Qui pousse l’Ukraine dans les bras de l’Occident ?

Le 5 mars, un enregistrement téléphonique entre les chefs de la diplomatie européenne Catherine Ashton et estonienne Urmas Paet a créé la polémique car il évoque la possibilité que les snipers de la place Maïdan étaient des membres de l’opposition ukrainienne, que l’on a qualifié de pro-européenne. Il est donc temps de se rappeler un autre enregistrement téléphonique impliquant l’une des deux hauts fonctionnaires qui jouent les premiers violons dans la campagne visant à faire signer à l’Ukraine l’accord d’association avec l’UE. Il s’agit de Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État américaine pour l’Europe et l’Eurasie, et Stefan Füle, commissaire européen à l’élargissement et à la politique européenne de voisinage.

Victoria Nuland distribue des gâteaux aux forces de police sur la place Maïdan- rte.ie
Victoria Nuland distribue des gâteaux aux forces de police sur la place Maïdan, à Kiev, Ukraine – Crédits : rte.ie

La réponse à la question de savoir qui précisément, parmi les hauts fonctionnaires américains, se fait le plus de souci pour l’Ukraine ne fait pas le moindre doute. « Tory Nuland, évidemment. L’Ukraine, c’est sa maladie », déclare un des interlocuteurs de Vlast.

Victoria Nuland, qui aura 53 ans cette année, ne s’est pas retrouvée par hasard en première ligne de la politique ukrainienne des USA. Sous Hillary Clinton, elle a été près de deux ans attachée de presse du Département d’État, et sous le nouveau Secrétaire d’Etat John Kerry, elle est devenue, en septembre 2013, sous-secrétaire d’État pour l’Europe et l’Asie –  un poste clé, puisqu’elle y répond du travail opérationnel dans le secteur. Et Nuland a des liens de longue date avec cette région.

Victoria Nuland est la petite-fille de Meyer Nudelman, Juif émigré à New York depuis la Russie impériale. Les ancêtres de Nuland auraient pu vivre, à peu de choses près, sur le territoire de l’Ukraine contemporaine. Titulaire d’un baccalauréat de l’Université de Brown, Victoria Nuland a entamé sa carrière diplomatique au consulat américain en Chine ; mais dès 1988, elle commençait de s’occuper étroitement de l’URSS, puis, rapidement, de l’espace post-soviétique.

En juillet 2003, Nuland a rejoint l’équipe du vice-président américain Dick Cheney : leader de l’aile néoconservatrice du Parti républicain, idéologue de la guerre en Irak et un des principaux idéologues de la politique étrangère de George Bush Jr. Même si Nuland, diplomate de carrière, a travaillé aussi bien sous les démocrates que sous les républicains, ses proches confient toutefois qu’elle se rappelle jusqu’aujourd’hui avec chaleur la période de sa collaboration avec Cheney.

C’est dans l’équipe de Cheney, justement, que Nuland a commencé de s’occuper étroitement de l’Ukraine – au moment de la « Révolution orange ». « C’était pour elle un événement très significatif, le passage du modèle postsoviétique à la démocratie. Et sur la question de la participation des USA à l’époque, eh bien, on peut dire que Nuland précisément a été une des personnalités les plus actives, en coulisses, de notre côté », précise un expert américain, proche de l’actuelle sous-secrétaire d’État. Les événements qui ont suivi la « Révolution orange » en Ukraine ont constitué pour Nuland une terrible déception, surtout après l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch.

Et ce qui s’y passe aujourd’hui pourrait ainsi offrir à  Nuland une « deuxième chance » : la possibilité de finir ce qu’elle n’a pas eu le temps de faire en 2004. Les bribes de sa conversation avec l’ambassadeur américain à Kiev Geoffrey Pyatt, interceptées par des inconnus, révèlent du moins que Nuland est loin d’être indifférente à la situation. La responsable américaine peut encore s’appuyer sur le fait qu’elle est considérée, au sein du Département d’État, comme une des autorités absolues sur l’Ukraine – à peu près ce qu’on pense, au sein de l’UE, du commissaire européen à l’élargissement et à la politique européenne de voisinage Stefan Füle.

Victor Ianoukovitch et Stefan Fule. Crédits : RIA Novosti
Ukraine – UE : Viktor Ianoukovitch et Stefan Füle. Crédits : RIA Novosti

Au sein de l’Union européenne, Stefan Füle est considéré comme faisant partie des plus éminents spécialistes de la Russie, et c’est aussi ainsi qu’il se positionne lui-même. « Si quelqu’un a besoin de toute cette histoire, c’est bien Füle et son équipe. », dit-on de lui. Stefan Füle, 51 ans, originaire de Tchécoslovaquie, est effectivement l’un des principaux initiateurs de ce programme de renforcement des liens de l’UE avec six États post-soviétiques (Azerbaïdjan, Arménie, Biélorussie, Géorgie, Moldavie et Ukraine).

Et ce n’est pas seulement lié au fait que Füle est originaire du Bloc de l’Est. Il est sorti en 1986 de la forge des hauts diplomates soviétiques, l’Institut de Moscou des relations internationales (MGIMO), après y avoir étudié cinq ans – et parle donc le russe couramment. Ils sont nombreux d’ailleurs, les ressortissants de l’ex-camp socialiste ou des républiques baltes, diplômés du MGIMO, à travailler dans l’appareil de Füle à Bruxelles et les départements spécialisés sur la Russie : vu qu’ils y sont considérés comme les experts les plus compétents. « Ce n’est que récemment que les Allemands et les Français ont commencé de poser, avec grande précaution, la question suivante : est-ce que l’expertise de la Commission européenne sur la Russie n’est pas engagée ? », a confié à Vlast un interlocuteur au sein du ministère allemand des Affaires étrangères.

Ce sont précisément ces experts de l’équipe de Füle qui ont rédigé le texte de l’accord d’association pour l’Ukraine. Plusieurs interlocuteurs de Vlast à Bruxelles assurent que la signature de l’accord d’association avec l’Ukraine est, pour Füle, une des plus importantes questions de sa carrière – car sans ce document, en pratique, tout le programme du « Partenariat oriental » pourrait être qualifié d’échec. Si l’accord n’est pas accepté, les nouveaux dirigeants de la Commission européenne –qui prendront leurs fonctions au milieu de cette année – risquent de considérer l’ensemble du programme comme une vaste dépense d’argent dans le vide. Alors que Füle rêve lui-même de poursuivre sa carrière au sein de cette nouvelle équipe et avec une nouvelle responsabilité – on dit qu’il figure parmi les prétendants au poste de Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères, occupé aujourd’hui par la très peu charismatique Catherine Ashton.

À en croire plusieurs diplomates européens ayant participé aux consultations sur la question de l’Ukraine, l’heure, dans le département de Füle, est aujourd’hui à la jubilation. Selon un des participants des consultations, Bruxelles attend une signature de l’accord d’association dans les tout prochains jours. On parle notamment d’une signature avant l’élection présidentielle ukrainienne anticipée du 25 mai, puis d’une re-signature, par la suite, déjà avec le président élu. La Commission européenne rejette toute question quant à la recherche de points de contact avec la Russie et l’Union européenne eurasiatique, approche sur laquelle les participants du sommet Russie-UE de janvier dernier s’étaient pourtant mis d’accord. « Le transfert de souveraineté des États de la CEI à un organe supranational contrôlé par Moscou est simplement inadmissible. Nous avons consacré bien trop d’énergie et de forces à renforcer leur indépendance vis-à-vis de la Russie pour envisager aujourd’hui de reconnaître cette Union et cette commission », affirment, catégoriques, les bureaucrates européens.

4 commentaires

  1. Il est probable effectivement que Mme Nuland et M. Füle aient fait de l’activisme en raison du dossier ukrainien, mais c’est donner trop d’importance à une seule personne: malgré leur influence qui est à la mesure des hautes fonctions qui sont les leurs, il est à douter que ces deux hauts fonctionnaires aient le pouvoir de déclencher à distance une guerre civile.

    Ce ne sont pas les néoconservateurs américains et les alliés qu’ils comptent au sein de la Commission européenne qui « poussent l’Ukraine dans les bras de l’Occident », mais c’est l’incurie des responsables politiques ukrainiens en premier lieu, qui n’ont pas été capables de donner une direction claire à leur pays qui reste tiraillé entre son identité soviétique qui le rapproche de la Russie et le désir de se moderniser qui le tourne vers l’Europe.

    C’est peut-être aussi la faute aux Russes qui n’ont pas su nouer dès les années 90 avec les Ukrainiens des coopérations qui auraient pu éviter le naufrage industriel des deux pays dans l’aéronautique ou les constructions navales, pour ne citer que ces deux exemples. Et qui n’ont pas réussi à offrir un contremodèle viable aux Ukrainiens. Le discours europessimiste actuel ne doit pas faire oublier que l’Europe reste très attractive pour ceux qui n’en font pas partie, quoi qu’on en dise.

    Je ne crois donc pas que le désir de fonctionnaires (pas si obscurs d’ailleurs) soit suffisant pour influencer le destin de tout un peuple. Pas en l’espèce en tout cas, il y a naturellement des raisons bien plus profondes.

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