Donetsk : l’occupation de l’administration vue de l’intérieur

Le bâtiment de l’administration régionale de Donetsk est occupé par des activistes prorusses depuis dimanche 6 avril. Les occupants, qui ont proclamé la République populaire autonome de Donetsk et le gouvernement provisoire du Donbass mardi 8 avril, exigent la tenue d’un référendum sur le statut de la région. Kiev se donne pour sa part jusqu’au vendredi 11 avril pour déloger les occupants. Le journaliste russe Oleg Kachine a visité l’administration occupée. Reportage.

Donetsk administration occupée
Devant le bâtiment de l’administration de Donetsk. Crédits : Sébastien Gobert.

« Assez regardé, lève-toi et prends les armes ! », « Entrée interdite aux personnes en état d’ivresse », peut-on notamment lire sur les pancartes qui ornent la barricade érigée à l’entrée du bâtiment. À côté des pancartes : une icône de Saint Jean de Cronstadt, un portrait de Lénine et divers drapeaux – russe, du Donbass et un étendard cosaque à la croix blanche sur fond rouge.

Le bâtiment est gardé par un membre des milices populaires, casque de mineur sur la tête, appuyé au capot d’un vieux camion sur lequel flotte le drapeau des troupes populaires du Donbass. Il contrôle mes papiers. « Russe, tout est en ordre », me dit-il.

La plaque accrochée au mur du bâtiment indique « Conseil régional de Donetsk, administration régionale de Donetsk ». Le terme régional a été barré aux deux endroits – il semble que les activistes n’estiment déjà plus vivre dans une région ukrainienne.

Donetsk russie
Carte du Donbass : Russie. Crédits : Sébastien Gobert.

Une deuxième barricade, plus petite, faite de planches de bois et de fil barbelé, se dresse dans le vestibule d’entrée. Au mur, la carte du Donbass est barrée d’un large « Russie ». Je croise un milicien populaire armé d’une batte de base-ball. Au premier étage s’entasse une importante quantité de boîtes de conserve maison dans le couloir – chaque milicien se doit d’apporter quelque chose à manger. Des tables ont été installées, des femmes préparent des sandwichs et du thé.

Une réunion de l’état-major de la milice se prépare. Les participants, des hommes en gilet pare-balles, ont davantage l’air d’agents de sécurité que de militaires. La presse n’est pas autorisée à suivre les discussions. Toutefois, le chef de l’état-major, Oleg Kartachov, livre volontiers ses commentaires. Originaire de Gorlovka, il n’est affilié à aucun parti et se dit sceptique envers Pavel Goubarev, qui se présente depuis le début du mouvement comme le leader des activistes prorusses et est aujourd’hui détenu par les services de sécurité ukrainiens (SBU). Oleg Kartachov considère que Ianoukovitch est le président légitime de la « Fédération ukrainienne » (c’est ainsi qu’il appelle son pays), bien qu’il ne l’apprécie guère ; il ne voit simplement personne d’autre à même de gouverner le pays. À l’en croire, il n’y a aucun Russe dans le bâtiment aujourd’hui.

Je rencontre ensuite un milicien nommé Gouïvik, ancien travailleur du conglomérat de production chimique Stirol, récemment licencié. Gouïvik soutient également Ianoukovitch. « Il n’y a aujourd’hui aucun leader avec qui le peuple pourrait s’entendre. Ianoukovitch, lui, il nous aide à nous mettre d’accord avec la Russie », m’explique-t-il.

« Vous mettre d’accord sur quoi ? », je demande. Gouïvik s’emporte. « Comment ça, sur quoi ? Mais sur le rattachement de notre région à la Russie, pardi ! La Fédération de Russie est l’héritière en droit de l’URSS, alors que la junte kiévienne n’est composée que de séparatistes. Nous voulons défendre la loi et rejoindre la Russie, comme l’a fait la Crimée. »

Mais qu’en est-il, alors, de ces 23 années passées dans l’Ukraine indépendante ? « Nous sommes des gens de la vieille trempe, me répond Gouïvik. Nous n’avons jamais considéré cet État comme le nôtre. L’Ukraine, c’est la région de Zaporijia (au sud) et l’île de Khortytsia, et c’est tout. Le reste du pays – c’est la Russie. Il a juste été offert à l’Ukraine, comme Kiev d’ailleurs. »

Pour Gouïvik, les Ukrainiens de l’Ouest sont un autre peuple, avec qui il n’a rien de commun. « Mon père vit à Astrakhan (Sud russe) et non à Lviv (Ouest ukrainien), si vous voyez ce que je veux dire », souligne-t-il.

Je pars ensuite à la découverte du bâtiment en compagnie d’un autre milicien, Oleg. Ou plutôt, comme il le dit lui-même, d’un « activiste prorusse ». L’homme est armé d’un pistolet traumatique. Oleg est mineur, originaire de Gorlovka (région de Donetsk). Il me confie qu’il « attend beaucoup de Poutine », bien qu’il ne croie que très peu à la répétition au Donbass d’un scénario à la criméenne.

« Ici, c’est Akhmetov [homme d’affaires local et citoyen le plus riche d’Ukraine, ndlr] qui décide de tout. Et il n’a pas envie que la région soit rattachée à la Russie, affirme-t-il, précisant que par « ici », il entend le Donbass, et non le bâtiment de l’administration. Akhmetov ne nous aide pas. Au contraire : avant-hier, il nous a même demandé de quitter les lieux », poursuit-il.

Donetsk. "Milice populaire du Donbass". Crédits : Sébastien Gobert
« Milice populaire du Donbass ». Crédits : Sébastien Gobert

Arrive un autre Oleg, également originaire de Gorlovka. Dans sa main, l’homme tient une barre d’acier montée d’une « flèche de Noël ». Oleg pratique le kung-fu et garantit que cette barre peut devenir une véritable arme dans les mains d’un spécialiste. « J’ai un compère qui est maître de kung-fu. Il enseigne aux enfants. Je l’amènerai ici », prévient-il.

Je quitte les Oleg et me dirige vers le cinquième étage. Les ascenseurs ne fonctionnent pas et l’accès par les escaliers est entravé par des meubles au niveau des premier et deuxième étages. Je me rends dans l’ex-bureau du vice-gouverneur chargé de l’agriculture, qui abrite désormais une division de la milice populaire. Le chef, un homme cagoulé, ordonne par téléphone de laisser passer tous les employés de l’administration qui souhaitent entrer dans le bâtiment. « Ils veulent arroser leurs plantes ou nourrir leurs poissons », me dit-il, après avoir raccroché.

Selon les miliciens, le chef de la division devrait pouvoir me faire entrer dans la salle de réunion du conseil régional. « Tu veux aller dans la salle ? Allons-y ! », me propose-t-il effectivement.

Nous redescendons les escaliers et pénétrons dans la pièce en question. Il y fait sombre. J’allume la lampe de mon téléphone. L’homme m’attrape brusquement le bras. « Qu’est-ce que tu fais ? Les gens dorment ! », me sermonne-t-il. Je découvre en effet, à mes pieds, une dame âgée plongée dans un profond sommeil. Sur les sièges, des députés et d’autres personnes roupillent, assis. « Ce sont des miliciens qui ont fait leur garde », m’explique le chef de division à travers sa cagoule.

Donetsk visite. Sur le parvis de l'administration de Donetsk. Crédits : Sébastien Gobert
Sur le parvis de l’administration de Donetsk. Crédits : Sébastien Gobert

Nous retournons à son bureau. Il m’invite à m’asseoir et sort immédiatement. Je ne suis pas seul. À mes côtés, Artur, un milicien d’une cinquantaine d’années d’origine arménienne, entame un monologue sur Akhmetov. « C’est vrai : Akhmetov est le maître de la ville. Mais si le maître ne nourrit pas son chien, qu’est-ce l’animal va faire ? », me demande-t-il. « Un chien est censé être loyal envers son maître, et s’efforcer de ne pas le trahir », je réponds.

« Et si c’est le maître qui n’est pas loyal ?, renchérit Artur, avant de m’expliquer combien il serait merveilleux que la Russie intègre le Donbass. Sans ça, les choses vont tourner à la guerre civile, assure-t-il. La loi de Kiev prévoit 15 ans de prison pour séparatisme. Qu’est-ce qui vaut mieux : se battre ou se retrouver derrière les barreaux ? »

« Se battre, évidemment ! », répond brusquement un autre milicien présent dans le bureau, qui dormait jusqu’alors. L’homme préfère garder l’anonymat. Il se dit originaire de Torez (région de Donetsk). « Je travaille dans les mines, à 1213 mètres de profondeur. Je me suis retrouvé plus d’une fois à l’hôpital suite à des accidents, et c’est un miracle si je n’ai jamais perdu un membre – je remercie Dieu pour ça, m’explique l’homme, qui porte autour de la tête un bandeau où est inscrite une prière orthodoxe. Grâce à Dieu, je bénéficie aussi de congés payés qui me permettent d’être ici et, s’il le faut, d’aller au combat. Nous sommes un peuple pacifique, mais si le sang venait à couler, nous serions plus dangereux que le Secteur droit. Je suis prêt à mourir. Ma fille sera la fille d’un héros, et les gars la respecteront à jamais pour ça. »

Je lui demande si son chef, qui m’a demandé d’attendre ici, va revenir bientôt. « Je n’ai aucun chef ! », me répond le mineur avec orgueil. Je lui souhaite une bonne sieste, et je quitte la pièce.

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