« Venez nous voir à Makhatchkala »

« Bavardages » est une chronique faite de mots et de gens qui se croisent. De paroles d’inconnus, de conversations volées, de causettes sans lendemain

Lui – élégant, en costume bleu marine bon marché et chaussures de ville impeccablement cirées. Elle – dents en or, décoiffée, presque en haillons.

Vue sur Makhatchkala. Crédits: Timur Agirov
Vue sur Makhatchkala. Crédits: Timur Agirov

Je jette discrètement un œil en oblique à ce couple de quinquagénaires assis à côté de moi sur le vol Moscou – Paris. Juste le temps de me faire cette réflexion : les hommes caucasiens font non seulement tout ce qui est en leur pouvoir pour être toujours endimanchés mais sont vêtus de manière égale été comme hiver, à la ville comme à la montagne. Pantalon de costume modeste, cardigan, chaussures en faux cuir pointues : le résultat a beau n’être pas des plus raffinés, il faut admettre que l’effort y est.

– Vous êtes française, dit-elle en pointant le menton vers mon livre.
– Da.
– Bien. Mais vous parlez russe.
– Da.
– Donc si vous nous aidez jusqu’à Paris, on vous invite chez nous, au Daghestan, d’accord ?
Makhatchkala ?

Elle hoche la tête. Makhatchkala. Ville-fourmilière sur les rives de la Caspienne. Ses cafés charmants, son taux de chômage le plus élevé du pays, ses attaques terroristes quasiment quotidiennes, ses femmes de plus en plus voilées.

– Avec plaisir, réponds-je. Je suis journaliste, on entend beaucoup parler de chez vous en ce moment.
– Les bombes, vous voulez dire ?
– …On dit plutôt que vous avez le plus beau pays du monde, mais que personne ne le sait.

Touché.

– Oui. Et puis, il y a les bombes.
– Comment les gens vivent-ils, à Makhatchkala ?
– On a peur, bien sûr. Mais que voulez-vous, c’est comme le reste, on s’habitue. Venez nous voir avec votre mari, c’est vrai – chez nous c’est très beau. Vous êtes mariée, hein ? Vous verrez, l’été, à Makhatchkala, tout est en fleurs, nous avons des fruits savoureux, la mer pas loin, et la montagne aussi… on vit dehors, littéralement.

Makhatchkala en hiver. Crédits: Timur Agirov
Makhatchkala en hiver. Crédits: Timur Agirov

Elle me montre les photos de ses enfants – elle en a quatre – et petits-enfants – elle en a neuf –, son jardin à Makhatchkala, son nouveau canapé. Elle me raconte qu’elle va voir sa fille, mariée à un Français – là, vous voyez, c’est lui, sur la photo, le Blanc ? – et qui vient d’accoucher de leur deuxième enfant. Une bonne petite.

Dans l’avion, je traduis donc le menu, les consignes, commande leurs boissons. Les époux échangent finalement leurs sièges, et monsieur se retrouve à côté de moi, sous l’œil alerte de madame.

– Moi je ne reste que deux semaines, c’est la première fois que je vais en France. Ma femme, c’est son deuxième voyage, elle reste un mois et demi. Dites, vous me montrerez la tour Eiffel, à l’atterrissage ?
– On peut toujours essayer. Pourquoi vous rentrez plus tôt, vous devez travailler ?
– Oui. Mais ma femme, elle – elle reste.

Vérification ainsi faite – son dévoué mari ne parle que d’elle (et de rien d’autre), la femme s’endort. Lui m’écrit sur un papier leur adresse pour que je les rejoigne cet été, à Makhatchkala :

– Vous lisez le russe, oui ? Mais dites, vous parlez combien de langues ? Chez nous, il y a plus de 100 dialectes. Une ethnie – un dialecte. Alors tous ensemble on parle russe, c’est pratique, vous voyez ?
– Je vois, c’est formidable.
– Vous allez nous aider, à la douane ? Parce qu’à Paris, le douanier, j’imagine que lui, il ne parle pas russe.
– D’accord, mais vous me suivez dans la file d’attente pour les ressortissants européens, parce qu’on m’attend dehors. On va s’arranger.
– Si vous le dites. Et puis je vais porter votre sac, là, vous êtes chargée dites donc, qu’est-ce que vous trimballez ?

Des Courriers de Russie. Mais le douanier ne s’est pas avéré très arrangeant.

– Désolée m’dame, c’est le protocole, ces messieurs-dames là, ils doivent faire la queue là-bas.
– Là-bas, avec les 150 autres ?
– Oui. Bon mais vous, c’est ok, vous passez.
– Je ne veux plus passer, figurez-vous. Je suis avec eux.

Nous doublons les 150 autres. Le douanier suivant décide de me punir pour cette infraction caractérisée à la législation sur les files d’attente à la police des frontières – et nous ignore quelques minutes.

– Mais vous êtes française, qu’est-ce que vous faites-là ?
– Je les accompagne, eux.
– Famille ?
– Non, je traduis.
– Vous les connaissez, donc.
– Non, je les ai rencontrés dans l’avion, je traduis, c’est tout.
– Mais pourquoi ?
– Mais bon sang pourquoi pas ?

Je traduis donc, pendant vingt minutes, leur récit, leurs papiers, leurs dates de séjour.

– Bon, ok, allez-y, concède finalement le policier. Mais hé ! Qu’ils vous payent une bouteille de vodka, parce que quand même… les aider, comme ça, gratuitement…, bougonne-t-il.

Je comprends que « les aider comme ça gratuitement », vraiment – ça dépasse l’entendement du douanier. Les bagages des Daghestanais arrivent, et ils s’empressent de me dire au revoir. Dans un second élan de « comme ça, gratuitement », je serre l’homme dans mes bras et rougis. Ils vont me manquer d’ici Makhatchkala.

– Vous allez trouver votre chemin ?
– Bien sûr, vous en faites pas, c’est indiqué. Enfin quoi, quand même, on sait se débrouiller !

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