Quelle place pour la diplomatie en Russie ?

Il y a quelques décennies, quelqu’un avait dit de l’URSS qu’elle était une « Haute-Volta équipée de missiles ». Un constat certes vexant, mais juste. L’URSS possédait effectivement des armements très pointus qui lui permettaient de prétendre au statut de superpuissance.

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Mais ce n’est plus le cas. La Russie s’est débarrassée du joug militaire qui étouffait l’Union soviétique, où l’armée et l’industrie militaire dévoraient au moins un quart du produit national brut. Malgré cela, la Russie a réussi à conserver son statut de puissance militaire et sa place au Conseil de sécurité de l’ONU.

À partir du début des années 2000, la Russie s’est mise à remonter la pente. C’était précisément le moment où les économies des pays asiatiques commençaient de croître de façon fulgurante, entraînant une hausse de la demande sur les matières premières, les hydrocarbures et les métaux. La Russie, qui ne manquait de rien de tout cela, a pu augmenter considérablement ses exportations.

Au même moment, elle a vu ses concurrents géopolitiques perdre du poids. Les États-Unis ont essuyé deux défaites cuisantes, en Irak et en Afghanistan. L’Europe a dû faire face aux répercussions de l’élargissement un peu trop rapide de l’UE et de la zone euro, sans vouloir renoncer pour autant à son modèle de développement qui vise, par-dessus tout, la hausse du niveau de consommation.

Mais l’affaiblissement de l’Occident n’est pas nécessairement bénéfique à la Russie, même au contraire. Plus l’Europe s’affaiblit, moins la Russie a envie de se moderniser. Car c’est l’exemple européen qui a toujours poussé la Russie à se réformer. Et aujourd’hui, en Russie, les humeurs isolationnistes prédominent. Les couches non-concurrentielles de la société élèvent de plus en plus la voix et déterminent l’ordre du jour. Cette partie de la société dit s’opposer à une prétendue menace occidentale, militaire et spirituelle, qui est en réalité quasiment inexistante. En fait, cette partie de la société s’oppose tout simplement au progrès et à l’efficacité.

Politique intransigeante et diplomatie adroite

Si malgré toutes ses difficultés, la Russie a su conserver son influence et son prestige sur la scène internationale, c’est avant tout grâce à sa politique intransigeante et sa diplomatie adroite.

La diplomatie russe est traditionnelle dans sa vision et ses méthodes, ce qui constitue justement son principal atout dans le monde à la dérive qui est le nôtre. Incapables de répondre aux défis de la mondialisation, les populations se tournent de plus en plus vers la seule institution encore capable de les défendre : l’État.

Dans ce monde, la diplomatie russe, qui a pour seule idéologie la souveraineté nationale, se sent comme un poisson dans l’eau. Dernier exemple en date : son succès sur le dossier syrien. Une victoire incontestable, et qui n’est pas la seule. La Russie a renforcé ses positions sur le territoire de l’ex-URSS. Elle est en train de bâtir l’Union douanière et l’Union eurasiatique, même s’il s’agit de processus lents et contradictoires. Dans la lutte sur l’Ukraine, la Russie gagne des points, même si, au fond, ce combat ne pourra faire que des perdants. Pour stabiliser la situation en Ukraine, au lieu de se battre, la Russie et l’UE devraient agir en commun, en proposant à Kiev une politique raisonnable.

En Asie aussi, la Russie se débrouille plutôt bien. Elle manœuvre avec subtilité dans les triangles Russie-Chine-États-Unis et Russie-Chine-Japon pour, à chaque fois, sortir gagnante. La Russie entretient des relations amicales avec la Chine aussi bien qu’avec les pays qui l’entourent – Inde, Viêt-Nam, Corée du Sud et Japon.

La Russie se montre aussi très à l’aise sur le dossier iranien. D’une part, de concert avec les pays occidentaux, elle exerce une pression économique sur l’Iran afin d’empêcher le pays de devenir une puissance nucléaire. D’autre part, Moscou a tout fait pour prévenir une guerre contre l’Iran, ce qui lui a permis de maintenir de bonnes relations avec ce voisin puissant. Qui, de son côté, n’avait pas accordé son soutien aux rebelles tchétchènes, contribuant, au contraire, à apaiser la crise en Asie centrale.

Au Moyen-Orient, la Russie occupe très rapidement les niches délaissées par les États-Unis. Elle entretient aujourd’hui d’assez bonnes relations avec Israël et l’Égypte.

Ces derniers temps, la Russie a initié un certain nombre de mesures visant à réduire l’influence occidentale sur sa politique intérieure. Plus précisément, elle a limité les possibilités de financements étrangers pour ses ONG. Elle a également réduit les opportunités, pour ses fonctionnaires, de posséder des biens ou des actifs à l’étranger. Elle ne souhaite pas non plus discuter avec ses partenaires occidentaux de sa politique intérieure. Certes, on peut avoir sur ces mesures des avis qui divergent. Pour ma part, je trouve que la pression que le pouvoir exerce sur les ONG a fait plus de mal que de bien, que ces méthodes ont démoralisé la société civile russe qui seule peut assurer le développement du pays.

Néanmoins, de plus en plus de politiciens et d’experts se rallient à l’idée que toute pression extérieure sur la Russie concernant sa politique intérieure est inefficace. D’autant que l’Occident, désuni, a lui même besoin de la Russie.

La Russie : une puissance unilatérale, et donc précaire

Mais la politique extérieure russe a aussi ses faiblesses. Ainsi, nos ambassades à l’étranger ne communiquent pas réellement avec les sociétés qui les accueillent. La Russie se tourne vers l’Asie mais ne développe toujours pas assez ses propres régions reculées de Sibérie et d’Extrême-Orient. Toutefois, malgré ces lacunes, force est de reconnaître que la politique extérieure et la diplomatie russes sont actuellement très efficaces.

Si l’Union soviétique fondait sa puissance sur son arsenal militaire, la Russie n’appuie la sienne que sur sa diplomatie. À croire qu’elle n’a pas d’autres sources de puissance, ou qu’elle ne sait pas s’en servir. La Russie d’aujourd’hui se présente comme une puissance unilatérale, et donc précaire.

Si la déstabilisation du monde va croissant, la Russie, avec sa diplomatie agissante et ses capacités militaires, pourra conserver un certain nombre d’années encore son statut de puissance internationale. Mais parier sur la déstabilisation peut se révéler dangereux, d’autant que l’une de ses vagues, notamment celle provenant du Proche-Orient, peut aussi déferler sur la Russie.

La Russie est, en outre, face à des défis économiques très importants. Elle doit actuellement faire face à la révolution du gaz de schiste et à la hausse de la production d’hydrocarbures en Asie et en Afrique. Le ralentissement de la croissance économique en Asie réduit la valeur politique des ressources naturelles russes. Les pronostics de développement de l’économie russe ne sont pas non plus réjouissants, ce qui diminue le poids politique de la Russie sur la scène internationale.

Difficile d’imaginer Obama refusant de participer à un sommet aux côtés du gouvernement de la Chine, deuxième économie mondiale après les États-Unis. Mais le président américain a aisément refusé de participer au sommet russo-américain de septembre 2013. Et pourtant, à Washington, les Chinois suscitent autant de crainte et d’agacement que les Russes.

L’Allemagne elle aussi adopte un ton plus sévère à l’égard de la Russie – et, si elle se le permet, c’est que sa dépendance aux hydrocarbures russes devra, à terme, diminuer considérablement. Autre facteur de ce refroidissement : la stagnation de l’économie russe et l’affaiblissement des positions de la communauté d’affaires allemande en Russie, qui a longtemps joué le premier violon dans la détermination de la politique de Berlin vis-à-vis de Moscou.

La Russie n’ayant pas, actuellement, de politique de développement ambitieuse, elle rejette bon nombre de partenaires potentiels. Elle accumule les retards sur le front des hautes technologies. Les Russes perdent courage et deviennent pessimistes. Le monde le voit et se détourne de la Russie.

La force militaire a perdu de sa valeur d’antan. Dans la compétition générale, gagnent aujourd’hui ceux qui produisent les nouvelles technologies et peuvent les appliquer rapidement. Ou ceux encore qui maîtrisent les nouveaux moyens de communication et savent imposer leur vision des choses au plus grand nombre.

Dans ce contexte, la Russie a toujours la possibilité de conserver son statut de grande puissance – mais la diplomatie seule n’y suffit plus. L’État et la société russes doivent investir massivement dans le capital humain, via le développement de l’éducation, du système de santé et de la culture ; une attention particulière doit être accordée aux jeunes. Le développement du capital humain de notre pays doit devenir notre idée nationale. Si nous nous engageons sérieusement sur cette voie, le monde s’en rendra rapidement compte : il constatera une perspective de hausse économique et sociale, et ainsi, notre retard actuel ne nous fera pas reculer à l’international. Le pays aura un avenir.

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