Adelina Sotnikova: « Je sais faire vivre la musique sur laquelle je patine »

Jeudi 21 février, la patineuse russe Adelina Sotnikova, 17 ans, a remporté la médaille d’or en patinage artistique. C’est la première fois que la Russie y décroche l’or chez les dames. Et ce grâce à une athlète que l’on n’attendait pas nécessairement sur la première marche. Sports.ru avait rencontré Adelina fin décembre 2013, moins de deux mois avant les JO, pour l’interroger sur son état d’esprit et l’inconstance de ses performances.

RIA Novosti
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– C’est il y a six ans que la Russie a remporté l’organisation des JO. Vous souvenez-vous de votre réaction ? Espériez-vous avoir la chance de combattre pour le ticket d’entrée à Sotchi ?

– Je m’en souviens parfaitement. Nous avons regardé la cérémonie à la télévision avec toute ma famille. En apprenant que Sotchi avait gagné l’organisation des Jeux 2014, nous avons tous été très heureux. J’ai eu un flash, je me suis dit : « C’est mon année ! » Je pensais déjà pouvoir y participer. Je ne voulais pas acheter des billets pour aller voir les JO, je voulais y être ! Dès lors, je me suis mise à travailler, beaucoup travailler. J’espérais que Dieu m’accorde, cette année, de tenir le coup et de patiner à Sotchi.

– Pendant plusieurs années, vous n’avez pas pu briller sur toute la durée de votre programme, à cause de fautes impardonnables. Toutefois, votre récent succès sur le Grand Prix – Trophée Eric Bompart à Paris, en novembre 2013 a montré que, quand vous patinez proprement, il est très difficile de rivaliser avec vous. Comment arrivez-vous à vous libérer ?

– Pour la première fois en trois ans, j’ai exécuté tout le programme sans faute. Peut-être que c’est arrivé juste comme ça… (Elle reste songeuse.) J’ai essayé de prendre du plaisir en patinant et de ne penser à rien : ni aux points, ni à la victoire – de seulement apprécier le patinage. Les sensations étaient différentes : je voulais changer d’état d’esprit et ne pas ressentir d’inquiétude, me dire que ce que je faisais était léger. Vous savez, si je patine légèrement et sans faute, je peux vraiment atteindre des sommets.

– Et à l’entraînement, cet état d’esprit est présent ?

– Probablement. Souvent, à l’entraînement, il n’y a pas de concurrence. Tu as l’impression de n’avoir rien à perdre : tu fais une erreur, et alors ? Tu peux recommencer. Je me dis que je pourrais peut-être faire pareil en compétition ? Imaginer que tu n’as rien à perdre… Honnêtement, je ne l’ai jamais fait, je n’ai même jamais essayé. C’est parce qu’en compétition, la tête se déconnecte involontairement. Mon entraîneur, Elena Buyanova, cherche à développer chez moi des automatismes. Avant chaque passage, elle me dit que tout est prêt, chaque mouvement, chaque saut : juste, vas-y, et fais ce qu’il faut au bon moment et au bon endroit. Mais il n’y a rien à faire, dans la tête, ça se passe autrement. Et je n’y arrive pas.

– Et qu’est-ce qui explique votre mauvaise prestation en finale du Grand Prix du Japon, en décembre 2013 ?

Avant le Japon, je pensais : « Je vais aller là-bas et je patinerai comme si j’étais chez moi. » Mais quand je suis entrée sur la glace, je ressentais tout à fait autre chose, j’avais tout oublié. C’est la psychologie humaine, je ne sais pas ce qu’il faut faire pour y remédier. En fait, j’avais très bien réalisé le programme court, mais après, je me suis posée de nouveaux objectifs : pas au-dessous de la barre que j’avais fixée, montrer que je peux faire mieux. Et je me suis torturée avec ça. C’est seulement maintenant que je le comprends : chaque jour, il faut recommencer de zéro. À nouvelle journée, nouvelle sensation. J’ai essayé de m’en tenir à cette règle en championnat de Russie.

– Beaucoup d’experts pensent que ce problème est purement psychologique. En avez-vous discuté avec un psychologue ou avec votre entraîneur ?

– J’ai parlé avec une psychologue, mais ça ne m’a pas aidé. Soit c’est la faute de la psychologue, soit c’est de la mienne ! Tant que je ne connais pas quelqu’un personnellement, je ne peux pas lui faire confiance et lui ouvrir tout ce que je ressens. Et je n’avais pas entièrement confiance dans la psychologue : je ne lui ai pas tout dit. Mon entraîneur me soutient, elle dit des mots justes, utiles et bien sûr, elle me crie dessus – il le faut parfois. Elle me connaît par cœur : elle m’entraîne depuis huit ans. Elle connaît chacun de mes mots et de mes gestes. Elle lit en moi comme dans un livre.

– Et la « supervision » de Tatiana Tarassova, ça vous aide ?

– Tatiana est quelqu’un de très sage. Après le Japon, elle m’a dit : « Bravo, petite idiote ! » (rires). C’est parce que sur les entraînements, tout va très bien, mais en compétition, parfois, non. Elle peut être très sévère mais elle ne pousse pas aux larmes. De ce que je sais d’elle, elle crie avec raison. Quand je ne réussis pas quelque chose ou que je ne la comprends pas, elle dit : « Je ne comprends pas, combien peut-on ne pas comprendre ? N’importe qui aurait déjà compris en deux mots ! »

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– Qu’avez vous dû traverser pour obtenir le droit de représenter la Russie à l’international ?

– J’ai l’impression d’avoir déjà traversé beaucoup de choses… (Elle soupire.) J’ai commencé très jeune à patiner à l’international. Je n’ai que 17 ans, et je patine depuis six ans en compétitions avec des athlètes de niveau mondial. Bien sûr, d’une certaine façon, c’est pesant.

– Aurez-vous le temps de travailler sur vos erreurs, et sur quoi mettez-vous l’accent ?

– Après le Japon, nous sommes revenues à un rythme d’entraînement normal : nous avons tourné, sauté, répété le programme par morceaux, un saut à la fois. Je n’ai pas besoin de corriger quelque chose de particulier, je le fais de toute façon. Nous mettons l’accent sur la rapidité d’exécution des programmes, celle des pirouettes, sur des pas précis.

– En finale du Grand Prix du Japon, quatre de vos compatriotes étaient aussi présents, ce qui n’était jamais arrivé. Une forte concurrence vous freine-t-elle ou, au contraire, vous rassure-t-elle ?

– La forte concurrence ne me gêne pas. Tant que je patinerai, il y en aura. Il faut juste travailler et tendre vers le haut.

– Adelina, à 12 ans, vous étiez championne de Russie. On vous a même baptisée, à l’époque, l’« enfant prodige ». Qu’est ce que vous avez que les autres n’ont pas ?

– Je suis le même parcours que mon entraîneur. Elle a été championne d’URSS à 12 ans. Quant aux qualités… je sais faire vivre la musique sur laquelle je patine. La douleur, la joie – je transmets chaque émotion à chaque spectateur. Mes sauts et pirouettes ne sont pas mal. Ce sont ces qualités que, pour gagner, je dois toujours réussir à montrer sur la glace.

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