JO de Sotchi : « Le pays n’avait pas eu un tel projet depuis Staline »

À la veille des Jeux de Sotchi, Gazeta.ru a recueilli tous les principaux griefs à l’adresse des organisateurs du « chantier du siècle » : depuis les accusations de vol à grande échelle jusqu’à la météo, qui ne plaît pas aux sportifs. Le vice-ministre russe de la construction Yuri Reilyan – l’homme qui chapeaute au sein du département la construction de tous les sites prévus pour les Jeux – a répondu aux questions de la rédaction.

Sotchi - Yuri Reilyan
Yuri Reilyan. Crédits : Valeri Charifouline

Nous développerons cette station touristique de toute façon

On entend dire partout que les Jeux olympiques en Russie coûtent bien plus cher que toutes les Olympiades organisées ces dernières années, quel que soit le pays d’accueil. Même l’organisation des Jeux de Pékin, a entraîné bien moins de dépenses : 40 milliards de dollars, pour 47 à Sotchi. Comment l’expliquer ?

— Le chiffre que vous avancez pour Sotchi n’est pas correct. Nous avions un objectif à atteindre : préparer des Jeux qui ne soient pas moins bien que ceux de Vancouver. Pour cela, il fallait construire 13 sites sportifs, des hôtels, des routes, etc. Pour satisfaire au minimum les exigences du CIO, il fallait dépenser près de 200 milliards de roubles. Aujourd’hui, nous pouvons faire le calcul de ce que représente Sotchi : 214 milliards de roubles. D’ailleurs, je prends la responsabilité de l’annoncer : la somme n’a pratiquement pas changé. Elle a varié de 194 milliards prévus au début jusqu’à 214 milliards à la fin. Cette augmentation est liée à l’apparition de travaux supplémentaires. Avec ça, plus de la moitié de cet argent provient de ressources d’investissements privés. Et en tout, les investisseurs dépenseront encore 900 milliards de roubles [ce qui fait un total d’environ 35 milliards de dollars, ndlr]

Stade Olympique «Fisht»
Sotchi – Stade Olympique Fisht. Crédits : sochi2014.com

À côté des stades et des routes, il y a l’infrastructure, qui, visiblement, n’entre pas dans ces chiffres.

— Les dépenses consacrées à l’infrastructure en prévision des Jeux font partie de ces 214 milliards. Maintenant, venons-en à l’essentiel – le président Poutine, déjà avant la prise de décision par le CIO au Guatemala, l’avait annoncé : nous développerons la station touristique quelle que soit l’issue du vote. Et le programme de développement de Sotchi comme station de ski et balnéaire a été élaboré avant que nous emportions la victoire. Et même avant, d’ailleurs, que nous nous soyons mis à espérer cette victoire. Je pourrais expliquer longtemps pourquoi. Nous avons perdu les côtes de l’Ukraine, de l’Abkhazie, de la Géorgie, des Pays baltes. Quand la décision a été prise de développer Sotchi, nous avons fait des calculs : rien qu’en Turquie, les touristes russes dépensent jusqu’à 10 milliards par an. Et pouvons-nous, en théorie, offrir un service digne de celui qu’assure la Turquie ? A priori, oui.

Assassiner le « Grand Sotchi »

On a, contre les organisateurs des Jeux, des tonnes de reproches. Le premier porte sur le fait que les frais occasionnés ne seront même pas près d’être compensés. L’effet de multiplication pour le pays est nul, et même dans la région, tout sera perdu. Ni les autres championnats, ni même la Formule 1 ne pourront sauver les meubles.

— Bon, dans l’ordre. Sur la Formule 1, nous n’attendons pas moins de visiteurs que pour les JO : 150 à 300 000. Il y aura énormément de Russes. Ces gens vont séjourner dans les hôtels, aller dans les restaurants. Et ils viendront encore l’année d’après, j’en suis certain. À la première visite, ils réaliseront ce que Sotchi a à offrir, et ils reviendront. Notamment pour passer leurs vacances. Savez-vous, par exemple, qu’on y a construit 150 km de pistes de ski ? Personnellement, j’irai. Avant, il n’y avait pas de plages à Sotchi. Celles qui existaient étaient soit massacrées, soit appartenaient aux sanatoriums qui, à leur tour, étaient déjà pour la plupart des planches pourries. Il n’y avait pas du tout de distractions.

« Roza Khoutor » est réellement un concurrent de Courchevel

De nombreux sites ont été construits grâce aux ressources des corporations et des banques publiques. Pour soutenir ces investissements, tous les événements corporatifs devront désormais, pour la décennie à venir, être organisés à Sotchi.

— Ne confondez pas événements corporatifs et solidarité corporative. Une société peut tout à fait faire en sorte que ses collaborateurs aient avantage à aller à Sotchi. Autant pour des séminaires de formation que, simplement, pour des fêtes entre amis et collègues. Je vous le jure : « Roza Khoutor » est réellement un concurrent de Courchevel ! Et même actuellement, alors que toutes les pistes n’ont pas encore été tracées parce que nous les préparons pour les Jeux, la station accueille 7 500 personnes par jour. En outre, si une société possède ces biens, elle a intérêt à motiver ses collaborateurs à aller précisément là, et pas en Europe.

Sotchi 2014 palais glace
Sotchi – Palais de glace Bolshoï. Crédits : sochi2014.com

Les autorités adorent répéter que les dépenses budgétaires pour les Jeux sont minimes. Que les principales ressources proviennent des investisseurs privés. Seulement, elles « oublient » toujours de préciser que ces fameux investisseurs, ce sont des corporations d’État ayant emprunté à la Vnesheconombank, la Banque russe de développement économique extérieur. C’est-à-dire précisément l’argent du budget, mais juste puisé dans une autre poche.

— La majorité des investisseurs sont des sociétés non étatiques, et la Vnesheconombank, ce n’est pas l’argent du budget. Pour l’heure, il n’y a pas de défaut de paiement, ce sont des ressources empruntées et rendues. La tâche, désormais, est de ne pas admettre de défaut de paiement. Car si les sites sont confisqués par le créditeur, celui-ci les vendra rapidement, on assistera à un chassé-croisé avec les propriétaires, il n’y aura plus d’investissements et alors là, oui, ce sera le début de la fin. Mais dans la donne actuelle, au contraire – le propriétaire du site créé a intérêt à en prendre soin, à le choyer et le développer pour amortir les frais. Je rappelle que dès 2007, le président Poutine déclarait que Sotchi avait toutes les chances de devenir une station touristique « où des millions de gens pourraient aller passer leurs vacances – en été comme en hiver » !

« Si quelqu’un a volé – il fera de la prison »

À vous entendre, tout est efficace, pensé, calculé. Mais pourquoi, alors, tout le pays est-il persuadé que les Jeux de Sotchi sont une vaste entreprise de vol et d’escroquerie – et se comptant en milliards ? Les leaders de l’opposition affirment que la moitié des dépenses du projet ont été « sifflées ».

— Quoique les gens en disent, je vous assure que l’Agence d’expertise étatique, l’Observatoire russe des finances et les forces de l’ordre surveillent de très près tous les commanditaires et maîtres d’œuvres – c’est à ne pas les envier ! L’opposition assure que les devis sont gonflés – qu’ils viennent voir par eux-mêmes, avec plaisir ! Prenez Strabag, ce sont des constructeurs autrichiens de renommée mondiale – eh bien, ils n’ont pas pu défendre leur devis chez nous : selon nos normes, c’était trop cher !

Quand on entend parler de vol, l’argument est souvent le suivant : pour l’instant, personne n’a fait de prison, aucune enquête pénale n’a été lancée. Les gens sont avides de sang…

— C’est vrai, les gens sont souvent zombifiés à force d’information négative. Mais je le répète encore une fois : c’est moi qui réponds de ce segment, et j’en ai la certitude – si personne ne vole, il n’y aura pas de prison, mais si c’est le cas – ils purgeront leurs peines.

Sotchi Palais des sports de glace «Iceberg»
Le Palais de glace Iceberg pour le patinage joue un rôle crucial dans l’architecture des Jeux de 2014 et sera donc placé au cœur de l’Ensemble côtier, dans le Parc Olympique. Crédits : sochi2014.com

Le grief suivant vient des habitants de Sotchi. Les systèmes communaux ne sont pas branchés à temps, et les gens se retrouvent sans lumière, sans chauffage et sans eau. La route parallèle au prospekt Kourortny n’a pas été finie dans les délais. On a demandé de ne pas se servir des poêles pendant les Jeux pour éviter la fumée.

— Sur les poêles, c’est un mensonge pur et simple. Les autorités se sont déjà expliquées : les gens pourront se chauffer. Sur les systèmes communaux maintenant.
Je suis moi-même originaire de Sotchi. Pendant des années, pendant des décennies, à Sotchi, la scène était habituelle : du deuxième étage d’un immeuble, un tuyau sort directement du mur des toilettes, longe la façade – et coule tranquillement dans l’égout.

Aujourd’hui, une nouvelle infrastructure a été construite pour les gens. Dans le centre de Sotchi, on a installé une nouvelle canalisation de conduction thermique. La précédente datait de 1973. Il y avait des trous énormes, avec des pertes de chaleur dans les réseaux qui dépassaient les 50 %. L’alimentation en énergie était quasiment absente de la ville. Tout le monde était alimenté par un fil, qui lâchait en permanence. Aujourd’hui, pour le seul réseau de distribution, vous avez déjà 460 installations. Et avec ça, la hausse des tarifs ne dépasse pas la moyenne du pays. Actuellement, nous nous efforçons de changer la mentalité des habitants de la ville, en expliquant que : oui, un service, ça se paie.

Le pays n’avait pas eu un tel projet depuis Staline

Revenons sur un sujet déjà soulevé : le championnat du monde de football qui se déroulera en Russie en 2018. Quelles leçons peut-on déjà retirer de l’expérience de Sotchi ?

— Pour moi, la leçon la plus importante est une leçon de management. Vous savez, un étranger, quelqu’un de très célèbre, a dit « Nous regardons les Russes, et c’est extrêmement intéressant. Toute situation a, en règle générale, deux issues. Mais vous, vous en cherchez toujours une troisième, parce que vous ne connaissez pas l’existence des deux premières. » Et effectivement, nous avons pour beaucoup emprunté la voie des épreuves et des erreurs.

Un projet comme Sotchi, le pays n’en avait pas eu, au fond, depuis Staline. Il n’y avait pratiquement pas de gens à même de mettre en œuvre de tels volumes. Nous avons tous appris. L’expérience de Sotchi peut-elle servir dans l’avenir ? J’estime qu’elle le doit.

Au cours de la période de préparation aux Jeux, le nombre de gens pratiquant le sport dans le pays a été multiplié par 2,6 ! On me dit : vous auriez pu construire non un stade, mais cent aires de jeux pour enfants. Mais nous avons construit des centaines d’aires et complexes sportifs dans tout le pays ! On me dit : il n’y aura pas de hockey à Sotchi. C’est probable. Dans le Sud, les gens vont à la plage. Mais il y en aura dans d’autres régions ! Vous savez quand les gens se mettent au hockey ? C’est quand il y a de plus en plus de stars comme Kharlamov, Makarov ou Tretyak !

Je le dis aujourd’hui à tous : la question n’est pas de savoir quelle place nous occuperons à l’issue de ces Jeux, mais qui nous sommes déjà devenus, dès maintenant. Ces 20 dernières années n’ont pas été simples, ni pour le pays ni pour le sport. Mais notre mémoire génétique ne nous permet pas d’oublier les réussites soviétiques – qu’il s’agisse des Jeux d’été ou d’hiver, peu importe, nous devons être les premiers. Et au final, vous avez le sportif debout, en pleurs : pour lui, la médaille olympique de bronze, c’est une tragédie. Mais vous ne comprenez pas : le bronze olympique, c’est déjà un héros !

Sotchi Palais des sports de glace «Iceberg»
Intérieur du Palais des sports de glace « Iceberg ». Crédits : sochi2014.com

Eh bien, c’était comme ça en Union soviétique : sois premier, ou file et tire-toi une balle

— Mais ce n’est pas comme ça aujourd’hui ! Si nous prenons la cinquième place, ce sera le bonheur, la troisième – nous bénirons nos athlètes. Certes, les problèmes ne manqueront pas, mais si on se contente de rester assis à dire que ça ne marchera pas – eh bien, ce sera le cas. Aujourd’hui, on ne se rappelle pas des Jeux olympiques de 1980 pour les médailles. C’est vrai, on se souvient du boycott, du grand nettoyage de Moscou. Mais vous savez ce dont on se souvient, encore ? De l’événement ! Nous avons fait venir chez nous le monde entier. Et aujourd’hui aussi, nous allons accueillir le monde. Organiser les Jeux olympiques, c’est super ! Alors, allons-y – organisons-les ! 

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