Dmitri Sokolov-Mitritch : « Il faudrait que l’Ukraine choisisse la Russie »

L’essayiste Dmitri Sokolov-Mitritch aime autant son pays que la modernité. Rencontre dans un café moscovite.

L’essayiste Dmitri Sokolov-Mitritch
Dmitri Sokolov-Mitritch

Le Courrier de Russie : Quel regard portez-vous sur la Russie d’aujourd’hui, sa « stabilité » ?

D.S-M. : La Russie a toujours été stable si vous prenez une perspective historique longue : malgré les cataclysmes, il y a toujours eu un certain équilibre à quelques exceptions près comme 1917 ou 1991. Il y a toujours eu un grand risque aussi et le facteur principal de ce risque est l’attitude trop conformiste des gens. Comme me l’a dit un de mes amis russes qui vit en France ; même en France la clef de la stabilité est la population elle-même, les gens comprennent leurs intérêts et les défendent tandis qu’en Russie les gens sont trop dociles et peuvent devenir le jeu des forces politiques.

LCDR : Quel est votre sentiment sur la situation actuelle ?

D.S-M. : Ce qui se passe aujourd’hui me paraît montrer une attitude plus positive de la population, je ne parle pas de la figure de Poutine ou du monde politique mais des processus de fond.

L’optimisme créatif est plus important que le gaz ou le pétrole

LCDR : C’est-à-dire ?

D.S-M. : Je note, au vu des réactions sur mes articles, que la culture optimiste est en train de se former. Si on lit notre littérature classique, être pessimiste est un état d’âme assez naturel, une personne qui se comportait de manière positive était perçue comme une anomalie mais c’est en train de changer, je note qu’il y a beaucoup plus de réactions positives qu’il y a dix ans. Je voyage dans le monde entier et je vois que l’optimisme créatif est ce qu’il y a de plus important pour un pays, plus important que le gaz et le pétrole.

LCDR : Pour quelles raisons ?

D.S-M. : Dans le cadre d’une enquête sur Yandex, j’ai rencontré Esther Dyson, une Américaine d’origine suisse qui vit en Russie et travaille à Skolkovo. Elle m’avait dit il y a deux ans : « Le problème en Russie est la grande quantité de pessimistes, car ils sont incapables de créer une technologie. La technologie, c’est une chose qui doit améliorer la réalité mais comment pourraient-ils l’améliorer s’ils ne croient à aucune amélioration ? »

LCDR : Ces processus sont-ils aussi à l’œuvre dans les provinces russes ?

D.S-M. : Oui, dans les régions comme la Sibérie ou l’Extrême-Orient, Moscou est loin, on doit se débrouiller sans elle. En revanche, dans les régions à cinq ou six cents kilomètres de la capitale comme Tver, Ivanovo, Smolensk, les gens capables vont à Moscou. Il n’y a qu’une exception : Kalouga.

LCDR : Pourquoi Kalouga ?

D.S-M. : Parce que le gouverneur Anatoliï Artamonov a réussi à créer un centre de développement et a lancé une deuxième vague d’industrialisation en Russie. Il y a quinze ans, personne ne pariait sur lui, il était un exemple de fonctionnaire soviétique qui devait disparaître et pourtant il a créé un modèle d’industrialisation.

LCDR : Les nouveaux dirigeants doivent-ils être, pour réussir, issus de certains milieux ?

D.S-M. : Il n’y a pas de règle. Dans la région de Tver, un jeune homme d’affaires, Dmitri Zelénine, est devenu gouverneur, les gens pensaient qu’il allait faire des miracles mais il est devenu corrompu et destructeur pour le développement économique. Je peux juste noter chez ceux qui réussissent qu’ils sont originaires de la région et qu’ils l’aiment, et pas seulement dans leurs discours publics. On peut même trouver de très bons dirigeants qui ont un passé criminel comme l’ex-maire de la ville d’Engels, dans la région de Saratov, Mikhaïl Lyssienko. En trois ou quatre ans, il a fait d’Engels « un bonbon » alors que Saratov, de l’autre côté de la Volga, ne cessait de décliner et que le budget par habitant était plus élevé à Saratov qu’à Engels. Il a ensuite été mis en prison mais uniquement pour des raisons politiques…

LCDR : Quelles raisons ?

D.S-M. : Viatcheslav Volodine, chef adjoint de l’administration présidentielle, venait lui aussi de la région de Saratov et alors même qu’il travaillait à Moscou, il voulait que cette région reste son domaine…

LCDR : Comment voyez-vous la Russie de demain ?

D.S-M. : Si seulement le gouvernement ne prend pas de décision pour supprimer l’énergie créatrice des masses, tout ira bien et on peut penser qu’il n’en prendra pas.

LCDR : Et quelle attitude ces autorités doivent-elles adopter vis-à-vis de l’étranger ? On pense notamment à l’affaire ukrainienne.

D.S-M. : La Russie a besoin de réunir des pays autour d’elle, la méthode de rachat mise en place par les autorités russes en Ukraine ne marche pas. Il faudrait autre chose, il faudrait que l’Ukraine choisisse la Russie pour des raisons historiques, pour une voie de développement. L’Europe plaît aux Ukrainiens car elle incarne des valeurs mais en Russie, ils n’en voient pas.

LCDR : Comment pensez-vous que cette affaire ukrainienne va tourner ?

D.S-M. : C’est difficile de répondre puisqu’en Russie on ne peut pas prévoir les décisions. Machiavel disait que le pouvoir est fait de contraintes et de compromis et dans le monde contemporain tout devient de plus en plus transparent, les contraintes deviennent de plus en plus pesantes et les compromis occupent une place toujours plus importante. De même que le corps de l’homme est fait à 80 % d’eau, le pouvoir est composé à 80 % de communication, il doit donner un sens à la vie des gens mais nos élites ne prennent pas le temps d’expliquer les choses.

LCDR : Pourquoi, à votre avis ?

D.S-M. : Parce que nos élites sont encore dans la culture du désaccord qui se résume à « Tu es pour ou contre nous ? » alors que la réalité naît dans les débats. Chez nous, il doit y avoir un leader qui a raison sur tout alors que dans la culture anglo-saxonne, on dirait : « Je ne suis pas d’accord avec vous mais vous avez de l’influence et nous avons des intérêts communs, trouvons une solution ». Même nos opposants raisonnent ainsi, ils disent qu’il faut changer le système politique mais il faut d’abord apprendre à écouter l’autre.

La plupart des gens en Russie jouent à somme nulle

LCDR : Tout cela ne présage pas d’une Russie très stable…

D.S-M. : La Russie est toujours sur un pied mais il faut qu’elle apprenne à se mettre sur deux.

LCDR : Sur un pied ?

D.S-M. : Oui, à cause de son incapacité à entendre l’autre. Même dans le business, les gens ne savent jouer qu’à somme nulle « Si tu gagnes, je perds ». L’idéal est bien sûr que les deux gagnent mais notre mentalité nous empêche de le considérer, la plupart des gens en Russie jouent à somme nulle, en politique, dans le business, en famille.

LCDR : La révolution ?

D.S-M. : Elle ne changerait rien tant que les gens continuent à jouer à somme nulle. Je crois aux changements qui se font à petits pas.

LCDR : Lesquels, par exemple ?

D.S-M. : J’ai remarqué une chose, pendant toute la période post-soviétique, il était difficile de joindre une institution publique au téléphone et si quelqu’un décrochait, ça ne durait que quelques secondes, la personne pouvait éventuellement répondre à votre première question puis raccrochait. J’ai noté la même chose quand vous vous trompiez de numéro de téléphone, les gens vous raccrochaient au nez, ils voulaient éviter tout dialogue. Aujourd’hui, je remarque que si on appelle une institution ou si on se trompe de numéro, les gens vont vous aider, vous parler. Ce petit indice me semble plus important pour le développement du pays que ce qui se passe dans les manifs.

LCDR : Comment favoriser ces changements, selon vous ?

D.S-M. : Nos élites politiques sont des chasseurs mais devraient être des jardiniers, on n’assure pas la croissance en lançant une bombe d’argent sur Skolkovo. Je suis allé visiter la Silicon Valley, personne n’y a distribué des milliards, on a juste créé les conditions du développement, on a fait en sorte de diminuer le risque pour les gens qui s’y installaient et de favoriser l’efficacité. Nous pouvons faire la même chose, nous avons fait d’ailleurs la même chose : à Kalouga, le maire avait demandé aux jeunes : « Que vous faut-il pour que vous ne partiez pas à Moscou ? » et ils avaient répondu « De beaux trottoirs sans flaques d’eau », c’est ce qui a été fait.

LCDR : Quel est selon vous l’obstacle principal à ces changements ?

D.S-M. : C’est un problème de mentalité, les Russes ne sont pas assez sensibles aux petites choses, aux petites dépenses. Un Allemand ou un Français fait des économies au quotidien et a ce qu’il faut quand il s’agit de faire une dépense importante. Le Russe n’y pense pas, et puis un jour se tuerait pour 5 % de réduction sur un canapé. Nos politiques sont une minorité qui va dépenser des sommes folles pour une chose, 15 milliards pour l’Ukraine, mais il vaudrait mieux distribuer 1000 bourses à des jeunes Ukrainiens intelligents qui seront des agents d’influence. Nos politiques ne comprennent pas l’efficacité de telles actions.

LCDR : Quels sont vos espoirs ?

D.S-M. : Peut-être est-ce l’âge qui parle mais dans notre pays, les jeunes ont tendance à se plaindre et à tout attendre de l’État alors que les plus vieux ne comptent que sur eux-mêmes, les personnes les plus courageuses dans notre pays sont les retraités. Peut-être qu’il m’arrive la même chose, j’ai trente-huit ans et je deviens optimiste car je m’approprie de plus en plus ma vie, 90 % de ce qui m’arrive ne dépend que de moi-même, 5 ou 10 % de Poutine ou Obama. Je n’ai plus beaucoup de temps pour moi et je n’ai pas envie de le dépenser pour la vie des autres, je fais attention à ma famille, à mes enfants, à ce que je fais pour moi-même.

Plus je vois le monde, plus j’aime mon pays

LCDR : Vous comptez vivre en Russie à l’avenir ?

D.S-M. : Après avoir beaucoup voyagé, comme journaliste ou simplement en faisant de la bicyclette avec des amis, je suis devenu plus « cool » vis-à-vis de la Russie, ce n’est pas un pays idéal et j’aurais pu vivre dans un autre endroit mais j’ai appris à vivre ici. Ce qui me frappe, c’est la capacité des Russes à critiquer leur propre pays. Moi, plus je vois le monde, plus j’aime mon pays.

LCDR : Des regrets ?

D.S-M. : Je regrette que la vie soit unique.

LCDR : Vous croyez en une vie après la mort ?

D.S-M. : Oui mais cette vie-là ne me permettra pas d’être pianiste, j’aurais aimé être pianiste… mais il est trop tard.

4 commentaires

  1. Bonjour, c’est un grand-Père Français qui viens vous saluer et vous dire que votre regard est juste.
    Pour des raisons de famille (Epoux d’une Russe) que je viens vivre en Russie.
    Ce sont des pas de géants, que ce pays d’adoption fait et j’en suis ravis.
    Cordialement

  2. Très bel interview et bravo M. DSM. de vos réponses, vous êtes le genre de Russes que j´aime car vous aimez votre pays, et il faut aimer son pays quelqu´en soit ces défauts.

    Pour une bonne partie des Russes qui passent leur temps á dénigrer leur pays je les comprends aussi, pendant des décénnies le communisme a fait beaucoup de dégats, les Russes étaient habitués á être pris en charge par exemple, livrer á eux mêmes aujourd´hui, ils peinent á le faire, tout ce qu´ils veulent aujourd´hui c´est de consommer jusqu´á l´indécence, il ya aussi les cadres corrompus de l´ancien système qui y sont toujours, il faudra des décénnies aussi pour corriger tous ces défauts car nombreux restent encore ceux de l´ancien système, mais avec le temps et la marche du monde, la situation va changer.
    Il ya aussi la propagande Occidentale qui a pendant des décénnies lavée les cerveaux de nombreux dans les pays de l´Est.
    Africain résident en Hongrie á la fin des années 80, j´ai constaté les dégats de cette politique de lavage de cerveaux des médias Occidentales,
    en 1990 á Budapest, certains ce sont faits des fortunes rien qu´en vendant des drapeaux US. tous ne rêvaient que d´y aller et nombreux sont ceux qui y sont allés, nombreux aussi sont ceux qui sont revenus, décus, je les avait avertis que le système qu´ils quittaient n´était pas bon, mais que celui dans lequel ils allaient entrer… dans quelques années, ils allaient déchanter, aujourd´hui, ils me donnent raison.

    Ce que je souhaite á la Russe c´est de réussir á dévelloper la Russie, et aux Russes pour ceux qui le pourront, de voyager comme M. DSM. voir ce qui se passe dans d´autres pays, et faire la différence et de rentrer dans leur pays qui offre aujourd´hui des opportunités énormes et participer á son dévellopement, bien sur il ya des problèmes, mais pour ceux qui auront le courage car un peu de levain fait lever la pâte, entraineront de nombreux compatriotes sur le chemin du redressement de la Russie, car personne ne viendra jamais faire le travail á leur place, au contraire feront tout pour entraver comme on le voit, le dévellopement de la Russie.

    Pour ce qui est du problème de l´Ukraine, c´est un problème délicat auquel il faudra trancher, soit l´ordre est remis á tous prix, soit laisser organiser un Reférendum avec des observateurs Internationaux UE et Russie, et que la partie qui gagne prenne le pays en charge.
    Si c´est l´opposition qui gagne, alors la Russie devra reviser sa coopération, fermer ses frontières et supprimer tous les avantages accordés jusqu´alors á l´Ukraine.
    La Russie a les Brics aujourd´hui qui est le monde de demain, la Russie devrait se concentrer á dévelloper ces relations avec ces pays et former un bloc contre le monde qui veut á tout prix détruire la Russie, et surtout s´armer davantage pour contrer toutes vélléités d´agressions oú qu´elles viennent.

  3. D.S.M. peut devenir pianiste, il n’est jamais trop tard, c’est ça aussi l’optimisme. A transmettre! 😉 Merci pour cette interview intéressante!

  4. Très intéressante interview, l’auteur a bien posé les problèmes effectivement: les Russes doivent être plus optimistes et avoir davantage confiance en eux, et découvrir les vertus de la concertation. Ca change doucement mais la société va a priori dans le bon sens même si le processus n’est pas linéaire!
    Il a aussi cruellement raison sur l’Ukraine: bien sûr que le pays devrait naturellement être tourné vers la Russie dont il fait partie depuis le XVII e siècle, sauf l’Ukraine occidentale. Mais la Russie ne sait pas se rendre attractive, pas autant que l’Europe en tout cas visiblement à en croire les flux d’immigration ukrainiens. On ne devrait imposer à l’Ukraine de choisir entre Russie et Europe d’ailleurs, c’est l’erreur que commettent avec un bel ensemble les Européens et les Russes.

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