Inkerman : un domaine en Crimée

La route qui va de Simferopol à Sébastopol passe par Inkerman, petite ville industrielle de 10 000 habitants où est produit, en tout anonymat, un vin qui ne demande qu’à être connu.

Le domaine d'Inkerman s'étend sur 3000 hectares en bord de mer. Crédits: allcrimea.net
Le domaine d’Inkerman s’étend sur 3000 hectares en bord de mer. Crédits: allcrimea.net

Ne pas se fier aux apparences

Si le nom d’Inkerman évoque instantanément, pour les Russes, le vignoble de Crimée, le paysage alentour, dix kilomètres en amont de Sébastopol, dissuaderait tout novice d’en goûter le vin. Car il faut passer toute une série d’usines rouillées pour finir effectivement par découvrir des vignes au bord de la route – mais pour le touriste, il est déjà trop tard, vous n’avez qu’une envie : faire demi-tour.

Pourtant, se fier à la ville même d’Inkerman – où a par ailleurs eu lieu, en 1854, une bataille sanglante entre les Russes et l’armée franco-britannique – serait une erreur de jugement : les 3000 hectares de vigne du même nom s’étendent en réalité à vingt kilomètres de là, en bord de mer.

La ville abrite bien les caves, en revanche, retranchées dans les galeries d’une ancienne carrière souterraine, profondes de 30 à 50 mètres par endroits – 15 millions de litres de vin y vieillissent au frais, dans la roche.

Si les Grecs ont fait du vin en Crimée dès le Vème siècle, le vignoble d’Inkerman ne date que de 1961, fondé par une résolution du Conseil économique d’URSS qui, en 1956, avait décidé de faire de la Crimée une région « où les champs de vigne s’étendraient à perte de vue ». Entre les années 1970 et 1990, pourtant, ces vignes se réduisirent de 110 000 hectares faute d’entretien, mettant un terme au rêve soviétique de faire du vin de Crimée une référence mondiale.

Domaine d'Inkerman
Domaine d’Inkerman

Certains irréductibles, dont Inkerman, ont toutefois continué de produire du vin sur la péninsule. Et il semble qu’ils aient eu raison, car la terre y est unique en son genre : le relief montagneux protège du vent et du gel venant du continent, et le climat est propice à la viticulture. « Pour faire un bon vin, la vigne doit pousser sur une terre pauvre – ici, à Sébastopol, la roche est calcaire : on dit qu’une vigne qui souffre aura plus d’arômes. En revanche, elle doit bénéficier d’un air doux, humide, sans variations brutales de température – ni l’hiver, ni la nuit. Toutes ces conditions sont réunies ici, où le climat est plus tempéré qu’à Yalta », explique l’ambassadeur de la marque, Evgueni Segan, un jeune homme fringant, originaire de la région, et diplômé en technologie viticole.

À l’assaut de la Chine

Si la terre et le climat de la péninsule sont uniques, le vin qui y est produit ne prétend pas à l’originalité. « Nos vins répondent aux standards internationaux. La fermentation suit une méthode classique, et nous importons la levure de France. Ce qui fait la particularité du vin de Crimée, c’est son origine, poursuit Evgueni. Le vin d’Inkerman est populaire là où les gens ont envie d’entendre parler de la Crimée – c’est le cas en Russie. Mais en France, jusqu’aux événements politiques récents, la région n’évoquait rien du tout. Et si l’Occident est difficile à conquérir, nous pouvons en revanche nous tourner vers l’Est », assure le jeune vigneron.

Plutôt que le marché européen saturé, Inkerman mise ainsi sur la Russie et les pays asiatiques pour s’exporter. Pour l’heure, 65 % des ventes sont réalisées à l’intérieur de l’Ukraine, 33 % en Russie et 2 % dans le reste du monde, dont la Biélorussie.

Le jeune homme explique que c’est son Cabernet-Kashinskoye qui a ouvert à Inkerman le marché russe : « C’est notre carte de visite, confie-t-il. Les Moscovites, lorsqu’ils viennent en vacances, sont étonnés de réaliser que c’est ici qu’est produit ce vin qu’ils ont toujours connu. Ils racontent d’ailleurs que, longtemps, quand on envoyait quelqu’un chercher du rouge, en Russie, on pensait invariablement à un Cabernet d’Inkerman ».

Domaine d'Inkerman
Domaine d’Inkerman

Pourtant, c’est désormais le Merlot qui constitue, pour l’entreprise, le produit à promouvoir à l’Est : un cépage non capricieux et fiable, mais qui commence à peine à être connu parmi les Ukrainiens et parmi les Russes. « À mon avis, le problème, c’est le nom, tout bêtement, note Evgueni. Mourlo, en russe, veut dire littéralement sale gueule. Ça créé une barrière psychologique chez les consommateurs ! », s’amuse le jeune homme.

Du côté des vins blancs, la marque de fabrique d’Inkerman est, depuis toujours, La perle d’Inkerman (Jemtchujina inkermana). L’acteur Gérard Depardieu, lors de sa visite de la cave en 2006, l’aurait même désigné comme son favori.

Vin et mentalité européenne

Réunissant 46 sortes de vins au total, dont quatre mousseux, les cépages d’Inkerman suivent une classification différente de celle utilisée en France. Si dans l’Hexagone, un « vin de table » est un vin de consommation courante et de piètre qualité, l’expression désigne, en Crimée, des vins semi-sucrés, assez populaires sur les marchés russe et ukrainien. Ces derniers représentent 60 % des parts de marché d’Inkerman. « C’est un produit qui n’est, en revanche, pas très apprécié des Français », concède Evgueni.

Si Inkerman décidait pourtant de se lancer à l’assaut de la France, il aurait de quoi étonner les consommateurs avec certains de ses cépages méconnus en Europe, tels le Saperavi, d’origine géorgienne, ou un « vin muté », le Portveïn, qui rappelle le Porto.

« Je sais que les Français ne sont pas très friands des vins mutés. En revanche, le Saperavi pourrait être pour eux une véritable découverte œnologique : c’est un vin très sombre, car la pulpe du raisin est rouge, contrairement au Merlot et au Cabernet. Saperavi veut d’ailleurs dire pigment, en géorgien », explique-t-il.

Un vin assez lourd qu’Inkerman a cherché à adapter aux préférences européennes en en atténuant la puissance : « Les Géorgiens ont leur méthode particulière de vinification : elle donne un vin à la fois très tannique et acide. Avec l’aide du Français Philippe Bonnet, qui est venu travailler avec nous en 2012 et 2013, nous avons, nous, décidé de le traiter comme un vin rouge classique. » Et le résultat est probant : le Saperavi d’Inkerman est beaucoup plus doux que son analogue géorgien.

Domaine d'Inkerman
Domaine d’Inkerman

Avant de faire connaître le Merlot en Russie et le Saperavi en France, Evgueni admet qu’il y a déjà beaucoup à faire en Crimée et en Ukraine pour faire évoluer les habitudes de consommation : « Malheureusement, nous n’avons pas une grande culture du vin. L’Ukraine, qui est à la dixième place européenne en ventes d’alcool, n’est que vingtième sur les ventes de vin. J’espère de tout cœur que les choses vont changer : en buvant du vin, on cherche les arômes, le plaisir – avec l’alcool, on ne cherche que l’ivresse. Nous devons changer nos habitudes : à la fois pour l’esthétisme et sur le plan de la santé. »

D’éventuelles inquiétudes quant au sort des 350 employés du domaine suite au rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie ? Evgueni balaie l’idée d’un revers de main : peu importe, note-t-il, qu’Inkerman vende deux tiers de sa production à l’Ukraine et un tiers à la Russie ou l’inverse ! D’autant que le 27 mars dernier, les autorités russes ont demandé aux chaînes de supermarchés de promouvoir les vins de Crimée en élargissant leur offre, et que certains se sont déjà engagés à le faire, dont le groupe français Auchan.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *