Mère porteuse : « Qu’y a-t-il de mal à ça ? »

Une mère porteuse s’est confiée à la revue online The Village sous couvert de l’anonymat.

Karl Larsson
Karl Larsson. Entre Noël et le Nouvel An. 1896

Je suis de la grande banlieue moscovite, je vis dans une petite ville de l’est de l’oblast. J’ai 28 ans, mon mari en a 31, nous avons deux enfants – de six et quatre ans. Je travaille comme vendeuse dans un petit magasin, mon mari est agent de sécurité à Moscou. Jusque récemment, nous vivions avec mes parents dans un deux-pièces. Quand ma grand-mère est morte et nous a laissé en héritage une chambre en appartement communautaire, nous avons eu la chance d’améliorer nos conditions de vie. Nous avons décidé d’échanger cette chambre en kommunalka contre un appartement d’une pièce et de quitter mes parents, mais nous n’avions pas l’argent : mes parents sont retraités, et ce que nous gagnons avec mon mari nous suffit à peine pour vivre.

J’avais entendu parler il y a longtemps déjà de la pratique de la mère porteuse, j’avais vu plusieurs émissions à la télé. Dans ces émissions, les uns disaient que c’était bien, les autres hurlaient au scandale. Et déjà, je m’étais dit moi-même : qu’y a-t-il de mal à ça ? Parce qu’au final, tout le monde est content : et les parents, et l’enfant, et la mère porteuse. Mais à l’époque, je ne songeais pas encore à le devenir moi-même.

Et là, quand le besoin d’argent s’est fait sentir, je me suis souvenue de ces émissions. J’ai parlé de mon idée à mon mari. Au départ, il était franchement contre le fait que je me lance là-dedans : il pensait qu’il faudrait que j’aie un rapport sexuel avec le père de l’enfant, et ensuite que je donne mon enfant à des étrangers. Quand je lui ai expliqué que ça n’avait rien à voir, que je ne serais pas obligée de coucher avec le père de l’enfant et que l’enfant que j’allais porter et donner ne serait pas le mien, j’ai réussi à le convaincre. J’ai parlé avec ma mère, elle a pris notre décision calmement : elle-même, à une époque, avait longtemps essayé d’être enceinte sans y parvenir, elle sait ce que c’est d’expérience. Papa aussi a été compréhensif ; la seule chose que nous avons décidée, c’est de n’en parler à personne d’autre. Nous vivons dans une petite ville, tout le monde se connaît. Et les gens sont différents – quelqu’un comprendrait, d’autres non.

« Ne pas se retrouver avec un bébé étranger sur les bras »

Une fois la décision prise, j’ai mis beaucoup de temps à étudier toute l’information disponible sur internet quant à la pratique de la mère porteuse. Ce qui m’inquiétait, c’était de savoir comment établir correctement la relation avec les parents du futur enfant, pour ne pas me retrouver ensuite avec un bébé étranger sur les bras et des clopinettes. J’ai lu des tas d’histoires, aussi bien de mères porteuses qui abandonnent les parents que de parents qui laissent la mère porteuse toute seule avec des problèmes. Peu à peu, j’ai compris que je ne pourrais pas, seule, faire tout comme il fallait : je n’ai ni juriste parmi mes connaissances, ni l’expérience personnelle suffisante pour juger les parents éventuels. J’ai donc décidé de devenir mère porteuse par le biais d’une agence spécialisée là-dedans : j’ai choisi celle qui me semblait la plus fiable par-rapport à leur expérience et aux commentaires sur internet.

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Karl Larsson. Karin et Kersti

J’ai conclu un contrat avec l’agence. C’est un document énorme, plus de 30 pages en petits caractères, et très détaillé. Le moindre détail y est envisagé. Le contrat décrit très précisément mes obligations en tant que mère porteuse, notamment les visites chez le médecin, les traitements à prendre, le régime alimentaire, et le fait que je dois garder le contact en permanence.

Il y a aussi écrit que je ne dois pas divulguer la somme que je reçois (la rémunération est de 600 à 800 mille roubles en moyenne, soit entre 13 240 et 17 650 euros, The Village). Je peux juste dire que nous avons bien reçu l’argent sur lequel nous comptions : le gros de la somme est payé après l’accouchement, plus des versements chaque mois de la grossesse pour la nourriture, 15 mille roubles environ. J’ai reçu le premier versement après l’examen qui a confirmé que j’étais enceinte.

« Je compte devenir mère porteuse de nouveau »

Je n’ai jamais parlé avec les parents génétiques de l’enfant, je ne sais même pas qui ils sont ni comment ils s’appellent. Je pense qu’ils voulaient aussi, eux-mêmes, cacher à leur entourage que leur enfant a été engendré par une mère porteuse. Quoique, parfois, les parents exigent de voir la mère porteuse. J’ai entendu des histoires de femmes qui simulent la grossesse, qui portent des faux ventres en silicone, et même après elles les vendent sur Internet… mais personnellement, je n’y ai jamais eu affaire.

Les parents n’ont pas participé non plus à l’accouchement, bien que ce soit une option possible : je le sais de la bouche d’autres filles qui ont été mères porteuses, avec qui j’ai échangé à l’agence.

À la maternité, j’ai signé un accord pour que les parents soient enregistrés comme père et mère dans l’acte de naissance de l’enfant. Si je n’avais pas signé ce document, j’aurais pu déclarer l’enfant comme étant le mien, parce qu’au départ, on considère que la mère est la femme qui met au monde. Mais c’est une option que je n’ai même pas envisagée. Je me suis engagée dans ce processus de mère porteuse pour donner à d’autres gens la possibilité de devenir parents et aider matériellement ma propre famille – et là, tu te retrouves sans argent et avec l’enfant de quelqu’un d’autre sur les bras ?! Qui voudrait de ça ? J’ai compris très clairement dès le départ que l’enfant n’était pas le mien – on me l’avait confié pour un temps, comme à une éducatrice au jardin d’enfants  – et que, le moment venu, je devrais le remettre aux parents légaux.

Personnellement, je compte devenir mère porteuse de nouveau. C’est agréable de faire du bien, même à des gens que tu ne connais pas – et puis, avec deux enfants, l’argent n’est jamais de trop.

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