Jan Koum, fondateur de WhatsApp : « La communication est un droit fondamental »

« Peut-être avez-vous entendu parler de WhatsApp. On a beaucoup parlé de nous ces derniers temps, suite à une petite transaction » : c’est ainsi que Jan Koum a entamé son discours au Congrès mondial de la téléphonie mobile. Le fondateur de l’application de messagerie instantanée la plus populaire au monde, d’origine ukrainienne, avait à Barcelone un statut relativement inhabituel pour lui, qui préfère rester dans l’ombre. C’est en effet en tant que nouvelle star de la Silicon Valley que l’homme d’affaires se présentait sur le forum : il est tout de même celui à qui la société Facebook a versé la somme rondelette de… 19 milliards de dollars. Le magazine Slon.ru l’a rencontré pour une interview autour de la situation en Ukraine et l’influence des réseaux sociaux et autres applications sur les mouvements de protestation.

DLD Conference
DLD Conference

– Désolé de commencer par là, mais chez vous, en Ukraine, c’est la révolution : le pouvoir a été renversé, le président est en cavale. Suivez-vous  les événements ?

  • Bien sûr que je les suis. C’est dans tous les éditoriaux.

– Et qu’en pensez-vous ?

  • Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les avenirs possibles : le régime corrompu pourrait facilement être remplacé par un autre régime corrompu. Et toutes ces victimes seraient alors mortes en vain. Je m’efforce de rester optimiste, mais j’observe cette période de transition avec prudence. La corruption, malheureusement, fait partie intégrante de la vie en Ukraine.

– On entend souvent parler du « rôle clé » des réseaux sociaux et des messageries instantanées dans l’intensification de l’activité protestataire dans le monde entier, du Moyen-Orient à l’Ukraine en passant par la Russie. Qu’en pensez vous : Iphone, WhatsApp et Twitter encouragent-ils vraiment les gens à se battre pour la liberté ?

  • Franchement, je doute qu’ils soient des catalyseurs de révolution. C’est l’injustice,  l’inégalité et les politiciens corrompus qui poussent les gens à la révolte. Simplement, il y a deux siècles, on se battait avec des armes à feu, avant encore, avec des arcs et des flèches – et maintenant, on se bat avec les nouvelles technologies. Mais celles-ci demeurent un facteur secondaire, un outil.

– En même temps, ça marche aussi dans l’autre sens, n’est-ce pas ? Vous savez comment votre concurrent, le service chinois de messagerie instantanée WeChat, censure les propos désagréables sur le gouvernement ? Vous ne pouvez littéralement ni en écrire ni en envoyer. C’est effrayant, parce que dans la vraie vie, c’est quelque chose de physiquement impossible à faire.

  • Oui, ils ont notamment bloqué le titre d’un journal, au cœur d’un scandale qui ennuie le gouvernement. Heureusement, nous, nous sommes enregistrés aux USA, où il est difficile de s’imaginer une chose pareille.
World Press Photo
World Press Photo

– Mark Zuckerberg répète souvent que « la communication est un droit fondamental de tout être humain ». Vous avez aussi parlé, au cours de votre intervention, de l’importance d’être en contact avec le monde entier. Je voulais vous montrer une photographie, qui a remporté le dernier World Press Photo…

  • C’est celle où des habitants du Djibouti tendent les bras vers le ciel avec des téléphones qui les illuminent ? Fantastique, n’est-ce pas ? Cette image dit tout ce qu’il y a à savoir sur la nature de la communication humaine. La communication est un droit fondamental. Internet est un droit fondamental. Tout autour de nous est communication : un film, un article sur Wikipedia, une musique, une conversation avec des proches. Tout repose sur deux chiffres : 1 et 0. Je pense que l’information doit être disponible au même titre que l’eau et l’électricité.

– Est-ce la raison pour laquelle vous avez accepté un accord avec Facebook plutôt qu’avec Google ? Du fait de vos ADN correspondants, des points de vue que vous partagez sur l’importance de la communication, tout ça?

  • Tout cela y compris. Mais pour moi, c’était aussi important que nous partagions, avec Mark Zuckerberg, la même vision sur la façon dont les compagnies doivent se développer et aussi sur ce qui attend le monde dans dix ans.

– OK. Parlons un peu maintenant de vos affaires en Russie. Vous ne vous en plaigniez pas, d’après ce que j’ai entendu ?

  • Nous avons aujourd’hui plus de onze millions d’utilisateurs actifs par mois. (Koum dessine fièrement sur un papier un graphique dont la deuxième moitié tire fortement vers le haut). C’est la « crosse de hockey ». Cette croissance folle a commencé il y a trois mois, sans raison évidente. Nous n’avons pas dépensé un centime en publicité ou en achat de trafic. Les utilisateurs sont simplement devenus de plus en plus nombreux. C’est génial.

– À ce propos, on se pose la question du Telegram russe, conçu par Pavel Dourov. On voit apparaître toujours plus d’applications et de services qui vantent le chiffrage des informations comme étant leur principal avantage concurrentiel. C’est une tendance importante ?

  • Personnellement, je pense que toute tentative de capitaliser sur les peurs des gens est une manifestation de mauvais goût. Et peu importe si ça vient du gouvernement ou d’une compagnie privée. On ne doit pas bâtir la relation avec le client de cette manière. Nous, nous pensons qu’il faut fournir aux utilisateurs une bonne protection de leurs données et de leur vie privée mais sans l’afficher partout. C’est mieux que de les effrayer. C’est du moins mon avis.

– Mais ne pensez-vous pas que ce bruit autour de la protection des données ne concerne qu’une petite minorité active, alors que la plupart des gens ne s’en préoccupent pas ?

  • Et quelle différence ? C’est important dès lors qu’il existe au moins quelqu’un pour qui c’est fondamental – un dissident sous un régime autoritaire, par exemple, qui est écouté par la sécurité de son pays. Et puisque nous ne voulons pas faire d’exception, nous nous efforçons de protéger tous les utilisateurs.

– Connaissez-vous personnellement Dourov, d’ailleurs ? Avez-vous entendu parler des difficultés qu’il rencontre avec les nouveaux actionnaires de « Vkontakte » ?

  • Je ne le connais pas personnellement, non, et je n’ai pas entendu parler de ses problèmes. Je me souviens juste qu’il avait lancé, depuis un balcon, des avions en papier faits avec des billets de banques. C’est tout ce que j’en sais, désolé.

– Nous avons abordé la question du respect de la vie privée de vos utilisateurs. Mais qu’en est-il de la vôtre ? On sait que vous n’aimiez pas vous exposer. Mais votre statut a changé, désormais, et les règles du jeu avec. Comment l’avez-vous perçu ?

  • Ça va. Je gère. Quand on dirige une société comme WhatsApp, on apprend peu à peu à se distancier de ce qui se passe autour et à se concentrer sur l’objectif. Je pense que je n’ai aucun problème avec ça.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *