 ans, c’est le cas notamment des ministres des Finances, des Affaires étrangères et de la Santé. »

L’une de ces « femmes au pouvoir » est Maïa Parnas, vice-Premier ministre en charge de l’économie. Elle explique que le budget annuel de la république s’élève à 300 millions de dollars, dont 10 % venant de Russie : Moscou verse en effet des compléments de retraite aux personnes âgées (15 dollars par mois et par personne), finance des maisons de retraite et les repas des écoliers.

En outre, la Russie construit actuellement en Transnistrie 12 établissements publics, dont des écoles et des hôpitaux. Moscou pratique également pour Tiraspol un « prix d’ami » sur le gaz. Si Maïa Parnas ne fournit pas de chiffres, on sait que la république n’a pas honoré ses factures de gaz depuis cinq ans et que Moscou n’exige pas le remboursement de cette dette accumulée.

Transnistrie
Tiraspol, Transnistrie. Crédits : venividi.ru

Tissus, métaux et ciment

Ce gaz alimente, entre autres, les quatre grandes entreprises de Transnistrie, qui assurent ensemble 60 % de toute la production industrielle de la république, dont le volume global représente 0,85 milliard de dollars. Il s’agit de l’usine métallurgique de Moldavie, de l’usine de ciment Rybnitsky, du combinat textile Tirotex et de la centrale hydraulique de Moldavie.

L’entreprise Tirotex, établie à Tiraspol, est une des dernières de l’espace post-soviétique à assurer le cycle de production complet, soit à fabriquer des tissus à partir de coton brut. Privatisé en 2005, le combinat appartient aujourd’hui au groupe local Sheriff. Chez Tirotex, les ateliers à l’équipement italien et allemand dernier cri voisinent avec de vieilles machines soviétiques. À l’époque de l’URSS, l’usine employait 12 000 personnes ; aujourd’hui, les ouvriers ne sont plus que 3 200.

« Nous fabriquons 5,6 millions de mètres de tissus de coton par mois, se félicite Sergueï Obolonik, directeur adjoint de Tirotex. Même la Russie n’a plus d’entreprises comparables à la nôtre ! » La société vend 60 % de sa production à l’Europe de l’Ouest et 20 % aux Russes, les 20 % restants se partageant entre la Moldavie, l’Ukraine et le marché intérieur.

À Tiraspol, le groupe Sheriff possède également la distillerie d’eau-de-vie KVINT, rachetée à l’État en 2006. 40 millions d’euros ont été investis dans sa modernisation. Et en 2013, la distillerie a produit déjà 20 millions de bouteilles – soit un retour au rendement soviétique. « Après la chute de l’URSS, pour maintenir la production, nous avons dû acheter notre raisin à l’étranger. Mais en 2005, nous avons pu commencer de replanter des vignes. Et aujourd’hui, elles atteignent déjà 2 000 hectares de superficie », se félicite Anna Kozyrina, de la direction marketing de KVINT.

Le groupe Sheriff est ainsi l’un des plus gros contribuables de la république moldave du Dniestr. Ces dernières années, le groupe a privatisé et modernisé de nombreuses entreprises de la région, construit un réseau de stations-service, lancé une chaîne de supermarchés et ouvert un complexe sportif. Le groupe est en outre propriétaire d’une chaîne de télévision et dirige les opérateurs locaux de télécommunications. Ici, les gens vous expliquent que, si Sheriff appartient officiellement à Viktor Gouchan, la structure de propriété du groupe est en réalité très opaque, et que de nombreux fonctionnaires locaux y sont affiliés.

Pas d’investisseur étranger en Transnistrie : car qui se risquerait à placer son argent dans les actifs d’un État autoproclamé ? La Moldavie, pour sa part, ne reconnaît pas les privatisations, ni celle de Tirotex ni celle des autres, et considère tous ces sites de production comme étant toujours des possessions de l’État moldave.

L’exportation comme gage de survie

Bien que possédant un parc industriel non négligeable pour une république de 500 000 habitants, la Transnistrie reste une contrée agraire. Ici, le moindre lopin de terre est labouré, et l’agroalimentaire emploie de nombreux habitants. C’est notamment le cas de Nikolaï Nedelkov, qui a racheté en 2004 de vieilles serres, dans le village de Parkany, et les a entièrement restaurées. « À l’époque, la Russie a donné de l’argent au gouvernement de Transnistrie pour créditer le secteur agraire à un taux annuel de 5 %, explique Nikolaï. C’est comme ça que j’ai pu emprunter 300 000 dollars et acheter un nouveau système d’irrigation. Ça a sauvé mon business. » L’entrepreneur produit aujourd’hui pas moins de 800 tonnes de concombres par an, mais aussi des fraises, des courgettes et des salades. Nikolaï Nedelkov fait des conserves, qu’il exporte en Russie et en Israël.

La majorité des entreprises de Transnistrie exportent à l’étranger, même si cela leur demande des efforts considérables. Bien que la république ait une frontière commune avec l’Ukraine, les exportateurs transnistriens ne peuvent pas y transporter directement leurs marchandises pour les envoyer ensuite en Russie : l’Ukraine ne reconnaissant pas la Transnistrie, ils sont obligés de faire le détour par la Moldavie et de s’y faire enregistrer par la douane en tant que fabricants moldaves pour, ensuite seulement, rediriger leurs camions vers l’Ukraine. « C’est-à-dire un petit supplément de 500 km seulement !, ironise Nikolaï Nedelkov. C’est pour ça que je ne produis que des conserves : je ne peux tout simplement pas exporter mes légumes frais. » L’exportation est vitale pour l’entrepreneur : avec ses volumes de production de concombres, il pourrait nourrir toute la Transnistrie. « Il me reste dix tonnes de concombres dans les entrepôts. Ici, il n’y a pas assez de gens pour les manger, s’amuse-t-il. Mais si on ne nous crée pas d’obstacles supplémentaires à l’exportation, nous pourrons nous assurer une vie digne – sans aide extérieure », insiste l’entrepreneur.

Accord UE-Moldavie, la carte de Moldova

Accord UE-Moldavie : la mort de l’économie locale ?

L’État souverain de Transnistrie n’a été reconnu que par l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et le Haut-Karabakh. En 2006, les autorités de Transnistrie ont organisé un référendum, lors duquel 97,1 % des votants se sont prononcés pour le rattachement à la Russie. « Nous n’imaginons pas notre avenir au sein de la Moldavie », martèle la vice-Premier ministre Maïa Parnas. En 2014, la Moldavie s’apprête à signer avec l’UE un accord d’association, ce qui signifie, pour les entreprises de Transnistrie, la fin des exportations à l’étranger. « Nos entreprises ne sont pas prêtes à passer de nouvelles attestations dans le cadre du système européen de certification, explique Maïa Parnas. Les entreprises moldaves, en revanche, pourront le faire : elles ont bénéficié d’aides financières pour s’y préparer. Obtenir la certification européenne exigerait que nous revoyions en profondeur toute notre législation, alors que nous nous sommes toujours orientés sur les standards russes ! » Mais la certification européenne n’est pas la seule crainte des habitants de Transnistrie. « La Moldavie va très probablement étendre cet accord avec l’UE au territoire de la Transnistrie, suppose Nikolaï Nedelkov. Et Chisinau va annuler les taxes d’importation sur les produits européens – qui vont inonder notre marché. C’est, tout simplement, la mort annoncée de mon affaire. Comment voulez-vous que nous tenions la concurrence avec les prix des produits polonais et allemands subventionnés ? C’est très simple, l’UE va nous achever – comme ils l’ont déjà fait avec la Bulgarie. »

Le politologue transnistrien Sergueï Chirokov n’exclut pas la possibilité que la Moldavie prenne l’accord avec l’UE comme prétexte pour priver la Transnistrie de la possibilité d’exporter et d’importer. « Si c’est le cas, la Russie devra de nouveau trouver un équilibre entre reconnaissance ouverte de la Transnistrie et solution politique qui convienne aussi à l’UE et aux États-Unis… », conclut-il

7 commentaires

  1. Si la Moldavie adhère à l’UE, une partie du sud de la Moldavie déclarera son indépendance (les Gaguaz), la Transnistrie et la Gaguazie (?) représentent une partie majoritaire des industries moldaves (de souvenir j’ai lu 90%). A méditer

  2. Moi je pense qu’il se font une fausse idée pour ce pacte de libre échange. Car en effet le salaire moyen de Transnistrie et si bas, donc le prix de revient d’un produit quel qu’il soit sera bas, faisant concurrence à d’autre provenance ou il faut compter le transport sur des centaines de Kilomètres.
    Et leur ouvrant la porte sur des marchés supplémentaires qu’il n’avait pas accès à ce jour. Certes les changements font peur, je comprend, mais vivre en autarcie et sous perfusion d’un autre état ou être « indépendant » économiquement même en faisant un « pacte avec le diable », qui irait dans le sens de leur independance.
    A méditer.

  3. Cet affrontement Est Ouest me paraît d’un autre temps. Pourquoi ne pas tout simplement favoriser les échanges entre Russie et Europe et signer un accord de libre échange entre les deux zones. Je crois que tout le monde aurait à y gagner. Car les peuples aspirent à la prospérité avant tout. Il faudrait les écouter de temps en temps.

  4. 2016 a vu , à la surprise générale , et en dépit de tous les efforts de l’Otan , l’avènement d’un Président pro-russe en Moldavie; dans ces conditions la Transnitrie a-t-elle encore à terme , une raison d’exister ?

  5. La langue moldave n’existe pas !!! Les moldaves parlent roumain et connaissent le russe du fait de la russification imposée autrefois !!!
    D’ailleurs j’ai une amie qui a grandi en Transnistrie et qui parle parfaitement roumain, ayant fréquenté également une école roumaine !

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