L’économie russe après Sotchi

Ioulia Tsepliaeva dirige le Centre de recherches macroéconomiques de Sberbank. Dans une interview à la revue Afisha, elle explique pourquoi l’économie russe ne croît pas aussi rapidement qu’on le voudrait et à quoi ça sert de construire des ponts sur l’océan Pacifique et d’organiser des JO au bord de la mer Noire.

Tremplins de saut à ski, Roza Khoutor. Crédits : Alexey Maishev, Ria Novosti
Tremplins de saut à ski, Roza Khoutor. Crédits : Alexey Maishev, Ria Novosti

Afisha : On entend beaucoup évoquer la menace d’une grande crise économique après les Jeux olympiques. À quel point ces craintes sont-elles fondées ?

Ioulia Tsepliaeva : Il n’y a pas de raisons, à l’heure actuelle, de connaître une grave crise.

A. : Pourtant, l’année dernière ne fut pas des plus heureuses pour l’économie de la Fédération… La croissance annoncée n’a pas été au rendez-vous.

I. Ts. : Seul le ministère du développement économique avait pronostiqué une croissance de 3,7 %. La plupart des autres experts prévoyaient, pour 2013, une croissance inférieure à celle de 2012. Cependant, c’est vrai, les rythmes du ralentissement ont dépassé tout ce à quoi nous nous attendions. Le phénomène a eu de l’influence sur les consciences, les gens sont devenus plus pessimistes. Ce n’est pas sans raison que nous entendons ces derniers temps plusieurs voix s’élever, depuis les tribunes les plus diverses, pour alerter sur les dangers d’une vision du monde pessimiste – les représentations créent du réel. Pour 2014, la croissance devrait être plus élevée qu’en 2013 – autour de 2 %. Trois facteurs puissants nous permettent de l’espérer : le ralentissement de l’exode des capitaux à l’étranger, un renouveau de l’activité dans la zone euro (qui permet de tabler sur une demande plus forte pour nos produits d’exportation), et l’intensification des investissements. Mais il existe aussi des risques qui peuvent faire que cette croissance soit inférieure à nos pronostics. 2014 ne verra pas de dépenses massives sur de grands projets du type des JO de Sotchi, qui ont soutenu la croissance économique. Les salaires dans le secteur étatique sont gelés. Le gel des tarifs dans les monopoles naturels pourrait provoquer des coupes dans les programmes d’investissement.

A. : Ce pronostic de 2 % reste très modeste par-rapport à la croissance des années 2000, qui s’élevait à 7-8 %…

I. Ts. : Le prix du baril de pétrole demeure élevé : il s’échange aujourd’hui à 107-108 dollars. Tant que ces tarifs seront élevés, il n’y aura pas à craindre pour la Russie de scénarios-catastrophes. Vous savez, attendre le pire est un de nos hobbys nationaux favoris… Mais la situation actuelle ne donne pas lieu d’attendre une évolution catastrophique. Toutefois, je vous accorde que nous sommes loin des rythmes élevés de croissance de la dernière décennie. Et il est difficile d’espérer même un retour aux rythmes des années 2010-2011. 2 % de croissance, ce n’est absolument pas ce dont notre pays rêvait, et c’est bien au-dessous de notre potentiel. Mais que voulez-vous, c’est notre réalité.

A. : Malgré cette stagnation de l’économie, les dépenses du secteur étatique augmentent. L’année dernière, les salaires ont augmenté de 15 % dans le secteur public, pour seulement 5 % d’augmentation dans le privé. Que se passe-t-il ?

I. Ts. : Il faut se demander quelles catégories de fonctionnaires ont été augmentées. Cette somme est importante car elle concerne les médecins et les enseignants. Et cette augmentation des salaires s’est répercutée de façon positive dans la croissance économique globale. Les enseignants et les médecins n’ont pas mis leur argent à la banque – ils l’ont dépensé pour des achats conséquents. En 2012, on avait observé un phénomène comparable suite à l’augmentation des salaires des militaires et des policiers. Mais cette année, je vous le disais, les salaires dans le secteur étatique vont être gelés, ce qui entraînera un ralentissement de la consommation.

Vue des sites olympiques de Sotchi. Crédits : Nina Zotina, Ria Novosti
Vue des sites olympiques de Sotchi. Crédits : Nina Zotina, Ria Novosti

A. : Parlons-en : l’année dernière, la consommation n’a crû que de 3,9 % au lieu des 7 % initialement prévus…

I. Ts. : 3,9 %, ce n’est pas négligeable. Et il est d’ailleurs peu probable que nous reproduisions ce résultat en 2014. Nous assistons, à côté du ralentissement de la croissance des revenus et des salaires, à des efforts soutenus de la Banque centrale pour « refroidir » le marché du crédit à la consommation et durcir les exigences envers les banques très actives sur ce marché. Et les résultats sont déjà là : la croissance du crédit à la consommation est passée de 40 % l’année précédente à moins de 30 % actuellement. Et ce ralentissement pourrait se poursuivre sur l’année 2014.

A. : Comment expliquer ce ralentissement de la croissance économique globale ?

I. Ts. : Le modèle économique de la Russie a été fondé sur une prévision d’augmentation annuelle de 20 % des prix du pétrole. En récoltant les excédents de la vente du pétrole, le budget les redistribuait dans tous les autres secteurs de l’économie. Mais ce modèle a cessé de fonctionner quand les prix du pétrole ont cessé de croître. Aujourd’hui, nous avons assez de ressources pour maintenir l’économie à niveau, mais déjà plus suffisamment pour en assurer la croissance. Pour revenir aux précédents niveaux de croissance, il faut développer un modèle d’économie innovante, celui d’une économie faisant la part belle aux investissements dans la modernisation de la production.

A. : Sauf que, jusqu’à présent, toutes les tentatives de mettre en œuvre de quelconques innovations se sont soldées par des échecs…

I. Ts. : Et c’est un gros problème. Évidemment, quand on a de l’argent, comme c’était le cas au cours de la glorieuse décennie 2000, on n’a pas envie de se lancer dans des réformes douloureuses. Sous l’Union soviétique, les investissements dans la modernisation de la production représentaient environ un tiers du PIB global. Quand Vladimir Poutine a formulé l’ambitieuse tâche d’intensifier les investissements, il a annoncé un objectif de 25 % du PIB. Aujourd’hui, la part de ces investissements n’atteint pas les 20 %. Dans de telles conditions, on ne peut espérer ni percée technologique, ni stabilisation de la croissance.

A. : Ces dernières années, l’État investit des fonds significatifs dans la réalisation de grands projets du type Jeux olympiques, qui n’ont pratiquement aucun effet économique.

I. Ts. : Je ne peux pas vous laisser dire que les mégaprojets du type JO n’ont aucun sens économique. Simplement, le retour sur investissements n’arrive pas le lendemain – il se fait sentir plus tard. À Sotchi, seule une petite partie des investissements a concerné les sites strictement sportifs – le gros des placements est allé à l’infrastructure. Et il faudra du temps pour évaluer le coefficient multiplicateur de ces investissements, pour observer à quel point ils se ressentent sur la croissance économique de la région. Le kraï de Krasnodar a désormais des voies automobiles et ferrées de qualité, de nouveaux réseaux électriques, des conduites de gaz, des stations d’épuration. À l’heure actuelle, la région représente 3 % du PIB national, et si son économie s’accélère, cela constituera un apport de taille à la croissance économique globale de la Russie.

A. : Il y a un an et demi, Vladivostok accueillait le sommet de l’APEC. Et 690 milliards de roubles étaient investis dans les infrastructures régionales. Mais l’économie du kraï de Primorié n’a pas enregistré de croissance significative, et le célèbre pont construit vers l’Île Russki est plus une curiosité touristique qu’un équipement fonctionnant selon sa destination première.

I. Ts. : Le tunnel sous la Manche n’a commencé d’être rentable qu’il y a sept ans, et jusque-là, tout le monde se demandait si on avait vraiment bien fait de le construire. Vous avez aussi l’exemple de l’opéra de Sydney. Il est devenu le symbole de l’Australie, mais les coûts de sa construction ont dépassé de plusieurs fois les budgets initiaux. Cela en valait-il la peine ? On peut se demander si ça valait réellement la peine de bâtir un pont si grandiose sur l’Île Russki. Et non – l’université que l’île abrite aujourd’hui n’exigeait sans doute pas un tel pont. Mais si nous avons sérieusement l’intention de maintenir notre influence en Extrême-Orient, il faut y investir de l’argent, créer une infrastructure et des réserves pour l’avenir. Comme ça a été le cas lors de la construction du métro de Moscou, quand il a fallu créer des nœuds de changements supplémentaires et toute une nouvelle infrastructure. Si on avait fait des économies alors, et si on ne s’était limité qu’aux stricts besoins du temps, Moscou, aujourd’hui, serait tout simplement noyée.

A. : On entend dire que l’État de Fédération de Russie ne se maintient que sur les capacités productives soviétiques, qui s’essouffleront bientôt à cause de la simple usure globale. À quel point cette opinion est-elle fondée ?

I. Ts. : Pourquoi la Russie est-elle sortie de la crise de 1998 avec une croissance économique élevée ? Le pays a subi une dévaluation du rouble, l’arrêt des importations, une explosion du nombre de chômeurs et l’effondrement de nombreuses capacités productives. Au final, on a vu apparaître des marchandises de fabrication nationale et l’économie est repartie à la hausse. Aujourd’hui, nous avons peu de capacités productives, et près de 20 % d’entre elles sont totalement épuisées par vingt années d’insuffisance chronique d’investissements dans la production. À la différence des pays développés, où l’on investit dans l’achat de nouveaux équipements, on préfère en Russie bâtir des sites de production à partir de zéro. Cette approche nous vient de l’époque soviétique, quand les directeurs se faisaient engueuler pour n’avoir pas rempli le plan si l’usine restait en phase de reconstruction. Et on continue de considérer, jusqu’à présent, qu’il est plus facile de construire une nouvelle usine à proximité de l’ancienne plutôt que de la rénover – alors que c’est juste incomparable en termes de volumes d’investissements.

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