Kiev : un manifestant nationaliste témoigne

Les récents affrontements dans le centre de Kiev ont fait près de 80 morts depuis mardi 18 février, soit l’épisode le plus sanglant du mouvement de protestation ukrainien. Contre qui se battent les forces de l’ordre ? La revue en ligne The Village s’est entretenue avec un membre du mouvement nationaliste ukrainien Pravyï sektor.

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Kiev – les nationalistes sur la ligne de front. Crédits : tsn.ua

Sur lui

Je suis originaire de Kiev. Ma mère est infirmière, mon père est dans le secteur social. Il m’a amené avec lui lors de la « Révolution orange », mais nous ne dormions pas sur place ; j’étais petit encore. Après l’école, je ne suis pas entré à l’université – j’ai terminé un institut technique, puis je suis parti à l’armée. J’ai décidé de servir dans la flotte : leur uniforme est beau.

Je suis nationaliste, mais pas raciste. Depuis 2009, je participe à diverses actions de protestation : contre l’adoption du Code fiscal, du Code du travail, pour la défense de la langue ukrainienne, à des actions de protestation contre la dégradation de l’enseignement. Je suis sur Maïdan depuis les premiers jours.

Sur Maïdan

Je suis venu à Maïdan moins pour l’Union européenne que contre l’Union douanière. Bien sûr, je suis pour que nous bâtissions notre propre État, fort. Mais entre les options – l’UE ou la Russie – je choisis la première, vu les guerres commerciales permanentes avec Moscou et la politique du Kremlin. C’est désagréable. Beaucoup disent que nous avons été toute notre vie avec la Russie. Ce n’est pas vrai – toute notre vie nous avons été sous la Russie.

Au début, quand il n’y avait ni tentes, ni barricades, je coordonnais le mouvement des colonnes étudiantes. Je protégeais Maïdan, j’y ai passé plusieurs nuits d’affilée. Mais là, le piège : au moment de la première dispersion, je n’étais pas là – je récupérais chez moi. Ensuite il y a eu une assemblée, qui a réuni des centaines de milliers de gens. Alors, je marchais en tête de la colonne et j’ai vu comment les forces intérieures, qui se tenaient en cerce autour du sapin de nouvelle année, se sont tout simplement enfuis. Ce même jour, je suis tombé pour la première fois dans un affrontement.

Sur les forces d’auto-défense

Quand les premières barricades sont apparues, je suis entré dans un détachement d’auto-défense. Il y a les gens les plus différents, là-bas ! Et des anarchistes, et des nationalistes, et des officiers de l’armée. Nous ne frappons personne. Nous ne sommes pas des flics. Si un type complètement ivre essaie d’entrer sur le territoire de Maïdan, nous lui demandons juste de partir. On a aussi des provocateurs, mais ceux-là, on les remet à la police.

Sur Maïdan, des Géorgiens et des Arméniens se tenaient près de nous. A priori, on se demande ce qu’ils sont venus chercher là ? Les Géorgiens, par exemple, se souvenaient qu’en 2008, des gens de l’UNA-UNSO de chez nous étaient allés en Géorgie combattre contre la Russie. Nous les avons soutenus, eux nous soutiennent.

Sur le mouvement Pravyï sektor

Pour quoi j’ai commencé de respecter Pravyï sektor – ils se sont mis à apprendre aux gens à construire des murs vivants, à se défendre, à attaquer. J’en avais marre de juste rester là sur Maïdan, j’avais envie d’action, et l’opposition n’en proposait pas.

Dans Pravyï sektor, il y a beaucoup de gens qui font de la militarisation, de la reconstitution militaire, du strike-ball. Ils suivent le postulat du base du nationaliste : « Obtiens l’Ukraine ou meurs au combat pour elle »

Sur notre front, il y a de tout : depuis des petits gars de 16 ans jusqu’à des adultes, des bonshommes. Mais c’est principalement des jeunes, évidemment. Contrairement à l’opinion répandue, ce sont des gens d’ici, de Kiev. Ceux d’Ukraine occidentale ne sont pas plus d’un cinquième.

Ce sont des gars qui, comme moi, en avaient juste marre de rester sans rien faire qui se sont rassemblés – ils voulaient en découdre. Bien sûr, ce qui les a plus mis en colère, ce sont les « lois dictatoriales ».

Pravyï Sektor, VK, Kiev : un manifestant nationaliste témoigne
Pravyï Sektor, à Kiev. Crédits : VK/Pravyï Sektor

Sur le début des violences

Quelqu’un a commencé de casser les fenêtres du bus, un autre a proposé de siphonner l’essence du réservoir. Des femmes se sont approchées de nous et nous ont persuadé de ne pas frapper les flics. La majorité des gens là-bas n’étaient pas de Pravyï Sektor, comme beaucoup le pensent. C’étaient des types ordinaires : hier encore, un livrait des pizzas, un autre prenait les commandes dans un café. Ils venaient nous voir : « Laissez-moi au moins jeter une pierre ». Voilà à quel point ils en avaient marre de tout.

Personnellement, si je suis allé sur la rue Groushevskiï, ce n’est pas pour attaquer mais pour me défendre. Quand nous avons commencé, avec les Berkout (les forces spéciales, ndlr), de se lancer les premières grenades, ça ressemblait à un jeu. On aurait dit qu’on jouait au tennis. Les nôtres se moquaient, ils jetaient une grenade vers les flics et criaient : « Un – zéro ! » Les autres lancent en retour, les nôtres crient : « Un – un ! » C’était marrant. Pas du tout effrayant.

À un moment, les Berkout ont lancé la contre-attaque. Je me trouvais à l’épicentre, alors, pas loin du parapet – j’étais accroupi, parce qu’ils lâchaient du gaz et c’était difficile de respirer. Quand quelqu’un a crié « Berkout ! », les gens ont paniqué et commencé de courir. Mais ensuite les nôtres sont allés à l’attaque et, vu qu’ils étaient beaucoup, les Berkout n’ont pas eu de chance. Y en a un, on lui a bien mis sur la gueule, un autre, on l’a attrapé et on l’a emmené sur Maïdan. Ensuite, ça a commencé d’être vraiment violent. Les premiers Molotov ont volé, le premier autobus a brûlé, un mec à côté a dit « Et voilà – ça, c’est bon, ça vous réchauffe l’âme ». Mais tout ça, c’est parce qu’on en avait réellement marre.

Sur les forces intérieures et les « Berkout »

Pour nous, les forces intérieures, la milice et les Berkout, ce sont des catégories différentes, évidemment. La principale différence concerne la façon dont ils traitent les gens. Moi-même, j’ai fait mon service récemment, pendant un an et demi. Les mecs des forces intérieures sont entièrement pris en charge par l’État. Les chaussures qu’ils portent – les rangers – datent au mieux de l’année 2000. Elles sont froides, c’est bien si à la maison on leur coud des semelles chaudes. Rester debout là-dedans pendant des heures, en hiver – c’est galère. Nous, on a pitié de ces mecs. Nous comprenons qu’en première ligne, ce sont précisément eux, et que c’est précisément sur eux qu’atterrissent les cocktails Molotov. Mais il y a un règlement selon lequel ils sont autorisés à ne pas exécuter un ordre ouvertement criminel. Jusqu’aux événements sur Groushevskiï, ils ont eu deux mois pour écrire des rapports, mais ils ne l’ont pas fait.

Avec la milice ordinaire, la relation est aussi plus ou moins loyale. D’abord, eux-mêmes, les premiers, ils en ont ras-le-bol de tout. Deuxièmement, c’est arrivé qu’ils défendent les manifestants contre les Berkout – par exemple, au moment de la dispersion des étudiants.

Les Berkout, en revanche, on les déteste. Ils sont payés avec notre argent pour nous taper dessus.

Quoique, tout le monde ne pense pas comme ça. J’ai un ami, par exemple, qui pense que les Berkout, ce sont des esclaves, qu’il faut prier pour eux, et que pour avoir allongé des mecs, ils répondront devant Dieu. Si un agent Berkout jette son bouclier et passe chez nous, il peut perdre sa famille – aller en prison. Et s’il marche contre nous – il peut mourir. On les a mis devant ce choix, et ils préfèrent marcher contre nous.

Sur la première ligne

Tout ça, ce n’est pas bien : taper des gens, jeter des Molotov. Je ne voudrais pas, en regardant dans les yeux la maman de quelqu’un sur qui est arrivé un Molotov, lui dire : « Pardon, c’est moi qui l’ai jeté sur lui. » Et pourtant, sur Groushevkiï, j’ai participé à l’attaque. J’avais un bouclier en métal, et comme arme, un bâton. J’ai frappé seulement quelques coups en contre-attaque, je n’ai jamais attaqué le premier.

Il y a deux secrets qui aident à survivre en première ligne. D’abord, pour ne pas se brûler soi-même, il faut apprendre à fabriquer correctement les Molotov et ne pas tomber sous les cocktails qu’on jette vers toi. Parfois, les Molotov ne sont pas correctement fermés, les mecs lèvent le bras, lancent, et l’essence brûlante se déverse sur eux. Si ce mélange vous tombe dessus, ne pensez même pas à l’éteindre avec de l’eau. S’il y a de la neige, il faut se jeter dedans et rouler.

Si vous entendez une explosion, comme avec des pétards, fermez les yeux et les oreilles – c’est une grenade assourdissante. L’explosion se produit au moment où on dégoupille.

Encore, on nous demande pourquoi on répand une telle puanteur – on brûle des pneus. Nous n’avons pas d’équipement spécial. Je me suis pris un manteau en cuir, ce n’est pas si simple à percer de balles. On a des protections pour les mains, les jambes, des genouillères, des coudières, des masques à gaz.

Sur les motivations

Aujourd’hui, le pouvoir nous tient par les couilles, mais ça devrait être le contraire. Pour ça, il faut que les gens soient plus actifs. Mais dans le Sud, à l’Ouest, ce sont des villes sovok, soviétiques. Et les gens là-bas sont passifs.

Quoique pas tous, bien sûr. J’ai un pote sur la barricade qui vient de Starobelsk, région de Louhansk ! Il est venu ici parce qu’il ne pouvait plus supporter ce bordel, il a eu honte. Généralement, j’estime que si quelqu’un reste à côté de ces événements, c’est qu’il n’a soit pas de cœur, soi pas de cerveau.

Beaucoup disent « Et c’est quoi le sens ? Un autre viendra – ce sera pareil. » Non, après ça, tout ça n’existera plus, parce que ce sera sous contrôle du peuple.

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