Ukraine : Témoignages de combattants des forces spéciales Berkout

Fin février, le ministre ukrainien de l’intérieur par intérim Arsen Avakov a signé un décret sur la dissolution des forces spéciales Berkout. Aujourd’hui, les anciens soldats sont méprisés par la population, traqués et persécutés par les nationalistes radicaux. Témoin des nombreux affrontements entre forces spéciales et activistes de Maïdan qui ont eu lieu à Kiev en février dernier, le correspondant de la revue Rousskiï Reporter a tendu son micro aux ex-agents Berkout. Les combattants font part de leur désarroi et de leurs craintes pour leurs familles.

Les affrontements entre militants et forces de l'ordre ont fait près de 100 morts dans les deux camps en trois mois de conflit. mxjournal.ru
Les affrontements entre militants et forces de l’ordre ont fait près de 100 morts dans les deux camps en trois mois de conflit. Crédits : mxjournal.ru

Kiev, 18 février. Les affrontements entre activistes de Maïdan et forces de l’ordre ukrainiennes atteignent leur apogée. Les combats s’intensifient dans les rues Institoutskaïa et Krechtchatik. Dans l’après-midi, la situation s’apaise, mais personne n’est dupe : c’est le calme avant la tempête. Dans le quartier du parc Mariïnski, qui abrite les principaux bâtiments administratifs, les forces intérieures et les forces spéciales Berkout montent la garde. Les hommes viennent pour la plupart de Crimée. La semaine dernière encore, les Berkout refusaient de parler aux journalistes. Aujourd’hui, ce sont eux qui m’adressent la parole les premiers.

« Vous venez nous expliquer que les gens de Maïdan sont tous très gentils, c’est ça ?, me lance un officier. Hier encore, ils ont tué une dizaine de nos soldats. Et ils savent tirer, je vous assure ! Viser l’aisselle, par exemple, pour que la balle ne ressorte pas. Ce sont des gens bien entraînés, croyez-moi. »

L’officier me montre le trou dans le gilet pare-balles de son camarade tué. « Mais qui sont les tireurs ? », je demande. « Parmi les activistes de Maïdan, on trouve beaucoup d’anciens combattants, d’Afghanistan. C’est peut-être eux ». Retenant à peine son émotion, l’officier m’explique que les activistes font constamment toute sorte de provocations. Le but : inciter les Berkout à l’agressivité. « Ils disent qu’ils savent où habitent nos familles et que nous ferions bien de nous inquiéter pour elles. » Ce n’est pas du bluff. Les partisans de Maïdan comptent dans leurs rangs un groupe d’activistes qui recherchent les coordonnées des agents Berkout. « Et puis ils nous téléphonent, nous envoient des sms de menaces », poursuit l’officier. À l’en croire, la situation est encore pire à l’ouest du pays.

« Les membres du Secteur droit [Pravy Sektor : mouvement rassemblant des nationalistes ukrainiens radicaux, très actif sur Maïdan, ndlr] vont voir nos soldats et leur demandent d’intégrer leur mouvement. Généralement, les agents obéissent – ils n’ont pas de choix. » Mon interlocuteur estime toutefois qu’il l’a, lui, le choix. « Nous avons la chance de vivre en Crimée – c’est une île : nous pourrons toujours nous défendre. » « Vous voulez dire une presqu’île ?.. » « Non, désormais, nous sommes une île. Il est temps de détruire l’isthme de Perekop [étroite bande de terre qui relie la péninsule de Crimée au continent, ndlr]. » Pour éviter d’être identifiés par les membres du Secteur droit, les Berkout portent des cagoules et refusent de donner leurs noms et leurs grades. Seuls les Berkout de Crimée se permettent le luxe de se promener à visage découvert.

Un officier des Berkout de Simferopol se joint à notre conversation. « Que devons-nous répondre aux parents des soldats qui ont péri ici, à Kiev ?, m’interroge-t-il, agacé. On nous pose là, comme de la chair à canon. Les gens au pouvoir veulent que nous défendions la Constitution : mais pourquoi est-ce qu’ils ne nous autorisent pas à utiliser nos armes à feu, dans ce cas ? » Les officiers sont aussi révoltés par le ton des médias ukrainiens, qu’ils considèrent comme « mensongers et partiaux ». Difficile de le nier : toutes les chaînes de télévision ukrainiennes sont farouchement pro-Maïdan, et ne cherchent même pas à éclairer un autre point de vue.

« Tous ces gens de la place Maïdan ne font que mentir, ajoute un autre officier. Aujourd’hui, par exemple, ils avaient annoncé une manifestation pacifique, mais ils se sont très rapidement mis à nous tirer dessus. Ils ont pris un de nos véhicules, ont écrasé un de nos soldats avec, et puis ils ont mis le feu à la voiture. Nous avons fini par perdre patience – nous les avons bien fait courir, le long de toute la rue Institoutskaïa. » « Vous leur avez donc tiré dessus, vous aussi  ? » « Nous étions bien obligés. » « Mais vous avez prêté serment au peuple ukrainien, tout de même ! » « Nous n’avons pas prêté serment au peuple qui nous tire dessus et qui nous assassine. » Soudain, des larmes coulent sur son visage. L’officier des forces spéciales éclate en sanglots.

« Je préférerais que notre terre se vide complètement plutôt qu’elle passe aux mains des Américains »

Le lendemain soir, je retourne près de la Maison des syndicats [quartier général des opposants depuis le début des manifestations en décembre 2013, ndlr]. Le bâtiment est en feu. Les Berkout et les agents des forces intérieures sont sur place. Les activistes ont monté une barricade. L’un d’eux grimpe sur un mur et tente d’attirer l’attention des troupes : il frappe avec une barre de fer sur un tonneau et crie des insultes. Les Berkout ne réagissent pas. Un peu plus tard, ils se rendent compte de ma présence. Sans excès de zèle, ils contrôlent mes papiers. En lançant, à la cantonade : « Mais pourquoi est-ce que les journalistes, ça raconte toujours des bobards ? » Et puis, brusquement, ils se mettent tous à parler, comme hier.

« Dommage que nous n’ayons pas un bonhomme comme Poutine au pouvoir, dit l’un d’eux. Nos dirigeants sont tous faibles, incapables de donner des ordres. Les Russes organisent les Jeux olympiques – et nous, regardez où nous en sommes ! Nous n’avons qu’à nous séparer de l’ouest de l’Ukraine – il n’y a rien, chez eux, que des montagnes. » « Mais ce serait le début de l’effondrement du pays, je réponds : la Crimée, le Sud et l’Est voudront aussi se séparer. Et puis les Tatars de Crimée, qui voudront rejoindre la Turquie… » « C’est vrai, ça », m’accordent les soldats. Puis ils lancent le sujet des enjeux de l’accord d’association avec l’UE. Un agent fait part de son inquiétude sur le sort de sa Krementchoug natale, une ville industrielle au centre de l’Ukraine. « Si on leur augmente les taxes, ils mettront de suite la clé sous la porte », dit l’officier. « Tout ça, ce sont des machinations des services américains, avance son collègue. Ils veulent profiter à fond de nos terres et de notre main d’œuvre pas chère. » « Moi, je préférerais que notre terre se vide complètement plutôt qu’elle passe aux mains des Américains », conclut un autre.

Soudain, entre la barricade et les forces de l’ordre, apparaît un homme en soutane. Il ramasse des cailloux qu’il jette sur les soldats. La barricade se met à siffler chaque fois que les cailloux atteignent leur cible. Les agents ne bougent pas. Un officier me prend à part : « Ce qui me désole, c’est que nous avons perdu la guerre de l’information, dit-il. Pour la société, nous sommes des monstres, des pestiférés. Je vis à Kiev depuis que je suis né, et là, mes voisins que je connais depuis des années ont cessé même de me saluer. » L’officier ne cache pas ses craintes pour ses enfants : « Visiblement, je vais devoir les changer d’école. Là où ils sont, en ce moment, ils sont persécutés parce que leur père est un Berkout. »

La place Maïdan n’est pas loin : on distingue bien les discours des intervenants. Les représentants du Secteur droit appellent à prendre les armes. Des prêtres incitent ceux qui sont là à revenir encore et encore. « Il faut que nous soyons de plus en plus nombreux », disent-ils. Ça a tout l’air d’un : venez faire la guerre pour avoir la paix. En revanche, les leaders de l’opposition ont disparu des estrades. Ils sont actuellement complètement désorientés et, à la différence des représentants du Secteur droit, n’ont plus aucun contrôle sur les humeurs de la foule. On leur laisse parfois le micro, mais c’est plutôt pour remplir les pauses entre les affrontements avec les Berkout. La veille, les manifestants n’ont pas laissé parler Vitali Klitschko : « Dis, champion, et pourquoi tu n’es jamais là quand on nous tire dessus ? », lui criaient-ils.

« À l’abattoir »

La nuit est calme. Au petit matin, on entend crier, depuis la scène de Maïdan, une voix rauque : « Vous, les Berkout ! Jamais vous ne serez pardonnés ! Vous êtes les chiens du pouvoir criminel. Nous vous retrouverons. Jusqu’au dernier. Vous avez fait feu sur nos enfants et sur nos mères. » Un coup de feu résonne. Un soldat, tout jeune, blanchit, s’affaisse et tombe à terre. Ses camarades l’attrapent sous les bras et commencent de reculer. Ils n’ont pas le droit de tirer. Pour tout moyen de défense, ils ont leurs casques, leurs gilets pare-balles, leurs matraques et leurs boucliers.

Ensuite, tout va très vite. Une centaine d’activistes bondissent depuis les barricades et courent vers les soldats en tirant de la grenaille. Les Berkout jettent leurs boucliers et se mettent à courir, emportant cinq de leurs hommes, soit morts, soit grièvement blessés. Un activiste s’approche de moi en courant, cocktail Molotov à la main : il me demande du feu. « Comment ça, tu n’as pas de briquet ? Et qu’est-ce que tu fous ici, alors ?! » D’autres jettent déjà dans le dos des soldats en fuite des bouteilles de liquide inflammable. Le sol s’embrase.

Peu de temps après, les activistes reviennent avec leur butin : quinze soldats faits prisonniers. Les hommes sont ébouriffés, leurs visages expriment une terreur animale. On dirait des vaches qui savent qu’on les conduit à l’abattoir. Soudain, un activiste se jette sur un prisonnier et le frappe à la tête avec un bâton. Un autre « révolutionnaire » coiffe un soldat d’un casque orange, puis tape sur le casque avec une barre de fer. Le casque se brise. Le soldat se met à pleurer. Tout le monde éclate de rire.

Quelques jours plus tard, sur la rue Institoutskaïa, je vois un groupe de soldats encadrés par des activistes. « Vous allez les fusiller, ou quoi ? », demande une vieille dame. « Non, ce sont des policiers passés de notre côté, répond un militant. Ils sont arrivés hier de Lviv, puis ils ont reçu toutes les instructions nécessaires de l’ancien ministre de l’intérieur Youri Loutsenko. Et puis, ils ont prêté serment à Maïdan. » On dirait un dieu féroce, ce « Maïdan » – exigeant chaque jour de nouvelles victimes.

1 commentaire

  1. Est-ce vraiment les Berkout ou ces forces obscures payés par les organisateurs de ce coup d’État comme au Venezuela ?
    Évidemment cela les arrangerait de se blanchir en trouvant d’autres responsables

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