Sotchi : la Russie termine première

Nous avons tellement pris l’habitude de perdre que, quand nous remportons une victoire, nous avons un mal fou à y croire. Parce que non, nous ne nous y attendions pas. Même dans nos rêves les plus beaux, nous n’imaginions pas que la Russie remporterait 33 médailles dont 13 d’or lors de ces JO de Sotchi, et qu’elle occuperait la première place sur le podium des nations.

Triplé russe en ski de fond : Alexander Legkov ,Maxim Vylegzhanin, et Ilya Chernousov. Crédits : RIA Novosti
Triplé russe en ski de fond : Alexander Legkov ,Maxim Vylegzhanin, et Ilya Chernousov. Crédits : RIA Novosti

La dernière fois que la Russie avait terminé première au tableau des médailles, c’était en 1994, à Lillehammer. Mais personne n’était dupe alors : cette victoire, c’était le chant du cygne de la vieille école soviétique, déjà agonisante. C’était l’époque où le gouvernement de Eltsine a quasiment cessé de financer le sport. Où les écoles sportives ont fermé. Où les entraîneurs sont partis en masse aux États-Unis, suivis par les athlètes les plus prometteurs. L’époque où les enfants se sont désintéressés du sport pour découvrir le monde magique des jeux vidéo, qui leur était jusque là inconnu. Et rien d’étonnant à ce que, depuis, la Russie n’ait fait que décliner. À Nagano, en 1998, elle est arrivée troisième, à Salt Lake City, cinquième, à Turin, cinquième aussi pour toucher le fond à Vancouver – onzième.

Ces vingt dernières années ont failli parvenir à nous faire croire que gagner, ce n’était pas pour nous. À nous convaincre que notre destin, désormais, serait de rester éternellement sur le banc de touche. Heureusement, la Russie est trop grande – et dans la foule des désespérés, il s’en trouve toujours quelques-uns pour continuer d’espérer le meilleur et tenter l’impossible. Et finir par avoir raison. Grâce à la foi de ceux-là, grâce à leur travail, le monde a vu à Sotchi une autre Russie, très différente de son image habituelle.

Une Russie qui sait rassembler ses forces et organiser des événements d’envergure mondiale du plus haut niveau. Rappelons que le parc olympique, avec ses stades, ses tremplins et ses stations de ski, a été construit à partir de  zéro et en des temps record. Rappelons aussi que les 37 milliards d’euros que la Russie a investis dans ces Jeux ont été en grande partie dépensés à rénover entièrement la ville et ses alentours. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles autoroutes, Sotchi ne s’étouffe plus dans les embouteillages. La ville possède désormais un aéroport moderne et une ligne de train à grande vitesse qui relie la plaine à la montagne. Les stations de ski et les nouveaux hôtels du bord de mer accueilleront des touristes été comme hiver, et qui dit tourisme dit nouveaux emplois. Les habitants de Sotchi, comme Martial Simonneau qui tient une brasserie sur la berge, l’ont déjà compris. « En France, je ne fais que payer des taxes. Ici, je sais au moins pourquoi je travaille », répond ce cuisinier français à une journaliste qui lui demande pourquoi il a préféré la cité balnéaire de la mer Noire à sa Nice natale.

Lastotchka, train à grande vitesse reliant Sotchi et la montagne. Crédits : RIA Novosti.
Lastotchka, train à grande vitesse reliant Sotchi et la montagne. Crédits : RIA Novosti.

Une Russie dynamique, qui se développe et qui investit dans son avenir – c’est ce qu’ont vu les nombreux athlètes, journalistes et supporters venus à Sotchi en ce mois de février 2014. Lors de la grandiose cérémonie d’ouverture, les spectateurs ont découvert la Russie de l’avant-garde qui a offert au monde Rodtchenko et Eisenstein, le rêve spatial et la table de Mendeleïev, le Sacre du printemps et la photographie en couleurs. La Russie retardataire ? La cérémonie d’ouverture de ces Jeux nous a rappelé que la vérité est toute autre : la Russie, c’est un pays qui se cherche en permanence, où volonté de renouer avec la tradition cohabite avec désir d’avenir. Les Russes passent leur vie à élargir les frontières du temps et de l’espace. Non contents d’avoir repoussé les confins de leur pays jusqu’au pôle Nord, ils s’envolent vers les cieux, sondent les tréfonds des océans, découvrent de nouvelles dimensions – comme ce fou barbu de Saint-Pétersbourg. La médaille Fields et le million de dollars de l’Institut Clay ? – Très peu pour lui, qui tient Dieu par la barbe.

Les Russes ont rarement peur d’ouvrir les portes de l’inconnu. Tels les chercheurs qui testent sur eux de nouveaux médicaments, ils se lancent à cœur joie dans les expérimentations les plus risquées, de la construction de la plus juste société mondiale au premier vol habité dans l’espace. Que voulez-vous leur apprendre ? Émancipation féminine ? Les Russes furent pionniers en la matière, accordant les premiers aux femmes le droit de voter et de disposer de leur corps. Art contemporain ? Ils en ont jeté les bases en faisant remonter à la surface les trésors de la vieille Russie et en les faisant résonner dans l’air du temps.

Animés par une soif insatiable de renouvellement, les Russes ne se laissent jamais satisfaire par le présent. Ils remettent en question tous les éléments qui le constituent, en détruisent les racines, rompent les fils, puis tentent de les renouer. Leur passé leur est toujours une découverte : ils le réexaminent sans se lasser et y puisent toujours de nouvelles sources d’inspiration. Comme ces artistes du début du XX siècle, tels Malevitch, Kandinsky ou Filonov, qui ont extrait des icônes russes les cinq courants de l’avant-garde.

Cérémonie d'ouverture des JO de Sotchi. Crédits : RIA Novosti.
Cérémonie d’ouverture des JO de Sotchi. Crédits : RIA Novosti.

Dans le vaste spectacle planétaire, les Russes jouent souvent le rôle d’agents du renseignement : les premiers, ils tâtent les terrains inexplorés et s’engouffrent sans peur dans leurs halliers impénétrables. L’objectif : frayer un chemin pour les autres, quitte à prendre des épines. Cessez donc de reprocher aux Russes de ne pas être en phase avec le concert des « nations développées ». Peut-être qu’en ce moment même, un – ou une – Russe est en train, entouré d’éprouvettes ou de manuscrits, de parvenir à la découverte qui propulsera l’humanité à une nouvelle étape de son développement spirituel.

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