L’Ukraine comme une tentation

Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, membre de l’Observatoire franco-russe exprime son avis sur la situation en Ukraine.

Le palais du Reichstag à Berlin - nouveau centre européen
Le Bundestag à Berlin – nouveau centre européen, selon Fiodor Loukianov

Bernard-Henri Lévy, célèbre publiciste français d’orientation ultra-libérale et ardent partisan de la promotion des valeurs européennes, écrivait il y a quelques semaines, sous l’impression de sa visite sur la place Maïdan : « L’Ukraine donne aujourd’hui une chance à l’Europe insensible… Elle pourrait faire renaître l’idée européenne qui doit absolument, par tous les moyens, rétablir sa gloire déchue. » On s’en souvient, la dernière fois que l’inspiration a visité le vénérable intellectuel, c’est en 2011 – après qu’il était allé voir les rebelles à Benghazi. Il avait alors téléphoné à son ami Nicolas Sarkozy et l’avait incité à partir en guerre en Libye. Ce qui, du reste, n’a pas beaucoup aidé l’Europe…

Pour des raisons tout à fait différentes, touchant bien plus à la realpolitik, Maïdan a excité aussi l’Allemagne : la capacité de contribuer à résoudre la crise ukrainienne est un test de leadership européen – auquel Berlin semble toute prête. À dire vrai, le résultat sera peut-être exactement inverse : la visite des politiciens d’opposition Vitali Klitschko et Arseni Iatseniouk à Angela Merkel le 17 février a provoqué à Kiev un véritable carnage. Madame la Chancelière n’a évidemment pas donné de sanction pour la violence. Mais l’image télévisée du principal dirigeant européen accueillant chaleureusement les meneurs du « choix européen » de l’Ukraine a suffi pour que les radicaux ukrainiens s’en persuadent : « C’est bon, l’Ouest est avec nous – en avant ! ». Assez remarquable, comme acte de pacification…

L’Europe au seuil de changements

Aujourd’hui, il se passe quelque chose en Europe. Le Vieux monde se trouve à nouveau au seuil de grands changements qui sont, pour l’heure, difficiles à prévoir – trop de processus se déroulent en même temps. Mais le sentiment est de plus en plus fort : l’Europe s’apprête à entrer dans une nouvelle ère.

L’ère précédente était advenue avec la fin de la Guerre froide, à la chute du rideau de fer. L’Europe avait passionnément fêté la réunification de l’Allemagne et visait de nouveaux sommets. La communauté européenne est devenue une Union, on a vu l’ouverture d’un marché intérieur commun, puis l’introduction d’une monnaie unique. L’UE s’est significativement élargie : les pays-membres ont un peu plus que doublé (28 aujourd’hui contre 12 il y a vingt ans).

Sur ce fond d’élévation des ambitions, les Européens ont commencé de percevoir les problèmes intérieurs comme un simple héritage fâcheux du passé, et l’intégration comme la solution universelle à tous les maux. Même les batailles idéologiques en Europe se sont assourdies – les Européens semblaient avoir trouvé le juste milieu entre gauche et droite, socialistes et conservateurs, libéraux et dirigistes. Ils paraissaient tout près du but : la création d’une société pacifique d’aisance universelle, suffisamment juste et assez efficace. L’Europe s’est remise à croire à sa supériorité morale – car enfin c’est elle qui proposait au monde un modèle attractif et quasiment sans défauts.

Place Maïdan - crédits: Liljia Gryschko
Place Maïdan – crédits: Liljia Gryschko

Le futur derrière ?

Toutefois, vue d’aujourd’hui, la période fin XXème-début XXIème siècles ressemble à un âge d’or. La crise financière a jeté son ombre sur le système politico-économique de l’Union européenne, sur sa fiabilité et sur ses perspectives. Et le Vieux monde, privé du sentiment de domination morale et intellectuelle, est tombé en dépression. L’Europe s’est perdue dans le monde global.

Le mot d’ordre de la fin du siècle passé était on ne peut plus clair. La concurrence totale universelle ne laissera pas la moindre chance d’un quelconque rôle mondial aux pays européens pris isolément, même à des acteurs aussi importants que l’Allemagne ou la France. C’est seulement en réunissant ses forces que l’Europe pourra jouer à égalité avec les géants du XXIème siècle – USA, Chine, Inde, Russie. L’assertion semblait logique et le résultat est d’autant plus décourageant.

Aujourd’hui, l’Europe a moins de poids dans le monde que la somme des potentiels de ses États-membres. Les possibilités des grands – Allemagne, France, Grande-Bretagne – se sont significativement réduites comparées à ce qu’elles étaient il y a 20 ans. Des capitales comme Rome ou Madrid ont quitté les rangs des acteurs ayant une quelconque signification politique. La catastrophe a atteint Paris – on a du mal à se remémorer une autre époque où la France aurait été à ce point incolore dans l’arène internationale. Londres se maintient grâce à la puissance de son centre financier, mais perd dans le même temps, à vitesse grand V, sa vision stratégique et son influence.

La situation qui s’est établie fait de Berlin le seul centre possible de l’Europe. L’Allemagne ne peut déjà plus se distancier de ses responsabilités. Mais le problème, c’est que Berlin s’est désaccoutumée du rôle de leader – durant toute la deuxième moitié du XXème siècle, les Européens ont fait passer aux Allemands le goût de l’ambition. Quand l’Allemagne endosse aujourd’hui le rôle de moteur, elle devient sur-le-champ l’objet des suspicions de tous ceux qui l’entourent. Il n’existe objectivement pas de contrepoids à l’Allemagne : la France n’est pas en mesure de s’acquitter de ce devoir, qui était pour elle traditionnel.

Parallèlement, les relations de l’Europe avec les États-Unis se compliquent de plus en plus. Le Vieux monde a ravalé ses rêves de défi à l’Amérique d’il y a 10 ou 15 ans. L’Europe est prête à revenir sous l’aile protectrice américaine, en premier lieu sous la forme du Partenariat commercial et d’investissement transatlantique, sur lequel les négociations sont en cours. Mais comme par malheur, la façon dont l’Amérique considère l’Europe se précise peu à peu, incident après incident. C’est tantôt Snowden qui dénonce l’espionnage total des Européens, tantôt la vice-Secrétaire d’État américaine qui insulte la politique étrangère de l’UE. Et le plus humiliant, c’est que ces insultes ne peuvent pas franchement être qualifiées d’injustes –les affaires de l’Union européenne sur la scène internationale ne sont effectivement pas au beau fixe.

Quelle menace porte le diktat de la minorité

Les vingt dernières années ont vu encore un autre changement : le Vieux monde s’est mis à interpréter la démocratie dans une optique plus libérale. La démocratie consiste aujourd’hui, pour l’Europe, dans une hyper sensibilité aux minorités et dans une société qui insiste sur son sécularisme. C’est lié pour beaucoup au fait que l’Europe est un refuge pour les ressortissants d’autres parties du monde, dont la majorité sont musulmans. L’Europe s’efforce d’intégrer ces « autres » en rendant son modèle social le plus souple possible.

Cependant, les tentatives du Vieux monde de représenter une démocratie vue comme standard de société universel et obligatoire non seulement se heurtent à l’incompréhension de nombre de ses interlocuteurs extérieurs, mais soulèvent encore, chez ces derniers, des résistances intérieures.

Le référendum récent dans une Suisse qui a décidé de se protéger par le biais de quotas d’immigration même de ses voisines l’Allemagne et la France est un reflet grossi de ces humeurs. Les représentants de la droite suisse qui ont initié ce plébiscite ont été chaleureusement salués par leurs amis politiques dans les autres pays d’Europe. Les adversaires de l’intégration et les extrêmes droites de tout poil se mobilisent à la veille des élections de mai au Parlement européen, où ils comptent obtenir jusqu’à un quart des voix.

Depuis cette mosaïque confuse commencera bientôt d’apparaître une nouvelle image, très importante pour la Russie. Malgré tous les jaillissements spirituels, idéologiques et géopolitiques, nous ne changeons pas dans notre essence, celle d’un pays de culture européenne, qui se pense dans le rapport avec l’Occident.

Que nous le voulions ou non, l’Europe reste notre interlocuteur, et la Russie est attachée à elle par des liens économiques étroits. Le scénario dans lequel le pendule de la politique européenne continuerait de se déplacer vers une orientation libérale de gauche serait le moins avantageux pour Moscou. Et pas seulement parce que nous serions alors condamnés à d’interminables querelles sur les droits des minorités sexuelles. Le pire, c’est que l’Europe ne cesserait de chercher des preuves de sa propre force d’attraction dans des tentatives d’expansion. Précisément ce à quoi appelle Bernard-Henri Lévy, que nous citions plus haut.

La mesure comme idéologie

Pourtant, un pendule revient toujours du côté opposé – il est simplement ainsi fait. Ce qui se passe en Europe permet de prédire un mouvement de recul après la poussée libérale. Ainsi, peut-être les dirigeants de la Fédération, en insistant sur les valeurs traditionnelles, ont-ils judicieusement deviné à l’avance le changement d’orientation à venir ?

Possible, mais pas au point de s’attendre à l’arrivée au pouvoir, dans les capitales européennes, d’amis politiques de nos traditionalistes nationaux. Nous nous orientons pour l’instant vers la zone la plus à droite du spectre conservateur, zone marginale non seulement en termes de degré de représentation dans les parlements mais par sa psychologie même, par le caractère de ses exigences et de ses programmes. Les extrêmes droites d’Europe représentent un mouvement contestataire, inadapté à la gestion étatique. Certes, si leur popularité croissait, on pourrait assister à un glissement à droite significatif du mainstream de la politique européenne.

Ce qui est aujourd’hui dans les intérêts de la Russie serait un retour de l’Europe à un ordre du jour modérément conservateur. Des régents solides, évitant les extrêmes et regardant la réalité avec sobriété, qui ne partageraient pas le pathos traditionaliste de la Fédération russe et ne deviendraient pas les alliés de Moscou mais ne se mettraient pas non plus en rage idéologique sur des questions de second ordre. La Russie a avantage à ce que l’Allemagne renforce ses positions dominantes et à ce que la France rétablisse son rôle de balancier – parce que, dans le cas contraire, le seul candidat, aujourd’hui, pour faire contrepoids à Berlin, c’est Varsovie. Et un tandem germano-polonais (à la différence de l’habituel franco-allemand) œuvrerait à l’éloignement d’avec la Russie.

Pour stabiliser les rapports avec une Europe actuellement ébranlée, il faut que Moscou cesse de construire sa ligne sur l’opposition aux tendances européennes, qu’elle mette fin à la polémique inlassable qui pousse les parties à radicaliser leurs opinions. Qui nous pousse, nous, depuis un conservatisme mesuré vers une réaction obscurantiste, et l’Europe – depuis des idéaux égalitaires humanistes vers l’imposition d’une tolérance interprétée de façon dogmatique.

1 commentaire

  1. Très bonne analyse de Fiodor Loukianov. En particulier pour les rapports entre les dirigeants européens et les Etats-Unis. Quand je vois François Hollande se transformer en petit chien de Barack Obama, j’ai honte d’avoir un président pareil.

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