Référendum en Crimée : quel avenir pour l’Ukraine ?

Avec un taux de participation record de 83,1 %, les Criméens ont voté à près de 97 % pour le rattachement de la république de Crimée à la Fédération de Russie. Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, en analyse les conséquences.

Manifestation pro-russe à Donetsk. Crédits: supercoolpics.com
Manifestation pro-russe à Donetsk. Crédits: supercoolpics.com

Quelles seront les conséquences probables de cette votation sur le plan local ? Aussi, que représente concrètement cette perte de la Crimée pour l’Ukraine ?

Arnaud Dubien : Tout d’abord, il faut dire que les résultats de ce vote sont tout sauf une surprise. Certes, sa légitimité est remise en cause, à Kiev bien sûr, et dans les capitales occidentales, pour des raisons que l’on peut comprendre. Ceci dit, les résultats, encore une fois, ne laissent aucune part au doute, quelles que soient les réserves qu’on puisse avoir sur le déroulement du vote : la popu- lation de Crimée souhaite de longue date le ratta- chement à la Russie. La majorité de la population, pratiquement depuis l’indépendance de l’Ukraine désirait cette évolution et ne voulait pas vivre au sein du territoire ukrainien. Ce qui s’est passé ces dernières semaines à Kiev a été l’élément déclencheur de ce mouvement sécessionniste qui a été, il faut le dire, encouragé par la Russie, ce qu’elle n’avait pas fait jusqu’à présent. (…) 

Concernant les conséquences [du rattachement de la Crimée à la Russie, ndlr] pour l’Ukraine, elles sont évidemment dramatiques. Depuis la mi-novembre, ce pays vit une crise qui a connu plusieurs phases : des manifestations, d’abord pacifiques puis violentes, suivies d’une ré- pression, ensuite un renversement par la violence du pouvoir en place et puis le contrecoup des événements de Kiev dans les provinces orientales de l’Ukraine et en Crimée. La perte de la Crimée est symboliquement désastreuse, comme c’est toujours le cas lorsqu’un pays perd une partie de son territoire. Il faudra suivre l’impact du référendum en Crimée dans les régions russophones d’Ukraine qui, contrairement aux idées reçues, ne sont pas seulement à l’Est mais également au Sud, c’est-à-dire toutes les régions situées à l’est d’une ligne qui irait d’Odessa à Kharkiv.

Le référendum suscitera-t-il un sursaut nationaliste ukrainien avec, à terme, un rejet de la politique russe ? Ou au contraire, cela va-t-il donner des idées à d’autres personnes et susciter le délite- ment de l’Etat ukrainien ? Personne ne peut le dire actuellement. Suite à ce référendum, d’autres régions dans l’Est de l’Ukraine ont réclamé la tenue de ce type de votation, notamment à Kharkiv où la popula- tion demande une consultation populaire sur la fédéralisation du pays. Se dirige-t-on vers une balkanisation de l’Ukraine ? Personne ne le sait. Ce qui est sûr c’est que la Crimée est exceptionnelle dans le sens où c’était la seule région d’Ukraine majoritairement peuplée de Russes, au sens ethnique du terme, et qui avait effectivement une tentation irrédentiste.

Ce n’est pas le cas des autres régions rus- sophones. Il est vrai que la très grande majorité des habitants d’Odessa, de Kharkiv, de Donetsk, de Lougansk, de Nikolaïev, et même de Dniepropetrovsk sont russophones, parlent russe entre eux et dans la sphère familiale – ce qui ne veut pas dire d’ailleurs qu’ils ne parlent pas également ukrainien – et s’identifient à l’ensemble culturel et historique dont le centre est la Russie. Mais ces populations ne souhaitent pas être rattachées à la Russie. Il faut faire preuve d’imagination et introduire un peu de complexité dans le raisonnement : les Ukrainiens russophones de ces régions souhaitent vivre en Ukraine mais dans un pays qui respecterait la diversité, en particulier au niveau linguistique. Ces populations se sentent ukrainiennes prioritairement et ne souhaitent pas quitter l’Ukraine, mais ne se reconnaissent pas et ont même parfois peur de ce qu’ils ont vu à Kiev. Voilà tout l’enjeu des prochaines semaines.

Avant le référendum, les Occidentaux ont agité la possibilité de sanctions contre la Russie, notamment sur le plan économique. Maintenant que la votation a été effectuée et que son résultat a été reconnu par Moscou, à quoi peut-on s’attendre ?

Arnaud Dubien : On sera fixé dans les heures qui viennent sur l’ampleur des sanctions européennes. Je crois qu’il faut rappeler plusieurs choses. Premièrement, personne, que ce soit à Bruxelles, Paris ou Washington et même à Kiev, ne pense sérieusement que ces sanctions auront un effet sur la Russie en ce sens qu’elles pour- raient conduire ce pays à quitter la Crimée et à dénoncer ce qui s’est passé hier. Je crois que personne ne se fait d’illusions.

Deuxièmement, concernant l’ampleur des sanctions, il y a débat au sein même de l’Union européenne et avec les Américains sur la nature de celles-ci. Des sanctions symboliques sont inévitables, certaines d’ailleurs ont été déjà mises en œuvre. On peut s’attendre à ce que le G8 à Sotchi n’ait pas lieu, tout comme le sommet Union européenne-Russie du mois de juin qui doit également se dérouler à Sotchi.

Je constate aussi que l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), à laquelle la Russie est candidate et qu’elle devait intégrer dans les mois qui viennent, a annoncé la suspension des négociations. Donc il y a déjà des signaux politiques et symboliques très forts. Ce n’est pas rien mais là encore, cela ne fera pas fl échir la Russie sur la Crimée. Pour ce qui est des sanctions économiques, il n’y a pas de consensus au sein des Européens. Certains veulent aller très loin, on pense en particulier aux Polonais. Les Américains aussi se sont prononcés très tôt pour des sanctions économiques, c’est d’autant plus facile pour eux qu’ils n’ont guère d’intérêts économiques en Russie.

Cela dit, on voit bien que ni l’Allemagne, ni la France, ni l’Italie, ni même la Grande-Bretagne qui a pourtant des relations politiques difficiles avec la Russie, ne souhaitent de vraies sanctions économiques. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison qu’elles seront à double- tranchant, c’est-à-dire que ce sera du perdant-perdant. Certes, la Russie sera affectée, mais les entreprises européennes et françaises le seront également. Je crois que personne aujourd’hui en France, en tout cas au sein du gouvernement, ne peut ignorer le fait que la Russie est le troisième marché export (hors UE) pour la France, soit 9 milliards d’euros par an. 37 entreprises du CAC40 y sont implantées, cela représente des milliers d’emplois et des contrats extrêmement importants. Par conséquent, à l’heure où le redressement productif et l’équilibre du commerce extérieur sont les principaux objectifs du gouvernement, il est évident que de nombreuses personnes réfléchissent à deux fois avant de s’engager dans cette voie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *