Ukraine : où va le Sud-Est du pays ?

Le Sud-Est de l’Ukraine est secoué par des affrontements violents entre Ukrainiens russophones et activistes du mouvement Maïdan. Trois morts sont déjà à déplorer à Donetsk et Kharkiv. Le 1er mars dernier, les manifestants pro-russes de Donetsk, chef-lieu de la région du Donbass, ont élu Pavel Goubarev, activiste local, comme « gouverneur populaire » de la région. Le même jour, Goubarev, accompagné d’une foule de protestataires, a pris d’assaut le bâtiment de l’administration régionale. Le 6 mars, le gouverneur populaire et 70 de ses partisans étaient arrêtés. La région de Donetsk est passée aux mains de Sergueï Tarouta, gouverneur désigné par Kiev. L’hebdomadaire ukrainien Reporter dresse un portrait de Pavel Goubarev et se demande dans quelle mesure l’homme reflète les aspirations des habitants du Donbass.

Le Sud-Est de l’Ukraine. La région de Donetsk. Crédits : oldfoto-graf.com
Crédits : oldfoto-graf.com

« Qui est Goubarev ? » : c’est une question qu’aujourd’hui, on ne se pose plus seulement à Donetsk. En fait, l’homme était célèbre depuis longtemps dans les cercles politiques locaux. Il a toujours été un partisan convaincu de l’unité slave. En 2006, il était élu député du conseil municipal de Donetsk au nom du Bloc socialiste de Natalia Vitrenko ; à la même période, il publiait un livre sur sa vision de l’avenir de l’Ukraine. Par ailleurs, Pavel est titulaire de trois diplômes d’enseignement supérieur et copropriétaire d’une petite agence de publicité, il fait du sport, ne boit pas d’alcool, a été reconnu Donneur émérite d’Ukraine et est père de trois enfants. Sa femme, Katia, est également une activiste civile, participe à l’organisation d’actions caritatives et a créé un espace destiné à la pratique du street workout (fitness de rue).

Pavel Goubarev est un représentant typique de la classe créative, à l’image de ceux qui sont descendus sur la place Maïdan à Kiev, simplement sous la marque politique opposée. Goubarev est déjà devenu, pour beaucoup d’adversaires du mouvement Maïdan à Donetsk, le symbole de la résistance.

« Pavel Goubarev dit ce que nous voulons entendre dans les villages, estime Nikolaï Paniotov, policier à la retraite. Les gens d’ici veulent être dans des rapports plus proches avec la Russie, avoir le droit à la langue russe comme deuxième langue officielle, et ils n’admettent absolument pas les mots d’ordre qui ont résonné au cours de tous ces derniers mois sur la place Maïdan ».

« Je ne vais pas parler pour tout notre institut d’ingénierie minière, mais dans notre département, les humeurs sont majoritairement anti-Maïdan, explique l’ingénieur Evguenia Nesterovna. Pour le 23 février, par exemple, à peine avions-nous commencé de souhaiter bonne fête aux hommes que la conversation à table est partie sur le fait que Maïdan, ce n’est pas nous, tout ça nous est étranger ».

Pavel Goubarev. Crédits : politikus.ru
Pavel Goubarev. Crédits : politikus.ru

Vassili Bielolioubtsev est mineur depuis 30 ans, il a participé à la prise de l’administration régionale aux côtés de Goubarev : « Après Maïdan, j’ai vu ce qu’ils avaient fait de Kiev et du pays. La façon dont les Maïdanistes ont pris le pouvoir autant que celle dont ils agissent aujourd’hui, pour moi, c’est humiliant. Et Goubarev, c’est un habitant de Donetsk ordinaire, je ne pense pas que quelqu’un se tienne derrière lui. Il a seulement agi à un moment où c’était nécessaire, et il est devenu le porte-parole de nos espoirs. Car toute notre économie est indissociablement liée à la Russie. »

Toutefois, on ne peut pas parler d’un soutien inconditionnel à Goubarev. Beaucoup d’habitants du Donbass le considèrent comme un provocateur.

« Je pense que c’est un projet des services de sécurité ukrainiens, estime Sergueï, habitant de Donetsk, qui, ces derniers jours, ne rate pas une manifestation pro-russe. Goubarev travaille pour le député Nikolaï Levtchenko qui a des liens très forts avec Rinat Akhmetov [première fortune d’Ukraine, ndt] ».

Les rumeurs selon lesquelles Goubarev n’est pas apparu de lui-même mais est en réalité un « projet » des oligarques locaux ont été populaires un certain temps à Donetsk, une ville habituée à ce que rien ne se passe en son sein spontanément, sans l’autorisation de figures d’autorité. Et effectivement, après la chute du régime de Ianoukovitch, le gros business de Donetsk s’est retrouvé dans une position ambiguë : le nouveau pouvoir ukrainien ne lui devait rien, et pouvait donc le soumettre à tout moment à une collectivisation.

De fait, les oligarques de Donetsk devaient créer des conditions dans lesquelles Kiev aurait eu un intérêt vital à les soutenir. Et le sursaut des manifestations pro-russes a précisément créé une telle situation. Ces manifestations devaient être étouffées, et le nouveau pouvoir ukrainien a demandé au business local de s’en charger. Toutefois, cette version présente beaucoup de lacunes. Pavel Goubarev, au départ, a affiché des positions très fortement anti-oligarchiques, accusant le gros business de la région d’alliance avec la « junte » de Kiev. Le député Levtchenko, mentionné plus haut, s’est plusieurs fois prononcé contre le « gouverneur populaire ». Et l’arrestation de Pavel n’a pas mis fin aux actions de protestation. C’est-à-dire que les oligarques soit ne peuvent pas étouffer la protestation (et il est donc peu probable qu’ils l’aient un temps dirigée), soit n’en ont pas très envie, sachant à quel point le gros business de Donetsk dépend du marché russe et des crédits des banques étatiques de Russie.

Ce sera aux sociologues, dans l’avenir, de décrire l’état d’esprit des habitants du Donbass au cours de ces mois critiques, mais on peut déjà affirmer que la région est séparée, grossièrement, entre « bleus et jaunes » et« partisans de la Russie ». La majorité des professionnels des sciences humaines, beaucoup d’étudiants des facultés de sciences humaines et les entrepreneurs de taille moyenne soutiennent le mouvement Maïdan. Le gros business se positionne aussi, sans conteste, sous le drapeau de l’État ukrainien. L’autre camp – ce sont les ingénieurs et les étudiants des spécialités techniques, les ouvriers, beaucoup d’employés des organes des forces de l’ordre, les retraités. Et entre les deux, on trouve une immense partie de la population de la région, qui n’a pas encore adopté de position définitive face aux événements actuels.

L’écrasante majorité des indéterminés n’aime pas Maïdan, et votait autrefois pour le Parti des régions [anciennement au pouvoir], les communistes et Ianoukovitch. Certes, tous les adversaires de Maïdan ne sont pas pour la Russie, et de loin, mais le fait est qu’ils sont nombreux. Et encore, nous faisons ce constat avant l’entrée de l’Ukraine dans une zone de libre-échange avec l’Europe, qui frappera de plein fouet l’économie de la région et provoquera une explosion du chômage. Dans ce contexte, les processus dans le mouvement minier peuvent aussi revêtir une importance cruciale. Ces dernières années, les mineurs du Donbass ont bénéficié d’un sérieux soutien étatique, et leurs revenus ont augmenté de façon stable. Mais dès la fin février, les retenues de salaires ont commencé. Si cette tendance se poursuivait, les forces pro-russes pourraient attirer les mineurs dans les actions de protestation, ce qui en démultiplierait l’ampleur.

Dans tous les cas, une chose est évidente : plus la victoire de Maïdan à Kiev s’affirmera de façon éclatante et agressive et moins l’opposition intérieure ukrainienne montrera de résistance au nouveau pouvoir, plus des gens comme Goubarev auront de chances de faire entendre aux gens cette idée simple : rejoignons la Russie et trouvons une solution à tous nos problèmes.

1 commentaire

  1. Si simplement l’Ukraine acceptait une partition comme en Suisse se serait déjà très bien . A mon avis si Kiev veut garder le Sud-est du pays il doit anticiper ce choix qui respecte les identités et langues .

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