Sergueï Lavrov : « Les Ukrainiens sont les seuls maîtres de leur avenir »

Après plusieurs semaines de tensions diplomatiques entre Moscou et Washington autour de la question ukrainienne, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le secrétaire d’État américain John Kerry se sont rencontrés dimanche 30 mars, à Paris, pour débattre d’une sortie de crise. Séance de questions-réponses à l’issue de quatre heures de négociations.

Presse : Avez-vous discuté de la Transnistrie ? Côté américain, on dit qu’il n’y aura pas de blocus…

Sergueï Lavrov : Nous nous sommes entretenus sur la question. J’ai fait part de nos inquiétudes quant à la direction politique prise par l’actuel gouvernement ukrainien, qui viole les accords permettant aux habitants de Transnistrie de se déplacer librement en transit et de faire du commerce extérieur. Et j’ai le sentiment que nos collègues américains comprennent nos craintes.

Dans une dizaine de jours, une série de consultations sont d’ailleurs prévues sur le sujet dans le format 5+2 : la Russie et l’Ukraine y participeront en tant que garants, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) comme intermédiaire, Chișinău et Tiraspol [capitale de la République moldave de Transnistrie, ndlr] y représenteront les parties en conflit, et les États-Unis et l’Union européenne seront présents en tant qu’observateurs. Nous avons appelé nos partenaires américains à mobiliser tous leurs efforts pour que ce format fonctionne et qu’il garantisse, lors de cette étape très délicate, une approche globale afin de parvenir à une solution politique par le biais de décisions concrètes et constructives. L’objectif est de protéger le statut particulier de la Transnistrie au sein de l’État souverain et neutre de Moldavie.

Presse : La question de la fédéralisation de l’Ukraine était-elle à l’ordre du jour avec M. Kerry ?

S.L. : Nous sommes convaincus que la fédéralisation constitue une des principales composantes de la réforme constitutionnelle qui doit être initiée par la direction ukrainienne actuelle. La priorité est en effet de garantir l’unité de l’Ukraine tout en respectant les intérêts de toutes les régions du pays, sans exception. L’ouest, l’est et le sud de l’Ukraine défendent des valeurs contradictoires. Il faut donc trouver un compromis entre l’ensemble de ces régions afin que l’Ukraine puisse fonctionner en tant qu’État unifié. Nous sommes également d’accord sur le fait que c’est aux Ukrainiens qu’appartient cette décision. Aucun élément extérieur ne doit leur imposer une quelconque voie de développement. Mais les Ukrainiens doivent également garantir un dialogue global, dans le cadre duquel toutes les forces politiques et toutes les régions du pays, sans exception, seront sur un pied d’égalité. Il faut que tous puissent s’accorder sur les différentes traditions politiques, économiques, financières, religieuses et sociales à respecter dans chaque région du pays, afin que l’État ukrainien demeure uni et représente l’ensemble du peuple ukrainien.

Presse : Avez-vous abouti à un plan d’action concret ?

S.L. : Personne – pas plus la Russie que les États-Unis ou qui que ce soit d’autre – n’a le droit d’imposer aux Ukrainiens un quelconque plan d’action. La Chambre haute du Parlement ukrainien a d’ailleurs créé, il y a un mois environ, une commission spéciale chargée de conduire la réforme constitutionnelle. Mais on en entend malheureusement peu parler, peut-être que les dirigeants actuels à Kiev n’y accordent pas assez d’attention.

Presse : Votre homologue ukrainien a déclaré que le modèle fédératif était irrecevable pour l’Ukraine.

S.L. : Qui ?

Presse : Le ministre ukrainien des Affaires étrangères par intérim.

S.L. : J’ai rencontré Andreï Dechtchitsa en marge du récent sommet sur la sécurité nucléaire à La Haye. Nous avons entendu les déclarations de M. Dechtchitsa, mais aussi celles d’autres dirigeants ukrainiens actuels sur le fait que la proposition de la Russie pour une fédéralisation du pays et l’attribution au russe du statut de seconde langue nationale étaient irrecevables. Selon eux, nos propositions iraient à l’encontre des fondements mêmes de l’État ukrainien. Je pense qu’ils exagèrent.

Il s’agit seulement d’établir des structures étatiques. Sauf que si les autorités continuent d’ignorer le russe comme langue nationale et fondamentale du pays, l’Ukraine ne sortira pas de la crise sur le long terme. Je ne pense pas non plus que l’on puisse éviter des accords qui signifieront, d’une manière ou d’une autre, la fédéralisation de l’Ukraine. Mais je le répète, nous ne mettons en place aucun plan, les Ukrainiens sont les seuls maîtres de leur avenir.

Nous en avons la preuve sous les yeux. Au cours de l’histoire de l’Ukraine moderne, chaque élection présidentielle ou législative a entraîné un changement de constitution – ce qui prouve que le modèle d’État unitaire ne fonctionne tout simplement pas. Nous essayons quant à nous de montrer que fédéralisation ne rime pas avec division de l’Ukraine – ce précisément dont Kiev et d’autres régions ont peur. Nous sommes persuadés, bien au contraire, que seule une fédéralisation prenant en compte les intérêts de chaque région du pays sera à même de garantir l’unité et la stabilité de l’État ukrainien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *