Pourquoi la police de Donetsk ne s’empresse-t-elle pas d’arrêter les protestataires ?

À Donetsk, la police n’a pas empêché les manifestants pro-russes de prendre le bâtiment de l’administration régionale, le 6 avril dernier. Les agents ne dispersent pas non plus les marches pro-russes qui continuent de se tenir dans la ville. Comment expliquer ce phénomène ? La correspondante de la revue Rousskiï Reporter Olga Timofeeva a interrogé un policier de Donetsk qui observait, souriant, un rassemblement sur la place centrale.

Police donetsk
Police de Donetsk – Crédits : Andreï Boutko, blogueur, Donetsk

Rousskiï Reporter : Vous avez l’air compatissant en regardant les manifestants… 

Le policier : Rappelez-vous, quand les habitants de Lviv manifestaient, ils criaient : « La Police est avec le peuple ! ». Ici, c’est exactement la même situation, simplement dans un effet miroir.

R.R. : À Moscou, quand les OMON arrivent sur une manifestation, tout le monde sait qu’ils vont arrêter des gens. Mais ici, j’ai assisté tout récemment à une scène édifiante : un groupe de gens se dirigeait vers le commissariat de police pour exiger la libération des manifestants arrêtés le 13 mars, et les policiers, venus à leur rencontre, se sont contentés de se placer autour du commissariat, calmement. Ils n’ont arrêté absolument personne…

Le policier : Mais ces gens, ce sont les nôtres !, pourquoi voudriez-vous que nous les arrêtions ? Ce groupe dont vous parlez, c’étaient des gens normaux, ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Ils n’étaient pas organisés, vous comprenez ? Parce que quand les gens sont organisés, ils agissent autrement. C’est ce qu’on a vu à Lviv, notamment, quand des foules de protestataires ont pris des commissariats et se sont emparés des armes. Là-bas, les policiers n’avaient pas les moyens de leur résister.

R.R. : Qu’en pensez-vous : à Lviv, la police a cédé aux assaillants pour sauver sa peau ou pour éviter toute effusion de sang ?

Le policier : À Lviv, la police a les mêmes convictions que le peuple. C’est leur peuple. Ils sont comme leur peuple. Et nous, nous sommes comme notre peuple à nous. Ici, au Donbass, nous n’avons rien de commun avec Lviv – la seule chose qui nous unisse encore, c’est le pays. C’est bien Vatoutine qui a libéré ma ville, n’est-ce pas ? [général soviétique, combattant de la Seconde Guerre mondiale, ndlr]. Et six mois plus tard, il était assassiné par les soldats de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Là-bas, à Lviv, leurs héros, ce sont ces soldats de l’Armée insurrectionnelle ; mais pour moi, c’est Vatoutine, le héros. Cet homme qui commandait l’Armée rouge et qui a libéré ma ville des fascistes. Que voulez-vous que nous ayons en commun avec les gens de Lviv ? Nous avons une histoire et une culture différentes. D’ailleurs, en réalité, le Donbass n’a pas de culture.

R.R. : Que voulez-vous dire par là ?

Le policier : Et comment voudriez-vous que nous ayons une culture ? Les gens qui peuplent cette région sont arrivés après guerre, pour reconstruire le Donbass. C’étaient beaucoup d’anciens prisonniers. Certains sont venus pour l’argent. Chez nous, les codes tacites sont plus importants que les lois.

R.R. : C’est aussi le cas de la police ?

Le policier : Non, dans la police, je suis obligé de respecter la loi, mais les codes sont tout aussi importants.

R.R. : C’est quoi, un « gars de Donetsk » ? Comment décririez-vous l’habitant lambda ?

Le policier : Il y a des gens très différents les uns des autres ici : au centre-ville, on a des routes en bon état, des enfants bien élevés et des parents qui s’en occupent. Alors qu’en périphérie, on n’a pas de routes, je ne peux même pas y aller en voiture, c’est la zone des cités ouvrières. Là-bas, les gens sont… mais je ne veux pas les juger. Ianoukovitch a dit la vérité quand il a déclaré que tant que les mineurs auront du boulot tous les jours et leur paie en fin de mois, ils n’iraient pas manifester. Les idées politiques, cela ne les intéresse pas. Mais si quelque chose se brise dans leur vie… Vous avez remarqué : ici, dans l’Est, les manifestations n’ont lieu que le week-end : parce que la semaine, les gens travaillent. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire comme sur Maïdan – cesser le travail et passer nos journées sur les barricades. Et puis, vous savez, dans ces cités ouvrières, les gens pensent qu’un homme qui n’est pas passé par la case prison n’est homme qu’à moitié. La prison est perçue comme une sorte de baptême.

R.R. : Alors, c’est vrai ce qu’on dit : dans l’Est de l’Ukraine, il n’y a que de la « racaille » ?

Le policier : Non, on n’est pas de la racaille. Nous sommes des gens qui possédons nos propres codes de conduite. Remarquez, peut-être qu’ils ont raison de dire ça, ceux de l’Ouest : mais alors, on peut être de la « racaille » sans pour autant commettre de délits.

R.R. : Des délits ?

Le policier : Oui, le vol, par exemple. Très franchement, à Kiev, ils ne se sont pas comportés mieux que nous. Ils sont comme nous : simplement, eux n’ont pas conscience de ce qu’ils sont. Certains d’entre eux attaquent des banques, d’autres, comme Sachko Bily, participent aux réunions armés de Kalachnikov. Peut-être que leur jugement sur nous est juste – mais eux-mêmes ne valent pas mieux. Ici, nous avons au moins des raisons historiques d’être tels que nous sommes. Comme je vous l’ai dit, dans les années 1950, le Donbass s’est peuplé de gens de toute sorte, et plutôt de la lie.

R.R. : Mais l’eau a coulé sous les ponts, depuis… Les gens ont eu le temps de changer, non ?

Le policier : Les ouvriers, ça ne change pas vraiment. Prenez un type qui a étudié au lycée professionnel avant d’aller travailler à la mine. Pourquoi voudriez-vous qu’il soit très différent de son père, qui avait fait pareil avant lui ? Il a du boulot, il a de l’argent pour s’acheter de l’alcool. Et il n’a besoin de rien d’autre.

R.R. : Les gens de Donetsk ont-ils un caractère particulier ?

Le policier : Les gens d’ici ne veulent tout simplement pas qu’on s’en prenne à eux. Ne leur retirez pas ce qui leur appartient, et tout ira bien.

R.R. : Vous voulez dire que les gens ont senti qu’on leur « prenait » quelque chose ?

Le policier : Oui, on nous prend notre langue. C’est surtout à cause de ça que les gens protestent. Quand le nouveau pouvoir a annoncé sa décision [le 23 février 2014, la Rada ukrainienne a voté pour l’abolition de la loi qui accordait au russe un statut de langue régionale, ndlr], les gens ont eu peur. Ici, la plupart ne parlent pas ukrainien.

R.R. : Que diriez-vous sur l’âme des simples gars de Donetsk ?

Le policier : Je me perds dans leur âme. Je ne peux pas la comprendre.

R.R. : Pourtant, vous êtes né ici…

Le policier : Oui, mais je communique très peu avec les ouvriers. Je peux simplement vous dire que la moitié des gars qui se retrouvent au poste n’ont pas fait d’études supérieures.

R.R. : Est-ce que vous comprenez les gens qui manifestent, ici à Donetsk, avec des drapeaux ukrainiens ?

Le policier : À vrai dire, non, je ne les comprends pas. Je ne comprends pas ce qu’ils voient de bon dans cet État. Je pense qu’il n’a strictement rien de bon. Le pays est très beau, c’est vrai. J’aime beaucoup l’Ukraine. Mais je n’aime pas du tout l’État ukrainien.

R.R. : Aimez-vous le peuple ukrainien ?

Le policier : Il n’y a pas de « peuple ukrainien ». Je ne comprends pas ce que c’est que le peuple ukrainien. Vous voulez peut-être dire les « citoyens d’Ukraine » ? Parce que la Transcarpatie, par exemple, est peuplée de Hongrois et de Slovaques. Lviv a toujours fait partie de la Pologne. Puis l’Union soviétique les a conquis et ils sont devenus une partie de l’Ukraine. Alors qu’avant la guerre, la majorité des habitants de Lviv étaient juifs.

R.R. : Mais quelles que soient les ethnies qui la peuplent, l’Ukraine reste l’Ukraine…

Le policier : Oui, c’est bien la seule chose qui existe : le « pays d’Ukraine ». Avant, nous avions la république soviétique d’Ukraine, puis elle est devenue l’Ukraine tout court. Mais le peuple ?, je ne sais pas… Et le peuple russe, c’est qui ?

R.R. : Soutenez-vous l’idée d’une Ukraine unie ?

Le policier : Il n’y a pas d’Ukraine unie. Je ne veux avoir rien de commun avec eux.

R.R. : Mais elle a existé, cette Ukraine unie ! Pourquoi était-ce possible avant et pourquoi ça ne l’est plus, selon vous ?

Le policier : Vous savez, l’« Ukraine unie », ça a toujours été un peu forcé. On a réussi à trouver, à un moment, des forces qui consolidaient le pays, mais elles étaient instables. Puis, on a eu un fou qui est arrivé au pouvoir et qui a mêlé ses affaires à la politique. Il a voulu devenir roi et il s’est fait dans le froc.

R.R. : Revenons-en à la manifestation du 13 mars, à Donetsk : on a vu des gens portant le drapeau russe crier « à genoux », et mettre à genoux d’autres gens, ceux qui étaient venus avec des drapeaux ukrainiens…

Le policier : Je ne soutiens pas les gens avec des drapeaux russes mais je les comprends. Ils voulaient venger ce qui s’était passé à Kiev. Souvenez-vous que dans les régions de Volhynie et de Tchernovtsy, les gens ont mis à genoux leurs Berkout, alors que les agents n’avaient fait qu’exécuter des ordres. Vous comprenez ? Ils ont mis leurs policiers à genoux, ils leur hurlaient des injures, leur crachaient dessus. Et ce qui se passe maintenant, c’est une sorte de réponse qu’on leur donne. Je ne soutiens pas cette façon d’agir, mais si c’est permis aux uns, ça devient automatiquement permis aux autres…

R.R. : Vos collègues ont-ils été missionnés à Kiev ?

Le policier : Oui, ils ne voulaient pas spécialement y aller. Vous voyez, notre État ne défend pas sa police. Quand Maïdan a gagné, ils ont bien dit, à la Rada, qu’il fallait récompenser les activistes, décerner des médailles aux morts du mouvement, donner de l’argent à ceux qui ont souffert. Mais la police ? À la police, ils ont dit de donner ce que la loi prévoit. Et elle ne prévoit rien, la loi ! Nous avons organisé nous-mêmes une collecte pour payer les soins des cinq Berkout de Donetsk blessés à Kiev. Vous trouvez ça normal ?! La centaine céleste [manifestants morts lors du mouvement de contestation à Kiev, ndlr], ce sont des héros. Mais les policiers qui ont péri ? Ce sont des ennemis du peuple ! Mais c’est pourtant pour leur pays qu’ils ont péri, pour avoir défendu le président légitime.

R.R. : Quel est votre sentiment à propos de tout ce qui se passe actuellement ?

Le policier : Nos ennemis ont remporté la victoire, et maintenant, ils veulent nous faire plier. Vous vous rappelez, le samedi où la Chambre haute du parlement russe a autorisé l’envoie de troupes en Ukraine ? Eh bien nous, ici, nous nous sommes dit que nous avions un grand frère prêt à nous défendre. Que nous n’étions plus seuls. Je comprends bien que si la Russie a besoin de nous, c’est aussi pour éviter l’ouverture d’une base de l’OTAN ici. Mais même si ce n’était que pour ça, je m’en fiche.

R.R. : Comment voudriez-vous que la situation évolue ?

Le policier : Je voudrais voir arriver les tanks russes en Ukraine. Je comprends que ce n’est pas réaliste. Mais malgré tout, la majorité des policiers du Donbass voudraient que la région soit russe.

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