Boris Kouprianov : « Les bibliothèques se sont éloignées de la société »

Boris Kouprianov, fondateur de la librairie indépendante Phalanster, a été chargé par la Ville de Moscou de la modernisation de ses bibliothèques municipales. Rencontre dans son bureau enfumé.

Boris Kouprianov
Boris Kouprianov

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Boris Kouprianov : Je suis né à Moscou, j’ai eu une enfance heureuse, soviétique. Je n’ai rien à déplorer, j’ai eu une bonne école, de l’attention même si j’étais un mauvais élève. Les Français la jugeraient triste.

LCDR : Pourquoi ?

B.K. : L’enfance est une période de complexes, de peurs au milieu de l’école qui est un lieu de discipline.

LCDR : Quelle était la profession de vos parents ?

B.K. : Ma mère était physicienne et mon père travaillait à l’Institut aéronautique de Moscou où j’ai également fait mes études.

LCDR : Quels sont les livres qui vous ont particulièrement marqué ?

B.K. : J’ai commencé à lire – s’entend à choisir des livres moi-même – assez tard, vers treize ans, je lisais surtout des romans. Je pourrais en citer des milliers mais disons à cette époque que j’aimais Salinger, Remarque, Camus.

LCDR : Et chez les Russes ?

B.K. : Dostoïevski bien sûr même si c’est banal, Pouchkine qui est mon poète et que j’adore de manière platonique, Maïakovski, Khodassevitch, Platonov. Je pourrais aussi citer le livre de Limonov, Eto ja Editchka, qui avait impressionné tout le monde au moment de sa sortie.

LCDR : Et aujourd’hui ?

B.K. : Il y en a aussi beaucoup mais disons Jonathan Franzen, Andreï Astvatsatourov, Mikhaïl Elizarov.

LCDR : Quel regard portait l’étudiant que vous étiez sur les bouleversements auxquels il assistait au début des années 1990 ?

B.K. : Comme la plupart des Russes, on a salué ces événements en se disant que tout irait pour le mieux ensuite. Puis en 1991, 92, j’ai fondé ma famille et je me préoccupais peu des changements en cours.

LCDR : Puis, après vos études…

B.K. : J’ai commencé à faire du business comme la plupart des gens de ma génération.

LCDR : Quel genre de business ?

B.K. : Dans l’électronique.

LCDR : De la vente de matériel électronique ?

B.K. : Oui.

La librairie indépendante Phalanster
La librairie indépendante Phalanster

LCDR : Puis la création de Phalanster ?

B.K. : En 1998, j’ai eu la chance de pouvoir changer mon destin et peu de personnes peuvent le faire. Je me retrouvais dans une situation dramatique et comprenais que c’était pour moi la seule possibilité.

LCDR : Dramatique de quelle manière ?

B.K. : Les pertes financières de 1998 et voilà.

LCDR : Donc le Phalanster ?

B.K. : J’ai compris que dans la vie il faut faire ce qui est intéressant, ce qui te plaît. J’ai commencé à choisir mes priorités et j’ai commencé à me dire que le plus important était les livres, si j’avais aimé boire je serais devenu barman et si j’avais aimé le sexe je serais devenu proxénète mais j’aimais les livres, je suis devenu vendeur dans une librairie moscovite.

LCDR : Pendant combien de temps ?

B.K. : J’y ai passé trois ans et ai commencé à me poser des questions sur le monde du livre et sur ce que nous pourrions faire. Nous étions cinq à réfléchir à un modèle idéal, c’est ainsi qu’est née l’idée de fonder notre librairie sans censure et avec des vendeurs qui seraient des alliés. Nous avons cherché un local pendant assez longtemps et avons trouvé un investisseur qui a pris un risque épatant.

LCDR : Qui était-il ?

B.K. : Un vendeur de livres assez connu, aimé de nous tous et qui nous rapportait des livres de l’étranger.

LCDR : Puis…

B.K. : Nous avons passé un certain temps entre ciel et terre et puis on est devenu rentable, la librairie est devenue populaire. On se distinguait des autres librairies en ce que la censure était absente, nous cherchions à attirer l’attention du lecteur mais aussi des forces de l’ordre… la plupart d’entre nous étaient gauchistes et tout le monde le savait. En 2005, un incendie provoqué par deux cocktails Molotov a détruit la librairie. Nous nous demandions si nous allions rouvrir ou pas et ce sont nos clients qui ont commencé à nous aider et nous ont incités à trouver un autre endroit.

LCDR : Avec des barreaux cette fois ?

B.K. : Non… Nous avions dans la première librairie des barreaux et des rideaux de fer… C’était l’époque où beaucoup de grands magasins moscovites fermaient, nous avons recréé la même librairie dans l’un d’eux et avons permis à deux librairies indépendantes de voir le jour.

LCDR : Quelle est votre politique de choix des livres au Phalanster ?

B.K. : Nous choisissons des livres qui incitent à la réflexion et ne donnent pas de recettes toutes faites, nous ne proposons pas des ouvrages de loisirs mais ceux qui font discuter, débattre.

LCDR : Quelques exemples ?

B.K. : Histoire de la folie à l’âge classique de Foucault qu’on ne trouvait dans un premier temps que chez nous, qui s’est vendu très vite et qu’on trouve partout désormais. Ou les Tristes tropiques de Lévi-Strauss paru en Russie en 1995 et qui n’a pas intéressé les libraires dans un premier temps. Nous avons vendu le premier tirage très rapidement et vous le trouvez aujourd’hui dans toutes les librairies mais beaucoup plus cher, nous le vendions à 50 roubles, soit près d’un euro, il coûte 20 euros aujourd’hui.

LCDR : Et après le Phalanster ?

B.K. : On m’a demandé de créer la librairie du centre d’art contemporain Garage et nous y avons monté la première librairie-boutique de musée de Russie.

LCDR : Puis votre mission à la tête de la modernisation des bibliothèques moscovites ?

B.K. : Oui, on m’avait demandé de faire une étude sur ce sujet, on croyait que pour faire revivre la lecture il fallait ouvrir des librairies indépendantes mais cette étude montre que ça ne suffit pas, qu’il faut rassembler des éditeurs, des écrivains, des libraires, des critiques littéraires, des bibliothèques.

Les bibliothèques se sont éloignées de la société

LCDR : Qu’avez-vous découvert d’autre ?

B.K. : Que la bibliothèque est un endroit important… il y a plus de quatre cent quarante bibliothèques à Moscou et dans les années 1990, elles sont sorties indemnes mais elles se sont éloignées de la société, elles ne reflètent plus les exigences de la société, ne fournissent plus de lectures contemporaines. Il n’y vient que des enfants et des retraités, ce sont devenus des établissements sociaux, ce qui n’est pas mauvais mais sert à un nombre réduit de gens.

LCDR : Quel est donc votre objectif ?

B.K. : Notre objectif est de trouver les livres dont les Moscovites ont besoin, de trouver un nouveau sens.

LCDR : Comment le trouver ?

B.K. : Il faut étudier les gens et leur proposer des idées différentes.

LCDR : Quelle fut votre méthode d’étude ?

B.K. : On a regardé ce qui se faisait en Russie mais aussi en Scandinavie, en Allemagne, en Hollande et bien sûr en France. Nous allons d’ailleurs collaborer avec l’ambassade de France en Russie et l’Institut français qui vont nous envoyer des spécialistes.

La nouvelle bibliothèque peut créer une communauté locale, elle réunit les gens et les rend citoyens

LCDR : Et quels objectifs vous êtes vous fixés ?

B.K. : Le premier est d’actualiser la bibliothèque pour la rendre plus accessible parce que les livres deviennent de plus en plus chers. Le deuxième est de transformer la bibliothèque en un lieu de communication, nous n’avons pas de communauté locale en Russie, ni à Moscou ni ailleurs les gens ne connaissent leur voisin, on ne peut pas résoudre seul cette question mais une des clefs de la réussite de la société russe est de créer des communautés locales en plus du café, du parc, un lieu qui réunit les habitants et les rend citoyens. Le troisième but est bien sûr l’éducation.

LCDR : Et les objectifs chiffrés ?

B.K. : L’infini… l’éternité… Nous avons déjà fait quatre bibliothèques d’un nouveau type et les autres sont en train de changer, on commence à retirer les rideaux des fenêtres… Tout sera mené au fur et à mesure mais il y a bien sûr des volontés politiques ; que les gens sachent où se trouvent les livres, qu’ils puissent s’y rendre au moment où ils le veulent. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes, la bibliothèque Dostoïevski sur Tchistoproudniï Boulevard enregistrait trente visiteurs par jour, elle est aujourd’hui à 200, ce qui est une bonne moyenne pour une bibliothèque de 500 mètres carrés, même comparée aux standards européens. On veut augmenter le nombre de lecteurs, on veut que les livres soient volés et c’est une tâche déjà accomplie !

LCDR : Vous avez des chiffres ?

B.K. : Pas encore mais on vient de me dire que la police a récemment arrêté un voleur qui avait pris un livre dans une bibliothèque municipale !

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