Christine Lagarde : « L’économie de l’Ukraine courait à la catastrophe »

Dans une interview à la chaîne de télévision américaine PBS, le 2 avril, Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), a salué le rôle de la Russie dans la résolution des problèmes économiques de l’Ukraine. 

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Christine Lagarde – Capture de l’interview PBS

Judy Woodruff : Madame Lagarde, vous êtes directrice du Fonds monétaire international. Tout d’abord, merci infiniment d’avoir accepté de nous parler.

Christine Lagarde : C’est un plaisir de vous voir.

J.W. : Et donc, en tant que grande patronne du FMI, vous vous démenez actuellement pour fournir de l’aide à l’Ukraine. Et ce alors que le monde vient de voir la Russie entrer en Crimée et annexer la région. Comment se fait-il que le peuple ukrainien ne pouvait pas s’en sortir sans l’aide du FMI ?

C.L. : L’économie de l’Ukraine allait dans le mur et courait à la catastrophe. C’est une économie qui avait besoin de réformes, qui avait besoin d’une transformation profonde de sa politique fiscale, de sa politique monétaire et de sa politique énergétique, pour ne mentionner que les plus importantes. Sans le soutien que la Russie a accordé à l’Ukraine il y a quelques mois, les Ukrainiens ne seraient allés nulle part [accords signés entre Viktor Ianoukovitch et le président russe Vladimir Poutine sur l’octroie de 15 milliards de dollars de crédit et une ristourne pour le gaz, ndlr].

Ils doivent donc mener ces réformes, sachant qu’ils n’ont pas accès au marché financier en ce moment. C’est la raison pour laquelle ils ont besoin du soutien de la communauté internationale et de celui du FMI pour pouvoir identifier les réformes qu’ils doivent mettre en place et pour obtenir le financement nécessaire pour les mener à bien jusqu’à ce qu’ils puissent revenir sur les marchés financiers et financer ainsi eux-mêmes leur économie.

J.W. : Mais cet argent implique que le FMI et d’autres institutions demandent aux Ukrainiens de procéder à certaines réformes, d’enclencher des changements difficiles, comme lutter contre la corruption…

C.L. : Oui.

J.W. : …et contre d’autres problèmes liés à la structure de l’Ukraine elle-même.

Ne craignez-vous pas que si ces exigences sont trop sévères, cela ne risque de faire de la Russie une alternative encore plus attractive ? Parce que le peuple ukrainien devra se serrer la ceinture, faire des sacrifices afin de mériter cette aide…

C.L. : Vous avez raison sur la question du mérite, cela signifie que l’argent du FMI n’est pas gratuit.

Il doit être utilisé de façon à ce que les pays qui le reçoivent fassent le nécessaire pour restaurer leur économie et être capable de se financer de façon autonome, sans notre soutien. Ainsi, nous prêtons de l’argent, et le pays prend le chemin de la guérison, fait des choix difficiles, décide pour lui-même de ce que sera son futur économique.

Et bien sûr, tout cela inclut ce que vous avez dit : se débarrasser de la corruption, restaurer la gestion, arriver à un prix juste de l’énergie, rétablir la situation fiscale et accomplir des réformes structurelles qui aideront l’Ukraine à revenir sur une voie solide.

J.W. : Ici, aux États-Unis, le Congrès vient aussi de voter, pas plus tard qu’hier soir, en faveur du déblocage d’une aide financière pour l’Ukraine. Mais le Congrès n’est pas d’accord avec certaines réformes qui concernent le FMI. Les républicains, en particulier, se disent inquiets : pour eux, le fait de donner plus de voix au sein de l’institution à des pays comme la Chine, le Brésil et même la Russie signifie que les États-Unis auront une voix plus faible et moins d’influence dans la structure. Quels arguments pouvez-vous leur fournir ? Pourquoi ces mesures doivent-elles être entreprises ?

C.L. : C’est une chose qui doit être faite parce que cela rendra l’institution plus stable, plus solide. Et notre travail est précisément de contribuer à la stabilité dans le monde, à la stabilité financière et à la coopération internationale. Même si vous ignorez la coopération internationale parce que vous n’y croyez pas, la stabilité financière dans le monde est incontestablement la clé pour toutes les économies.Sans un FMI solide qui pourra soutenir l’Ukraine, le Mali, le Pakistan, qui pourra mettre en œuvre des programmes économiques, soutenir les autorités et avancer de l’argent d’une manière durable, le leadership américain se priverait d’un outil majeur. Les États-Unis ont été un des principaux partenaires fondateurs du FMI – ils sont l’actionnaire dominant de l’institution.

Et quoi qu’on en dise, les États-Unis conserveront le droit de veto sur les décisions qui sont prises. Ainsi, faire un peu plus de place à la Chine ou aux économies de marché émergentes est un indicateur de là où va le monde. Et nous nous devons d’incarner l’institution de l’avenir pour être au service de la coopération internationale avec le leadership constant, solide, des États-Unis d’Amérique. Ne pas exercer ce leadership serait une erreur.

J.W.: Il y a une question que je veux vous poser sur la Russie, quelque chose dont vous avez parlé dans votre discours d’aujourd’hui. Il s’agit, vous le savez, des sanctions qui ont été imposées par la Communauté européenne et les Américains. Vont-elles avoir des conséquences ?

C.L. : Nous observons les indicateurs économiques.Quand vous regardez le montant des sorties de capitaux depuis la Russie vers le reste du monde sur les deux derniers mois, ou encore la décision de la Banque centrale russe de changer sa politique monétaire, vous voyez qu’il y a clairement eu des conséquences. La menace de sanctions a eu des impacts, et les sanctions elles-mêmes en ont eu.

J.W. : Vous êtes en train de dire que le fait même de parler de sanctions a produit son effet ?

C.L. : … le fait de parler de tapering (fait de diminuer ses mesures de soutien à l’économie) a produit son effet. Le fait de parler de sanctions a d’ailleurs également eu son effet. Tout est question d’anticipation.

J.W. : Vous venez de faire un discours sur l’économie mondiale. Vous avez déclaré, entre autres, que la situation s’améliorait mais que la reprise était trop faible. Vous avez ainsi annoncé que nous pourrions faire face à plusieurs années de croissance lente et médiocre. Ça veut dire quoi, pour les gens ordinaires ?

C.L. : Ça veut dire qu’au lieu d’avoir une économie qui est en hausse, qui crée des emplois, qui fournit de l’innovation et du capital, vous avez une économie qui est apathique, qui avance lentement, qui ne crée par assez d’emplois pour ceux qui arrivent sur le marché du travail pour la première fois ou qui sont à la recherche d’un nouveau travail depuis longtemps.

J.W. : Et qu’est-ce qui doit être fait ? Vous avez parlé de ce qui doit être fait à ce propos.

C.L. : Un certain nombre de choses, dont en premier lieu des réformes structurelles à tous les niveaux.

J.W. : Qu’est-ce que cela signifie ?

C.L. : Cela signifie éliminer les barrières : autoriser les entrepreneurs à lancer leur business sans bureaucratie, sans obstacles sur le chemin.

Cela signifie aussi réformer le marché du travail, pour que les gens qui y ont accès, qui veulent un emploi et qui veulent travailler puissent effectivement le faire. Et cela s’applique aux hommes et aux femmes. Il y a beaucoup de femmes, pas uniquement dans ce pays mais autour de la planète, qui voudraient accéder au marché du travail et souhaiteraient créer de la richesse mais ne peuvent pas le faire. Faciliter cet accès améliorerait sans aucun doute la situation.

Ce sont deux exemples de secteurs où le fait de supprimer les barrières, d’éliminer les obstacles va réellement révéler le potentiel de tout un chacun. Par ailleurs, vous avez la politique monétaire, vous avez les politiques fiscales qui ont aussi besoin d’être ajustées pour faciliter la croissance.

J.W. : Vous avez parlé, et je crois que vous l’aviez aussi souligné dans votre discours d’aujourd’hui, de l’importance d’impliquer plus les femmes dans l’économie. Et vous avez dit combien il est essentiel d’avoir des femmes occupant des postes de direction notamment. En quoi cela fait-il une différence ? Et que diriez-vous aux hommes qui écoutent et qui se disent : quelle différence, pourquoi les femmes pourraient-elles rendre une société ou un business plus prospère que les hommes ?

C.L. : Je crois qu’il y a actuellement de multiples études qui démontrent que la diversité, qu’un meilleur équilibre entre les genres mais aussi entre les différents domaines, conduit effectivement à une meilleure croissance, de meilleurs bénéfices et de meilleurs résultats.

Donc, que vous regardiez les stocks, la performance ou le rendement, c’est vrai de façon à peu près universelle. Et il y a un sens économique à véritablement faciliter l’accès à ces postes pour les femmes. Si vous prenez des pays comme la Corée du Sud ou le Japon, où il existe une forte population âgée, ouvrir les portes au marché du travail aux femmes est un excellent moyen de faire face à la situation.

J. W. : Mme Christine Lagarde, directrice du FMI, je vous remercie beaucoup.

C.L. : Merci à vous.

1 commentaire

  1. Ce sont ses docteur de choc dont Molière se moquait, et qui tuent le patient avec les remèdes qu’ils proposent. Alors que tous les économistes sérieux disent que plus de libéralisme n’est pas la solution, au contraire d’une politique lourde et artificielle de relance par la consommation, qui reste le seul moyen de faire repartir l’economie mondiale en la poussant, d’ici à ce que la confiance reparte et que les échanges se développent à nouveau.

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