Alors que la Crimée s’affirme, Kiev reste divisée

Pendant que le fossé se creuse entre pro-russes de Crimée et révolutionnaires de Kiev sur la question des forces spéciales Berkout, celle du futur gouvernement ukrainien semble diviser au sein même du parlement provisoire.

Une manifestation devant le parlement à Simferopol. Crédits photo : Sébastien Gobert
Une manifestation devant le parlement à Simferopol. Crédits : Sébastien Gobert

Le ministre ukrainien de l’intérieur par intérim Arsen Avakov a annoncé le 25 février la liquidation des forces spéciales ukrainiennes, les Berkout, et lancé une enquête sur les agissements de ces dernières lors des troubles de masse qui se sont déroulés à Kiev : les membres de l’opposition accusent les agents Berkout d’avoir utilisé contre les manifestants du gaz lacrymogène, des grenades et des balles en caoutchouc lors de ces affrontements qui ont fait des dizaines de morts.

Dans le même temps, le nouveau maire de Sébastopol (désigné à la place de Vladimir Yatsouba, nommé par Kiev et destitué le 24 février), l’homme d’affaires russe Alekseï Tchaly, a invité les membres des Berkout à s’installer dans sa ville. Il a ainsi affirmé que Sébastopol avait besoin d’« hommes dignes » à même de constituer ses régiments d’auto-défense et de milice municipale : « Ces gens, qui ont accompli leur devoir au nom de leur pays, en hommes véritables, sont désormais livrés à une meute de nazis en furie – et ce, par leurs propres chefs », a-t-il déclaré à la télévision locale le 25 février. Alekseï Tchaly se dit également prêt à verser les salaires des Berkout et à accueillir leurs familles.

Le 26 février, Tchaly a annoncé que le régiment des Berkout de Sébastopol ne serait pas liquidé, précisant en outre que des points de contrôle avaient été établis autour de la ville afin de réguler la venue des émissaires de Kiev, qui « ne seront autorisés à pénétrer [dans Sébastopol] que sur accord des autorités municipales ». Le procureur de la ville de Sébastopol, Igor Pilat, a démissionné dans l’après-midi.

À Simferopol, à soixante kilomètres de là, les Berkout se sont barricadés, conservant leurs armes, et n’obéissent plus aux ordres de Kiev. Selon le journaliste russe Oleg Kroutchkov, qui se trouve sur place, la base des forces spéciales est encerclée de cosaques et autres individus isolés prêts à prendre leur défense.

Des manifestants pro-russes et révolutionnaires se sont tenus face-à-face cet après-midi, devant le parlement de Simferopol – au-dessus duquel, hier, les députés ont remplacé le drapeau européen par le drapeau russe, qui y flotte toujours. Le rassemblement a dégénéré en bagarre entre Tatars de Crimée et pro-russes.

La situation en Crimée inquiète le parlement ukrainien, qui a déjà envoyé dans la région le chef de l’État-major afin de mener des pourparlers à Sébastopol.

Un parlement national qui peine toujours, de son côté, à s’entendre sur une candidature au poste de Premier ministre par intérim. Celui-ci aurait dû être nommé dès le 24 février, mais les leaders de l’opposition ne trouvent pas d’issue à leurs débats acharnés. Pourtant, le temps presse : la date limite pour former le nouveau gouvernement a été fixée à demain, jeudi 27 février.

Le candidat le plus probable, selon la presse ukrainienne, serait actuellement Arseni Iatseniouk, chef de la fraction parlementaire du parti Batkivchina. Le nom de l’homme d’affaires Piotr Porochenko, qui a personnellement participé aux manifestations sur la place Maïdan Nezalejnosti, est également avancé.

À noter également : les partis d’opposition Oudar, Batkivchina et Svoboda ne sont pas d’accord sur la distribution des postes au sein du gouvernement provisoire de fait. Chaque parti disposant d’un candidat, Oudar et Svoboda sont notamment mécontents que l’intérieur ait été attribué à Arsen Avakov.

Le Parti des régions de l’ex-président Ianoukovitch ainsi que le PC, qui ne participent pas aux pourparlers, se disent toutefois prêts à voter pour un candidat afin d’accélérer la sortie de crise. Un député du parti Batkivchina constate pour sa part que « personne ne souhaite assumer la charge de Premier ministre dans les conditions actuelles de grave crise économique ».

Le membre du parti Svoboda Igor Mirochnitchenko a par ailleurs proposé de créer un ministère « de la liberté d’expression et d’information », afin « de garantir la sécurité de l’espace médiatique ». Selon  Mirochnitchenko, c’est l’absence d’une telle institution qui est à l’origine de la montée d’un discours xénophobe et menace l’intégrité du pays. Une réponse indirecte au leader de son parti, Oleg Tiagnibok, qui avait réclamé la suspension de la diffusion des chaînes télévisées russes en Ukraine.

L’Ukraine est en crise politique depuis le mois de novembre 2013. Au départ, des manifestations ont commencé de se former à travers le pays suite au refus du président Viktor Ianoukovitch de signer l’accord d’association Ukraine-UE. Mais rapidement, les protestataires se sont mis à exiger la démission du président et du gouvernement.

Rappelons que le parlement ukrainien a voté le 22 février, à 328 voix sur 450, la tenue d’élections présidentielles anticipées, soit la destitution de facto du président Ianoukovitch. Ce dernier, qui a pris la fuite le jour même, demeure introuvable.

Le 23 février, la Rada votait à une majorité de 232 voix l’abrogation de la loi « Sur les bases de la politique linguistique de l’État », provoquant une vague de contestation en Crimée, où le russe, langue maternelle de la majorité des habitants du sud-est ukrainien, bénéficiait jusqu’alors du statut de langue régionale.

2 commentaires

  1. J’ai lu récemment qu’une des députées de ce parlement était écoeurée par les pourparlers qui se mènent pour arriver au pouvoir. Drôle de résultat pour une révolution du peuple.

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