Les sanctions contre la Russie, une nouvelle version de l’interdit papal ?

Dans un billet pour le quotidien Izvestia, le philosophe Maxim Sokolov explique en quoi l’instrument des sanctions utilisé par l’Occident rappelle la vieille arme du Saint Siège à l’encontre des rois rebelles.

L’épée du châtiment est tombée. Les États-Unis et l’UE ont publié la liste des sanctions adoptées contre la Russie. Toutefois, il est toujours impossible de dire quel dommage réel ces mesures causeront à l’économie russe et à l’ensemble de ses habitants.

Car théoriquement, c’est bien pour porter un préjudice que l’on prend des sanctions : soumis à l’épreuve, condamnés à la misère, les citoyens du pays sanctionnés sont censés imputer tous leurs maux à la politique irréfléchie de leur gouvernement et désirer s’en débarrasser au plus vite, afin de le remplacer par des dirigeants plus conciliants, plus habiles à s’entendre avec les puissances occidentales.

Vue ainsi, la question du coût du préjudice éventuel devrait être des plus brûlantes. Et pourtant, personne, pour le moment, n’a cru bon de l’estimer.

Au lieu de chiffres et de rapports comptables, on nous offre tout autre chose. Et notamment, une description vivante et pittoresque de la chute spectaculaire du statut de la Russie – et de la personne de Vladimir Poutine – dans le monde. « Il n’y a plus, sur terre, de sujet de droit international nommé Russie. Ce qui reste, c’est un territoire au niveau de danger extrême ; et ce danger, il faut absolument le combattre… Désormais, le monde entier fuira ce pays vaste, menaçant et imprévisible. », écrivait tout récemment Gueorguiï Saratov [C’est une bagatelle, et pourtant, Gueorguï Satarov, publié sur ej.ru le 21 mars 2014m ndlr].

Et voici ce qu’on trouve chez Morozov : « Nous devons bien réfléchir à cette plaisanterie de MсСain : La Russie ? C’est une station-service qui se prend pour un État ! Ce qu’il veut dire, c’est que la Fédération de Russie, qui était autrefois un État à part entière, reconnu par la communauté internationale, s’est transformée, un beau jour, en une entreprise privée aux mains d’un groupe d’individus… Les propriétaires de cette station-service ne sont plus considérés comme les détenteurs respectables de la souveraineté nationale. [Le sens des sanctions, Alexandre Morozov, publié sur russ.ru le 21 mars 2014, ndlr] »

Les auteurs de ces réflexions, publicistes russes qui accueillent à cœur joie les sanctions occidentales, éclairent ainsi le sens réel de ces mesures bien mieux que ne l’auraient fait les Occidentaux eux-mêmes.

Car il n’est pas question de calculs économiques. Nous sommes en fait en présence d’une vision des choses quasiment religieuse. Dans l’esprit de ces commentateurs, la Russie vient d’être excommuniée par l’Occident, châtiée pour les péchés de ses dirigeants. Si la Russie a été par le passé un pays partenaire du monde occidental – partenaire de second rang, certes, de ceux que l’on fait patienter dans l’antichambre et qu’on ne laisse jamais entrer au salon, mais partenaire tout de même –, désormais, elle ne l’est plus. Pour ces commentateurs, la souveraineté nationale n’est plus quelque chose qui appartient à un État et ne dépend que de sa volonté et de sa puissance. La souveraineté nationale est devenue, pour eux, un concept purement conditionnel, une chose qui peut être accordée ou reprise, en tout arbitraire, par l’Occident bienfaiteur.

Rappelons-nous les paroles du Sauveur : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Il semble que ces mots devraient désormais s’appliquer à Washington et son vicaire Bruxelles, si intimement convaincus qu’ils sont de disposer du droit de lier et délier. Une conviction si forte que de nombreux papes de l’histoire de l’Église pourraient leur envier. Ce dont il s’agit ici, c’est d’une manifestation d’ultramontanisme et d’imposture religieuse – et rien d’autre.

Dans cette optique, les sanctions occidentales contre la Russie ne doivent plus être considérées comme un fléau économique, mais plutôt comme un interdit qu’un grand prêtre universel jetterait sur tout un pays.

Marc Twain le décrit, cet interdit papal, dans son roman Un Yankee à la cour du roi Arthur : « Le lendemain, j’accostai les rives anglaises. Dans le port, je vis des navires aux voiles baissées, pas le moindre signe de vie. C’était un dimanche, mais il n’y avait pas un chat dans les rues de Canterbury. Ce qui m’a plus surpris encore, c’est que je n’ai pas croisé un seul prêtre ni entendu une cloche sonner. Il régnait partout un sinistre silence de mort. Je ne comprenais rien. Enfin, à l’extrémité de la ville, j’ai rencontré une procession funèbre. Derrière le cercueil marchaient parents et amis du défunt, mais je n’ai pas non plus vu de prêtre parmi eux. Pas de son de cloche, pas de lecture des Évangiles, pas de cierges. La procession, en pleurs, est passée devant une église, mais nul n’y est entré. J’ai regardé le beffroi et j’ai vu que la cloche était enveloppée d’un drap noir et que sa langue était liée. Soudain, j’ai compris ! Désormais, je voyais le malheur qui s’était abattu sur l’Angleterre. Une invasion, dites-vous ? Mais une invasion serait une plaisanterie comparée à ce fléau. Son nom est l’Interdit papal. Un silence profond règne partout. Les gens ne se parlent pas, ni rient pas, ne s’amassent pas – ils marchent, seuls, tête baissée, terreur et angoisse plein le cœur. »

Pour dire les choses autrement, tournons-nous vers l’Encyclopédie : « L’interdit, en droit canonique, est une sanction pénale qui a pour effet la privation des biens spirituels, des offices divins, des sépultures en terre consacrée, des sacrements. L’interdit peut être jeté par le pape ou par un évêque sur un groupe de fidèles, un village, une ville, une région ou même un État. »

Au Moyen-Âge, Rome utilisait l’interdit en dernier recours dans sa lutte contre les princes et les rois. L’histoire prouve que l’instrument était très convaincant : l’interdit a plié à la volonté papale des rois anglais aussi bien que des empereurs germaniques. Soulignons toutefois que l’interdit était infaillible précisément au Moyen-Âge, soit à une période où Rome jouissait d’un pouvoir spirituel indiscuté. Avec le début de la Réforme, quand le pouvoir de la papauté est devenu parfaitement discutable, l’interdit a perdu sa force d’arme ultra-puissante.

Si aujourd’hui, le pape décidait par exemple de châtier François Hollande pour ses péchés et de jeter l’interdit sur la France, le but de la peine – résignation et repentance du dirigeant incriminé – ne serait probablement pas atteint. Et ce du fait, pour employer un langage séculaire, de la démonopolisation du pouvoir spirituel, entamée d’ailleurs bien avant la Réforme, et précisément en l’an schismatique 1054 [qui marqua la séparation entre les Églises catholique et orthodoxe, ndlr]. Depuis lors, même si le pape avait voulu jeter l’interdit contre les Grecs ou les Russes, l’argument n’aurait plus produit sur ces peuples l’effet désiré.

On peut tout à fait imaginer qu’aujourd’hui à Washington, à Bruxelles et même à Moscou, les membres du cercle des Justes et des Fidèles croient sincèrement que les puissances occidentales possèdent le droit, accordé d’en-haut, de lier et délier. Mais pour que leur interdit fasse son effet, il faudrait que les individus excommuniés croient aussi en ce droit. Et à voir la façon dont se comporte actuellement Vladimir Poutine, il est permis d’en douter.

2 commentaires

  1. Notre seul but:mettre votre économie a genoux et nous y arriverons,voir les licenciements qui s’enchainnent en russie,voir les prévision du pib(moins de 1 pour cent) voir les capitaux qui fuient la russie votre imitation de tsar aurait du ètre plus sage nous allons le mater,le mettre au pas,ramener la russie au 17éme siecle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *