Comment Sébastopol a changé de pouvoir

La situation s’est compliquée en Ukraine russophone depuis le vote au Parlement ukrainien, dimanche 23 février, de l’abrogation de la loi « Sur les bases de la politique linguistique de l’État », qui a retiré de fait au russe son statut de langue régionale protégée. C’est à Sébastopol, ville du sud-ouest de la péninsule de Crimée, que s’est tenue la manifestation la plus importante, rassemblant sur la place Nakhimov, sous des drapeaux russes, entre 20 et 50 000 personnes selon diverses sources. Les manifestants affichaient des banderoles proclamant, entre autres : « Notre président, c’est Poutine ! », ou « Russie, nous sommes orphelins : adopte-nous ! ».

Rassemblement sur la place Nakhimov à Sébastopol. Crédits : Nina Fasciaux
Rassemblement sur la place Nakhimov à Sébastopol. Crédits : Nina Fasciaux

« En 22 ans d’indépendance de l’Ukraine, je n’ai jamais vu, à Sébastopol, autant de gens descendre dans la rue », affirme Vadim Kolesnitchenko, député du Parti des régions. Pour Sébastopol et ses 340 000 habitants, l’échelle de la protestation était effectivement impressionnante.

Le maire en exercice Vladimir Yatsouba – désigné par Kiev –, qui appelait ses concitoyens à garder leur calme et à respecter l’unité ukrainienne, a été hué par la foule. Les manifestants ont exprimé leur défiance à l’égard de l’administration municipale et affirmé leur volonté de déterminer eux-mêmes le sort de leur ville en se choisissant un nouveau maire : l’homme d’affaires Alekseï Tchaly.

Ce dernier, propriétaire du groupe industriel Tavrida Electric, s’est ensuite adressé aux habitants, leur promettant de résoudre les problèmes de la ville. Les manifestants se sont également prononcés pour la cessation du paiement de leurs impôts à Kiev et la création de patrouilles du peuple.

Le même jour, le site de l’administration municipale publiait un communiqué qualifiant d’illégitime l’expression de la volonté du peuple et affirmant que l’administration et le conseil des députés détenaient toujours le pouvoir dans la ville, attendaient leurs instructions de Kiev et se soumettaient à la Rada.

Rassemblement le 8 mars à Sébastopol. Crédits : courrierderussie
Rassemblement le 8 mars à Sébastopol. Crédits : courrierderussie

Lundi 24 février, les habitants de Sébastopol sont revenus manifester aux portes de la mairie. En demandant que Fedor Roubanov, adjoint du maire déchu Vladimir Yatsouba, sorte leur parler. « Qu’il quitte notre ville, scandait la foule. Il soutient les fascistes ! ». Personne ne s’est présenté. Le soir approchait. Les lumières étaient éteintes dans le bâtiment de l’administration, qui semblait vide. Soudain, un homme s’est saisi d’un mégaphone et a déclaré que Tchaly serait bientôt sur place. Un quart d’heure plus tard, l’homme à la barbiche blanche arrivait effectivement : Tchaly a déclaré à la foule qu’il s’apprêtait bel et bien à entrer dans la mairie. Ce qu’il a fait, la police le laissant passer.

Un moment après, un représentant de l’administration a déclaré aux manifestants que le Conseil municipal se réunirait le lendemain, mardi 25, afin de statuer sur la légitimité de Tchaly. Ce à quoi la foule a répondu « Non ! Faites-le aujourd’hui. Nous ne bougerons pas d’ici tant que vous n’aurez pas validé le fait que Tchaly est bien le nouveau maire de Sébastopol. »

Le représentant de l’administration est ressorti à plusieurs reprises, tentant à chaque fois de persuader les gens de rentrer chez eux. Personne ne bougeait. À la tombée de la nuit, la place de la mairie ne suffisait plus à contenir toute la foule assemblée. Les manifestants bloquaient tous les accès.

L’administration municipale a finalement fait savoir qu’elle se réunirait en conseil le jour même. Une heure plus tard, Tchaly était reconnu maire de Sébastopol. À cette annonce, les hurlements de joie de la foule ont fait trembler les murs du bâtiment.

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