De Kiev à l’Ouest ukrainien : récit d’un soulèvement populaire

Le mouvement de protestation ukrainien, né suite au refus du gouvernement de signer un accord de coopération européen le 21 novembre 2013, semblait, au lendemain des fêtes de fin d’année, en perte de vitesse. À première vue, car il n’aura fallu que le récent vote d’une série de lois, jugées draconiennes par l’opposition, pour embraser de plus belle la vague de contestation. Depuis, le centre de Kiev est à feu et à sang. Retour en quatre points sur les raisons de cette escalade de violence.

L’étincelle. Jeudi 16 janvier, les députés ukrainiens s’apprêtent à affronter une dure journée. À leur agenda : le vote du budget 2014. Dès le matin, plusieurs représentants de l’opposition tentent d’empêcher la tenue de la session parlementaire en bloquant l’entrée du présidium et du cabinet du président du Conseil suprême de la Rada, Vladimir Rybak, où se trouve également son adjoint, Igor Kaletnik. Ce dernier réussit finalement à quitter la pièce en passant par la fenêtre pour atteindre le toit et, enfin, est escorté par des dizaines de députés jusqu’au Parlement, à en croire le récit héroïque du Premier ministre ukrainien Mykola Azarov sur sa page Facebook. L’ambiance est électrique. Kaletnik, vice-président de la chambre, décide d’annuler le vote électronique pour raisons techniques. Le vote se déroule alors sans débat, à main levée. En un temps record, le budget 2014 et une avalanche de textes, mis au vote par le Parti des régions, pro-Ianoukovitch, sont votés. Le décompte des voix se déroule en quelques secondes seulement : l’opposition est furieuse. Furieuse parce qu’il sera désormais possible d’infliger des amendes et de mettre en prison pour presque toutes les actions de protestation pacifiques. Voici des extraits des textes qui fâchent :

Installer des tentes, des scènes ou des haut-parleurs sans autorisation préalable pourra être puni de quinze jours de prison maximum ou de près de 500 euros d’amende ; les personnes ou organisations ayant fourni ces équipements aux contrevenants s’exposent également à une amende de près de 1 000 euros ou une peine de dix jours de prison.

Les personnes bloquant l’accès à des bâtiments officiels seront passibles de peines de prison allant jusqu’à cinq ans. Celles manifestant avec un masque ou un casque sur la tête ou organisant des cortèges de plus de cinq voitures pourront faire l’objet de 10 jours de détention et, dans le second cas, d’une rétention de permis de conduire et de la confiscation des véhicules. Pour organisation de troubles de masse à l’ordre public, les contrevenants pourront être punis de jusqu’à 15 ans d’emprisonnement.

En outre, les nouvelles lois prévoient le retour de la norme sur la justice à distance qui considère toute organisation citoyenne comme « agent de l’étranger » si elle reçoit une quelconque aide d’un autre pays.

Enfin, tout individu diffusant du contenu extrémiste (ce qui concerne un très large spectre de matériels) ou collectant des informations sur des juges ou leurs proches pourra être condamné à 3 ans de prison.

En d’autres termes, toute personne participant aux mouvements sur la place de l’Indépendance doit se préparer à être punie de prison pour longtemps.

La mèche. « Point de non-retour ! », « Violation de la législation ! », s’époumonent les députés de l’opposition. On en vient aux mains au sein même de la Rada. En sortant du parlement, les leaders de l’opposition appellent à un rassemblement de protestation contre l’adoption de ces mesures – fixé au dimanche 19 janvier. Le peuple répond présent : 100 à 200 000 personnes descendent dans les rues de la capitale. Les manifestants, tête casquée ou masques de carnaval sur le visage, marchent vers la place de l’Indépendance. Dans leur dos, on peut lire des inscriptions telles que « Ne marche pas derrière moi, je suis le cinquième ! ». Aux abords de l’administration présidentielle, des femmes apportent des jouets aux agents de police qui forment le cordon de protection, voulant symboliser qu’il n’y a « plus de place pour les enfants » en Ukraine.

Les Ukrainiens, certes toujours mobilisés, sont pourtant las de cette protestation devenue routinière. Les chefs de file des partis d’opposition défilent sur l’estrade – assénant toujours les mêmes phrases, les mêmes discours sur le régime criminel, le pouvoir illégitime, la force du peuple. Le discours de Vitali Klitschko, leader du parti d’opposition Udar, en devient presque inaudible : « On veut un leader », scande la foule de plus en plus fort. Le mouvement patauge : si les manifestants veulent un meneur, aucun des dirigeants des partis -ils sont les premiers à l’admettre- ne souhaite prendre cette responsabilité.

Dans cette impasse, les manifestants en oublient presque les « provocateurs » qu’ils dénonçaient la veille. Ces derniers ne sont pourtant pas loin : à quelques centaines de mètres de la place, plusieurs groupes de jeunes contestataires au visage masqué – parmi lesquels, à en croire les journalistes présents sur place, de nombreux membres du groupuscule nationaliste ukrainien Pravy Sektor – se tiennent en rangs. La situation dégénère lorsqu’ils tentent de franchir un cordon de police pour marcher sur le Parlement. Masqués, encagoulés, armés de battes, bâtons, pavés, boucliers et cocktails Molotov, les activistes s’emparent de plusieurs fourgons policiers avant d’y mettre le feu. De leur côté, les forces de l’ordre ripostent à coups de matraques, gaz lacrymogène, grenades assourdissantes et canons à eau.

C’est la panique sur la place de l’Indépendance. Beaucoup partent, certains restent, d’autres encore rejoignent le front afin de participer ou simplement de jeter un œil, au mieux de calmer le jeu. En vain : le moral des troupes « nationalistes » est remonté à bloc après la prise des véhicules de police. Même Vitali Klitschko, ex-boxeur professionnel, se résout à sortir du ring – mis au tapis par une décharge d’extincteur.

Dès lors, le mouvement de contestation ukrainien prend un tournant sanglant et se transforme en guérilla urbaine. Le bilan de la nuit est lourd : 7 véhicules des forces de l’ordre incendiés, près de 200 blessés des deux côtés des barricades et quelque 20 manifestants arrêtés. Les barrages érigés par les manifestants sont toujours debout, dans un nuage d’épaisse fumée.

Le baril de poudre. Retranchés derrière ces barrières de fortune, rue Grouchevski, à mi-chemin entre les places de l’Indépendance et de l’Europe, les protestataires campent sur leurs positions, répondant régulièrement par l’insurrection aux assauts des forces de l’ordre. Malgré l’absence de leader, les « insurgés », « manifestants pro-européens » ou « nationalistes », comme les appellent tour à tour les médias occidentaux, ukrainiens ou russes, s’organisent. On met sur pieds un accueil sanitaire de fortune pour accueillir les civils blessés qui ne veulent pas se rendre dans les hôpitaux de la ville de peur d’être arrêtés, voire enlevés, à en croire des témoignages publiés dans le New York Times et Ukraïnskaïa Pravda. Un mouvement associé composé d’automobilistes, l’Automaïdan, appuie le front en amont en bloquant les convois de policiers appelés en renfort depuis les autres villes.

Au bout de deux jours, les autorités lancent un assaut massif, au petit matin du mercredi 22 janvier. Les combats sont d’une violence sans précédent depuis le début du mouvement. Les policiers tirent désormais des balles en caoutchouc, les charges sont sans pitié et les manifestants sont frappés à terre. Un véhicule blindé léger fait même son apparition pour la première fois dans le centre. Les protestataires répondent avec toujours plus de rage – en plus des pavés, cocktails Molotov et fusées incendiaires, on voit circuler des pistolets traumatiques. La fumée dans le centre est asphyxiante. Outre les véhicules en feu, ce sont également des dizaines de pneus qui brûlent.

Cette journée d’affrontements est également marquée par les premiers décès parmi les manifestants : on dénombre cinq morts et environ 300 blessés depuis mercredi minuit, selon le coordinateur du centre médical de fortune, Oleg Musiy. Les autorités ne confirment que trois morts à ce jour, et affirment avoir arrêté soixante-dix personnes depuis le 19 janvier. Le nombre de blessés dans les rangs de la police s’élèverait à 218, selon le ministère de l’intérieur ukrainien.

Parallèlement, le président Viktor Ianoukovitch convoque d’urgence, pour l’après-midi, les chefs de file de l’opposition ukrainienne : Vitali Klitschko, Arseni Iatseniouk, président du parti Batkivchtchina de l’opposante emprisonnée Ioulia Timochenko, et Oleg Tiagnibok, à la tête de la fraction Svoboda. Trois heures de négociation – et aucune entente n’est trouvée. Les premiers commentaires des leaders de l’opposition résonnent sur la place de l’Indépendance en début de soirée, devant des dizaines de milliers de personnes, alors que les combats de poursuivent à une centaine de mètres de là. « Si Ianoukovitch ne fait pas de concessions, demain [jeudi], nous passerons à l’offensive. Si je dois descendre dans la rue sous les balles, j’irai sous les balles », s’emporte notamment Vitali Klitschko, qui réclame des élections anticipées.

Explosion en chaîne. Mais l’ « offensive» n’aura pas lieu. Au contraire, l’opposition obtient même, jeudi 23 janvier à la mi-journée, une trêve dans les affrontements entre manifestants et forces anti-émeutes en vue de négociations avec le pouvoir. L’issue des pourparlers, très attendue par la rue, s’avère cependant décevante. Les quatre heures de débats n’aboutissent qu’à quelques concessions de la part du président ukrainien et non, comme les opposants le voulaient, à la démission du gouvernement. « Je sais à quel point la situation est tendue, je sais à quel point les attentes sont grandes, je sais que beaucoup vont être déçus, regrette Vitali Klitschko. La seule chose que nous avons obtenue de notre rencontre avec Ianoukovitch, c’est une promesse de libérer tous les militants. » Les manifestants sont dépités, et même les promesses de Klitschko et Iatseniouk de ne « pas se rendre » échouent à remonter le moral des troupes.

« Assez ! », clame alors le mouvement Spilna Sprava, dont les militants prennent d’assaut, dans la nuit, le ministère de l’agriculture, situé sur la rue Khrechtchatik à 100 mètres de la place de l’Indépendance. « Il est devenu clair que nous devons préparer nous-mêmes l’offensive promise par les chefs de l’opposition », écrit dans la nuit, sur sa page Facebook, le leader du mouvement, Alexandre Danyliouk, le leader du mouvement.

À quelques mètres du ministère pris d’assaut, une nouvelle barricade es dressée rapidement à l’aide de sacs de neige, à l’initiative des chefs de file des partis d’opposition – l’objectif étant désormais de repousser les limites du camp retranché constitué autour de la place depuis deux mois.

Par ailleurs, le mouvement de protestation gagne du terrain hors de la capitale. Plusieurs administrations municipales de l’ouest de l’Ukraine, région pro-européenne où, comme dans le reste du pays, les gouverneurs sont nommés par le président, sont passées aux mains des opposants. À Lviv notamment, un millier de manifestants, rassemblés devant l’administration, ont obtenu la démission du gouverneur Oleg Salo, bien que celui-ci se soit ensuite rétracté, une fois libre – après plusieurs heures de séquestration. Depuis, des manifestants bloquent l’accès au bâtiment et ont même élevé une barricade. Des actions similaires ont eu lieu dans d’autres régions de l’Ouest, comme à Ternopil, à Rivne, dans les régions de Jitomyr, de Khmelnitsky et de Tcherkassy (vidéo ci-dessous).

À la veille d’un week-end qui pourrait se révéler tumultueux, les leaders de l’opposition affirment pourtant que la situation est en passe d’être résolue. « Il y a de très grandes chances que cesse ce bain de sang », a déclaré Arseni Iatseniouk au terme de la longue réunion avec le président Ianoukovitch dans la soirée du 23 janvier, alors que la prochaine étape des négociations est prévue vendredi 24 janvier.

Réactions dans le monde :

kiev hollande« Un grand pays comme l’Ukraine, qui aspire à prendre toute sa place sur la scène européenne et internationale, se doit de mettre fin à de telles actions. Comme je l’ai indiqué lors du sommet du Partenariat oriental en novembre à Vilnius (Lituanie), l’Union européenne reste pleinement disponible pour la signature de l’accord d’association avec l’Ukraine ».  François Hollande, jeudi 23 janvier (communiqué).

peskov kiev« Evidemment, nous sommes désolés et indignés tant il devient évident qu’une ingérence de l’extérieur est à l’œuvre dans les processus intérieurs qui se déroulent à Kiev. Toute ingérence dans les affaires intérieures est intolérable à nos yeux. Nous sommes convaincus que Kiev sait ce qu’il faut faire, et trouvera le meilleur dénouement afin de normaliser la situation et la remettre dans un cadre légal ». Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine (Ria Novosti), jeudi 23 janvier.

kiev gorba« Vladimir Vladimirovitch (Poutine), M. Obama, je vous demande de (…) faire un pas décisif pour aider l’Ukraine à reprendre le chemin d’un développement pacifique. Je suis certain que vous avez les forces nécessaires pour atteindre ce but. On ne peut pas ne pas voir que le cours des événements menace non seulement l’Ukraine et ses voisins, mais aussi l’Europe et le monde entier ». Mikhaïl Gorbatchev, jeudi 23 janvier (lettre ouverte).

Azarov kiev« Une véritable tentative de coup d’Etat est en marche ». Mykola Azarov, Premier ministre ukrainien, lors de la conférence de Davos, jeudi 23 janvier.

 

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