Le marché du travail à Moscou : qui est menacé par le chômage ?

Qu’est-ce qui attend le marché du travail en Russie en 2014 ? Aliona Vladimirskaïa, directrice de l’agence de recrutement Pruffi, fait le point sur la situation pour la revue en ligne The Village.

Crédits: caricatura.ru
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The Village : Qu’est-ce qui va se passer avec nos salaires cette année ? Qui va gagner plus, qui moins ?

Aliona Vladimirskaïa : Vu le public cible de votre revue, je pense que les domaines qui vous intéressent le plus sont les médias, la publicité, l’informatique, les relations publiques, la restauration et l’événementiel. Dans le secteur des médias, par exemple, on se trouve actuellement dans une sorte de « zone de turbulence » : des projets s’ouvrent, d’autres sont fermés, on voit beaucoup de médias changer de propriétaire. Qui, il y a même un an, aurait imaginé que la maison d’édition RBK pourrait offrir des perspectives aussi intéressantes aux gens qui veulent faire carrière dans les médias ? Et qui aurait même supposé que Ria Novosti cesserait d’exister ?

Dans la restauration, la stagnation générale de l’économie se fait sentir également. Les gens dépensent moins qu’avant. La tendance est moins flagrante dans les restaurants haut de gamme, où l’on se rend pour des rendez-vous d’affaires. Mais la gamme moyenne va nettement moins bien. Je pense notamment à tous ces lieux sympathiques, destinés à la classe moyenne, qui ont ouvert récemment dans le quartier d’Octobre rouge et autour des étangs des Patriarches. Les propriétaires constatent une baisse de l’addition moyenne, alors que les loyers et les factures d’électricité ne bougent pas. Je pense d’ailleurs qu’au cours des mois à venir, bon nombre de ces endroits mettront la clé sous la porte. La situation est aussi très difficile pour les spécialistes en relations publiques et en événementiel. Seuls les professionnels de très haute volée peuvent ne pas craindre la crise.

The Village : Y a-t-il un secteur où l’on aura toujours autant de travail et de bons salaires ?

А.V. : Oui, ce sont Internet et les IT – un secteur qui se porte réellement à merveille. C’est un domaine où les crises sont rares car, aux moments où l’économie ralentit sa marche, les projets off-line qui ne ferment pas décident souvent, précisément, de poursuivre leur développement sur Internet. Et si l’offre de postes de commerciaux et de spécialistes marketing reste stable dans le secteur, celle de postes de développeurs est, en revanche, en croissance permanente. En règle générale, plus la crise se fait sentir, plus les développeurs sont demandés.

The Village : Qu’en est-il de l’avenir du travail à distance ?

А.V. : Si on voyait beaucoup de gens, il y a deux ou trois ans, aller passer l’hiver à Goa ou en Thaïlande parce qu’ils trouvaient suffisamment de projets auprès d’entreprises russes qu’ils pouvaient mener à distance, les choses ont changé aujourd’hui. Le total des projets diminuant, ces mêmes gens qui ne juraient plus que par le travail à distance acceptent désormais de revenir travailler tous les jours dans des bureaux.

Mais il y a tout de même, dans tout ce que je dis, une nuance importante : ces difficultés ne vous toucheront pas si vous excellez dans votre métier. Probablement, votre salaire augmentera moins rapidement que ce que vous espériez, mais vous n’avez rien d’autre à craindre. Et même si votre boîte ferme pour des raisons économiques, vous ne resterez pas sur le palier : on vous rachètera rapidement.

The Village : Si je vous comprends bien, ce n’est donc pas le meilleur moment pour lancer sa propre entreprise ?

А.V. : En effet. Aujourd’hui, vous aurez plus de mal à trouver des investissements qu’il y a un ou deux ans. Vous aurez aussi moins de clients. Dans le même temps, si vous vous sentez prêt et que vous voulez vraiment lancer votre business, allez-y. Ce ne sera simplement pas facile.

Nous assistons à un véritable boom de l’éducation en ligne

The Village : Quels sont les nouveaux secteurs prometteurs ?

А.V. : Je pourrais citer l’éducation en ligne. Le secteur propose aujourd’hui beaucoup d’offres de producteurs et de concepteurs de programmes. Nous assistons actuellement à un véritable boom de l’éducation en ligne, comparable au boom des jeux vidéo d’il y a quelques années. Sont également très demandés aujourd’hui les métiers de la santé et du bien-être – spécialistes en nutrition, entreprises livrant de l’alimentation de qualité à domicile. Comme toujours aux moments des grandes crises, le secteur du handmade est également en hausse.

The Village : Que se passe-t-il dans les régions ?

A.V. : Les régions commencent à se réveiller. Deux grands groupes médiatiques privés vont prochainement voir le jour à Perm et Novossibirsk. Beaucoup de spécialistes s’en vont travailler dans les universités régionales, qui deviennent de plus en plus compétitives. Actuellement, le secteur de l’enseignement supérieur se porte plutôt bien et les universités sont en quête de professionnels confirmés désireux de transmettre leurs connaissances. Là, je parle principalement des facultés des technologies informatives, de robotique, de médecine et des hautes technologies. Les sciences humaines, à l’inverse, ne vont pas très bien en ce moment. Toutefois, la tendance n’est pas nouvelle, rappelez-vous – elle remonte au Moyen-Âge. Quand la peste envahit la ville, les artistes sont chassés les premiers. En revanche, quand la ville se porte bien, on les prie de revenir.

The Village : Les jeunes Russes qui vivent en province et rêvent de déménager à Moscou, devraient-ils le faire maintenant ?

A.V. : Moscou a toujours été un important centre d’attraction, et elle le restera pour longtemps. Mais il ne faut pas aller à Moscou juste pour gagner plus d’argent : à vrai dire, dans bon nombre de régions, les professionnels gagnent aujourd’hui autant qu’à Moscou. Souvent, les gens qui vivent en régions tombent sous le charme des salaires moscovites de 250 000 ou 300 000 roubles. Mais ils oublient que le coût de la vie est aussi beaucoup plus élevé dans la capitale, et que 250 000 roubles à Moscou équivalent à 120 000 roubles à Perm. Mais Moscou offre plus d’opportunités de carrière, c’est indéniable.

The Village : Que conseilleriez-vous aux Russes qui rêvent de travailler à l’étranger ?

A.V. : En Occident, on recherche actuellement des pilotes russes, des spécialistes en pétrole, gaz et géolocalisation, des développeurs, des ingénieurs. Il y a aussi une demande pour des métiers non-qualifiés, des garde-malades par exemple. Les chercheurs aussi sont recherchés, mais ce sont des gens qui quittent rarement la Russie définitivement.

The Village : À vous écouter, j’ai comme l’impression que la seule chose à faire aujourd’hui, c’est de se tenir à son poste dès qu’on en a un, faire des formations supplémentaires et attendre que la période de la stagnation s’achève.

A.V. : Non. Je suis persuadée que ce qu’il ne faut pas faire au moment de la stagnation, précisément, c’est stagner – tenter de survivre en attendant que ça se passe. Prenez les médias : les projets les plus intéressants y ont toujours été lancés en temps de crise – c’est le cas de la chaîne NTV et du quotidien Kommersant. C’est le cas également de la revue en ligne Look At Me. Les meilleurs projets naissent quand beaucoup de gens compétents se retrouvent soudain au chômage. Ils se réunissent, lancent de nouveaux formats – et réussissent. Quant à la formation, il ne faut jamais cesser d’acquérir de nouvelles connaissances car un jour, on cesse de valoir autant qu’on le voudrait. Si vous avez un travail, essayez de le garder. Mais sinon, c’est justement le moment de tout changer.

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