Ukraine : Maïdan vue par les Russes

Les affrontements violents entre forces de l’ordre et opposants qui secouent Kiev depuis le soir du 19 janvier ont déjà fait cinq morts et plusieurs centaines de blessés. Le Courrier de Russie a recueilli des avis de personnalités russes sur la situation.

Ukraine : Maïdan vue par les Russes
Ukraine : Maïdan vue par les Russes. Crédits : Alexandre Maksymenko, flickr

« Je suis du côté « du gang et de la dictature »

J’ai des sentiments ambigus par rapport à tout ce qui se passe là-bas. Je suis du côté « du gang et de la dictature », évidemment, de tout cœur. Je ne veux pas que le « gang » ait la trouille, je veux qu’il tienne bon et n’abandonne pas le pays aux nazis. Mais d’un point de vue rationnel, si l’on réfléchit, il est vain d’espérer. Parce que « le gang et la dictature » ne vont pas réellement se ranger aux côtés de la Russie et qu’ils ne feront rien de bien. Ils ne feront que prendre de l’argent à la Russie, se le partager dans des guerres féodales et puis se préoccuper à nouveau d’intégration européenne de façon plus réfléchie et anticipée. Ce que la Russie va y gagner, ce n’est pas « le gang et la dictature » mais le chaos et la ruine.

Et je voudrais rappeler aux ânes moscovites que l’idée nationale ukrainienne, dans sa version héroïque libératrice, n’a pas simplement été un peu éclaboussée de sang juif – elle se base sur le sang des Juifs comme sur la plus solide de ses fondations.

Alors, la prochaine fois que vous applaudirez ces gens qui hurlent au nom de la patrie et de l’indépendance et qui lancent un énième assaut, rappelez-vous une seconde que ce sont ces mêmes gens – exactement les mêmes, avec les mêmes slogans et les mêmes idées – qui ont jeté votre grand-mère dans une fosse.

Non, je comprends – votre grand-mère à vous n’a pas été tuée à Lvov ou à Babi Yar. C’était la grand-mère de quelqu’un d’autre. Vous, vous détestez Poutine et vous aimez regarder à la télé tout ce qui se fait contre sa volonté. Mais rappelez-vous tout de même. Et on verra si vous continuez d’applaudir.

Dmitri Olchanski, publiciste

« Si l’Ukraine n’entre pas dans l’Europe, son existence en tant qu’État national perd son sens »

On pourrait parler très longuement du fait que la violence appelle la violence et dire que personne ne profitera de la perte de contrôle sur la situation. C’est indéniable. Mais ce n’est pas le plus utile. L’important est de comprendre pourquoi les choses se sont passées ainsi, et comment elles auraient du se passer autrement.

On entend beaucoup parler d’un conflit géopolitique dans lequel se serait empêtré Viktor Ianoukovitch. On dit qu’il a voulu escroquer l’Europe et se soumettre à la Russie de Poutine. Et que c’est ce qui a déclenché le scandale, encouragé par les pays et les forces qui n’admettaient pas cette volte-face.

Je pense que tout ceci est faux. Je pense que Viktor Ianoukovitch se fiche de la géopolitique, je pense qu’il ne sait même pas ce que le terme « géopolitique » veut dire. Parce qu’il n’a jamais été jusqu’à la lettre G dans le dictionnaire, au risque de se faire surchauffer le cerveau.

Quand la vieille Europe a refusé d’abreuver l’Ukraine d’or, Ianoukovitch a fait avorter la signature de l’accord d’association et s’est précipité pour amadouer Vladimir Poutine. Son argument était simple : si je ne touche pas sur le champ un gros crédit et une ristourne sur le gaz, je risque de perdre le pouvoir et ça ne fera sans doute pas très plaisir au Kremlin ni aux humeurs olympiques de M. Poutine.

Bon – il a obtenu l’argent et la ristournes moscovites. Mais parce qu’il n’est ni géopoliticien ni stratège, il a oublié qu’il y avait des domaines sacrés que l’on ne bafoue pas avec les pieds sales. En réussissant sa machination et en ne signant pas l’accord promis, Ianoukovitch a heurté la devise nationale selon laquelle «  l’Ukraine n’est pas la Russie ». Car si l’Ukraine n’entre pas dans l’Europe, même lentement et presque virtuellement, son existence en tant qu’État national perd son sens. Elle perd sa raison de vivre.

Aujourd’hui, Ianoukovitch est paralysé par la peur. Il n’ose ni lancer les chars sur le peuple révolté ni faire des concessions à l’opposition. Il voudrait juste faire traîner les choses en attendant que ça se passe. Mais stratégiquement, il a déjà perdu.

Stanislav Belkovski, politologue, Moskovski Komsomolets

Ukraine : Maïdan vue par les Russes. Crédits : Alexandre Maksymenko, flickr
Ukraïne : Maïdan vue par les Russes. Crédits : Alexandre Maksymenko, flickr

« Les habitants de Kiev sont fatigués de l’absurdité de l’Euromaïdan »

Le but de l’assaut contre le bâtiment du gouvernement à Kiev [les manifestants ont échoué à prendre d’assaut le siège du gouvernement dans la soirée 24 janvier, ndt] était de prolonger un peu la vie de l’Euromaïdan. Parce que le mouvement se meurt – faute de stratégie de victoire autant que du soutien réel de la population. Le mouvement n’est soutenu que par la Galicie et Volyn [régions occidentales de l’Ukraine, ndt]. Même les habitants de Kiev sont fatigués de l’absurdité de l’Euromaïdan et de l’emprise des radicaux, des marginaux qui inondé le centre de la capitale.

Sergueï Markov, vice recteur de l’Académie Plekhanov, politologue, Vzgliad

« Ils ont adopté le scénario de Timişoara »

C’est une révolution contre nous qui se déroule à Kiev. Une révolution contre nos intérêts. Contre la Russie. Et cela suffit pour se prononcer de toutes nos forces contre.

Il n’y a pas d’ « internationalisme des forces de protestation ». Ceux qui sont descendus sur la place Bolotnaya ne doivent pas voir les militants de Maïdan comme des âmes sœurs. C’est une erreur grave, elle risque de vous emmener loin, et vous deviendrez des ennemis de la Russie sans même le comprendre. J’explique qu’il s’agit d’une émeute de droite, je cite des exemples et je les appelle « fascistes ».

Sur la place de l’indépendance a Kiev, il y a désormais des morts. 50 personnes ont été kidnappées et emmenées on ne sait où, peut-être dans le bâtiment du Conseil municipal, aux mains des contestataires. On sait que les Berkout [les forces spéciales ukrainiennes, ndt] n’ont pas d’armes à feu.

On comprend bien ce que font les gens de Maïdan. Ils ont adopté le scénario de Timişoara. Je vous rappelle que, les 16 et 17 décembre 1989, la chute du régime de Nicolae Ceaușescu a commencé par l’intervention de la communauté hongroise. À l’époque, on disait que les agents de Securitate avaient fusillé 122 personnes (puis le nombre de « victimes » est descendu à 56). Les chaînes mondiales diffusaient en hurlant des reportages sur les assassinats à Timişoara en montrant des corps. Plus tard, après la révolution, les journalistes ont découvert que ces « victimes du régime de Ceaușescu » étaient en réalité des cadavres récupérés dans des hôpitaux voisins, fournis par les employés des morgues en échange de quelques sous.

C’était donc une opération visant à tromper les publics roumain et mondial. Intéressant : tout ceci s’est déroulé en Transylvanie, au pays du comte Dracula. Je n’exagère point.

Combien y a-t-il de kilomètres entre Kiev et Timişoara ? Je me permets de poser la question : ces 50 kidnappés, ne seront-ils pas, maintenant, jetés peu à peu sur le pavé de Maïdan aux sons des coups de feu ? Je le pense, moi.

Edouard Limonov, écrivain

« Il s’agit d’une tentative de Ianoukovitch d’instaurer un régime autoritaire »

C’est une révolution qui se passe actuellement à Kiev. Mais par le mot « révolution », je ne désigne pas les actions des gens descendus sur la place Maïdan, qui érigent des barricades et jettent des cocktails Molotov sur les Berkout. Je parle de la tentative de Ianoukovitch et de ceux qui sont derrière lui d’instaurer un régime autoritaire dans le pays. En réalité, il est en train d’usurper le pouvoir et la prise de décisions, motivé par ses intérêts personnels et ceux des gens qui se tiennent derrière lui.

Andreï Gromov, journaliste, Slon

« Le plus important, c’est de ne pas avoir peur d’être lâche »

Ceux qui veulent la paix en Ukraine n’attachent plus d’importance à savoir qui a commencé le premier la bagarre. Ils se fichent depuis longtemps de savoir si les agents  Berkout avaient déshabillé cet activiste barbu pour l’humilier ou pour le sauver du bûcher [l’auteur fait référence à une vidéo apparue le 23 janvier sur Youtube, où l’on voit des agents des Berkout se moquer d’un homme nu, ndt]. La majorité des Ukrainiens raisonnables se foutent de savoir qui envoie des dizaines de policiers à l’hôpital – les provocateurs de Ianoukovitch ou les descendants spirituels de ceux qui ont massacré les Juifs de Lvov en 1941. Encore un peu, et le processus de création du chaos sera irréversible. Et là où nous en sommes, le plus important est de ne pas avoir peur d’être lâche. Dans certains cas, la lâcheté est la preuve ultime du courage. Dans certains cas, un effort mutuel de lâcheté est le seul moyen d’éviter la guerre. Et c’est le cas dans l’Ukraine d’aujourd’hui.

Dmitri Sokolov-Mitritch, journaliste, Pravoslavie.ru

2 commentaires

  1. Espérons que les Ukrainiens ne se laisseront pas déborder par des ingérences extérieures !!!!!!!!!!!!!!!! Et que Poutine donne l’argent et l’aide qu’à un gouvernement digne !!!!!!!!!

  2. C’ est très difficile de lutter contre la dictature mais les ukrainiens presque trois mois sont aux barricades pour affirmer la démocratie dans leur pays. Aux barricades vous pouvez voir les démocrates, les nationalistes, beaucoup de membres d’ ONG, de plusieurs partis, d’ habitants etc… Et c’est bien. Il faut lutter ensemble contre les bandits et la corruption! Kharkiv. Ukraine.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *