Ukraine : ni choix ni avenir

L’Ukraine a franchi une limite. La tension qui montait dans le pays depuis l’automne a fini par aboutir au conflit : Kiev vit aujourd’hui son « 4 octobre ». C’est à cette date qu’il y a plus de vingt ans, à Moscou, le pouvoir et l’opposition procédaient à un règlement de compte à couteaux tirés. Il y a seulement quelques jours, on se disait encore qu’en Ukraine, « ça » n’arriverait jamais, que c’était un pays à la culture politique tout autre, où les gens savent trouver des compromis… Mais on se trompait.

Ukraine, Une barricade dans le centre de Kiev
Une barricade dans le centre de Kiev

Et ce qui se passe en ce moment en Ukraine est bien pire que ce qu’a vécu la Russie il y a vingt ans. Les événements tragiques d’octobre 1993 à Moscou avaient mis un point final à la lutte pour le pouvoir et déterminé, pour la Russie, un vecteur de développement. Dans la crise ukrainienne, on est encore loin du point final et, au contraire, on ne sait rien d’un vecteur de développement potentiel. À vrai dire, on s’interroge même sur la survie de l’Etat ukrainien dans sa forme actuelle.

Cette crise, fatale, entraînera inévitablement dans son orbite les forces extérieures, et compliquera considérablement la situation dans toute l’Europe de l’Est.

« Il n’est plus question d’avenir »

Beaucoup d’experts aiment à comparer сe qui se passe actuellement en Ukraine avec la « Révolution orange ». Mais les deux événements n’ont, en pratique, rien à voir. Il y a dix ans, l’Ukraine se préparait à un renouvellement politique et économique et aspirait à un avenir meilleur. Aujourd’hui, il n’est plus question d’avenir. On n’en parle même pas.

Jusqu’à la fin de l’année 2013, l’Ukraine rêvait encore de faire son « choix européen ». Aujourd’hui, la question de l’intégration y a perdu toute actualité : parce que quelle organisation voudrait d’un pays dont les élites ne savent pas ce qui va leur arriver demain et sont incapables d’endosser une quelconque responsabilité ?

« Objectif №1 : la tutelle »

Les représentants des deux camps qui s’affrontent à Kiev ne se posent pas d’objectifs stratégiques. Le président et son équipe ne cherchent qu’à se maintenir au pouvoir, les opposants ne souhaitent que l’accaparer, sans vraiment savoir ce qu’ils en feront.

Les uns comme les autres n’espèrent qu’une chose : se retrouver sous tutelle. Ianoukovitch recherche le soutien de la Russie, seule à même de combler ses trous budgétaires et de permettre à l’Ukraine de survivre économiquement.

Les opposants veulent l’appui de l’Occident, qui, selon eux, devrait les aider du point de vue tactique autant que stratégique. Parce que toute seule, l’opposition ukrainienne ne s’estime pas en mesure de le faire. Et ce n’est pas un hasard si la situation s’est détériorée au lendemain de la rencontre des opposants Vitali Klitchko et Arseni Iatseniouk avec Angela Merkel. Les manifestants de Kiev ont pris cette entrevue pour une bénédiction de l’Occident, et sont passés à l’attaque.

Ukraine, Kiev, Maïdan. Crédits : Sébastien Gobert
Crédits : Sébastien Gobert

« Un choix fictif »

Si l’Ukraine est aujourd’hui en état de crise si grave, elle le doit avant tout à ses propres contradictions intérieures. En vingt ans d’indépendance, le pays n’a pas su trouver de réponses aux questions fondamentales sur les buts et les formes de son développement national. Certes, la tâche n’est pas aisée, vu la diversité sociale, économique et mentale de l’Ukraine. Mais tous ces éléments réunis ne justifient pas la faillite intellectuelle qui caractérise l’establishment politique du pays. Au lieu d’œuvrer à la construction étatique et nationale, les élites ukrainiennes ont fait croire à leur population qu’elle devait choisir entre la Russie et l’Europe. Ce choix, que les élites présentent comme décisif pour le sort du pays, est en réalité fictif. Ni l’UE ni la Russie ne sont prêtes à endosser la responsabilité de l’avenir de l’Ukraine.

Plus triste encore, l’Ukraine n’est même pas en état de faire de tels choix : tout ce qu’elle peut, pour le moment, c’est louvoyer et remettre les décisions à plus tard. Rien d’étonnant donc à ce que, quand les forces extérieures ont voulu contraindre l’Ukraine à concrétiser son choix, elle ait commencé à se déliter…

« Clans et groupuscules »

L’Ukraine n’a pas réussi à créer des institutions étatiques viables. De fait, aujourd’hui, ce n’est pas l’État qui y joue le premier violon, mais différents groupes d’intérêts et toute sorte de communautés formelles et informelles. Cette façon de vivre a longtemps permis à l’Ukraine d’éviter la crise étatique : un pouvoir puissant et centralisé aurait renforcé les contradictions internes de la société au point de les rendre inconciliables. Un pouvoir dispersé entre différents groupes d’intérêts permettait, à l’inverse, d’étouffer les conflits les plus brûlants. Mais à un moment donné, ce système a cessé de fonctionner. Les interactions entre tous ces clans et groupuscules cupides ont fini par emplir entièrement la vie politique ukrainienne, en devenant le contenu principal et l’objectif premier. La question du développement national a cessé d’être posée.

Difficile de dire, aujourd’hui, si les élites ukrainiennes auraient pu parvenir à une unité quelconque. Probablement oui, si elles avaient eu plus de temps et si elles avaient pu agir en situation de stabilité – une stabilité que seul l’État aurait pu instaurer en se distanciant des bouleversements extérieurs de toute nature.

Mais l’État ukrainien n’a pas su s’acquitter de cette tâche. À l’inverse, il a tout fait pour aggraver encore la situation. Pour atteindre ses objectifs, le pouvoir ukrainien a fait appel aux forces extérieures des deux côtés de ses frontières. Ces forces ont accepté de jouer le jeu même si les besoins ukrainiens ne présentaient pour elles aucun intérêt direct. Ce qui les intéressait, dans cette affaire, c’était la possibilité de prendre part à une compétition et de mesurer leurs moyens respectifs. Cette politique a conduit à une polarisation des différents groupuscules au sein de la société ukrainienne, dans la tentative de ces derniers de tirer le plus gros profit de la lutte concurrentielle entre les grandes puissances.

« Nouvelle spirale de violence »

Travailler avec la société civile, comme l’a toujours fait l’Occident en Ukraine, peut certes déclencher des changements – la Révolution orange le prouve – mais difficilement amener des résultats palpables. Parce que seul l’État est à même de transformer une tendance sociale en réalité politique. Le problème, c’est que les institutions étatiques ukrainiennes n’ont pas pu le faire, car il n’existe pas, en leur sein, de système efficace de prise de décisions. Ainsi, en encourageant l’activisme politique en Ukraine, l’Europe et les États-Unis ont fini par secouer sérieusement le système politique ukrainien, et, bien pire encore, par affaiblir l’État dans son ensemble. Un résultat paradoxal, vu que les États-Unis et l’UE ont toujours soutenu que la souveraineté ukrainienne demeurait leur priorité.

Actuellement, la situation nous semble très dangereuse. L’affaiblissement des institutions étatiques ukrainiennes pourrait entraîner bon nombre de joueurs extérieurs dans la tempête : l’Allemagne, qui retrouve peu à peu le goût de la domination ; les États-Unis, qui ne veulent en aucun cas laisser la Russie se renforcer ; Moscou, qui voudra consolider ses positions dans l’espace ex-soviétique… Tout ceci pourrait provoquer une nouvelle spirale de violence, qu’actuellement personne ne souhaite.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe

1 commentaire

  1. Cette crise grave se passe en Occident, qu´aurait-on dit si c´était en Afrique ?.
    Toutefois si les Ukrainiens de peuvent plus vivre ensembles, il faut diviser le pays comme cela a été le cas dans certains pays Occidentaux á l´Est de l´Europe, car á défaut de ce qu´on aime, il faut ce contenter de ce qu´on a.

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