Alexandre Ivanov : « Le fait de vivre dans un monde fermé stimulait notre imagination »

Alexandre Ivanov dirige la plus prestigieuse des maisons d’édition russes, Ad marginem. Rencontre à l’occasion du salon Non/Fiction de Moscou.

Alexandre Ivanov
Alexandre Ivanov

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Alexandre Ivanov : Je suis né à Minsk dans une famille d’intellectuels, mon père était ingénieur et ma mère enseignait à l’Université. Je me souviens d’une enfance soviétique heureuse ; je lisais, je voyageais dans les pays baltes, en Ouzbékistan, au Kirghizistan… J’ai des souvenirs très agréables, je découvrais Riga, Vilnius, Tallinn, la mer Noire et tous ces voyages ne coûtaient pas très cher. Notre espace était fermé, quand ma mère est partie en Italie en 1975, j’avais l’impression qu’elle était partie dans l’espace, sur une autre planète. Ça avait du bon, ça faisait fonctionner notre imagination. Dans les années 1960, je suis tombé sur un livre consacré à Paris avec des photos en noir et blanc, c’était une ville romanesque sortie d’un conte de fées… tout cela nourrissait nos rêves et créait un monde magique plus important que l’espace réel.

La seule chose à ne pas faire à Paris, c’est de lire des livres sur Paris

LCDR : Et la France réelle justement ?

A.I. : Il n’y a pas eu pour moi de conflit entre la réalité et mon imagination. J’ai découvert Paris en 1993, je visitais les musées mais trouvais aussi bon de découvrir les lieux que je connaissais par les livres. J’ai même essayé de ne rien faire, de ne pas me comporter en touriste, de passer des heures dans un parc comme si je vivais dans cette ville. La seule chose à ne pas faire à Paris, c’est de lire des livres sur Paris !

LCDR : Vous disiez lire beaucoup enfant, quelles étaient vos lectures ?

A.I. : Nombreuses. J’ai commencé à lire très tôt, les classiques russes du 19ème et du 20ème, à douze ans je lisais Tolstoï, Dostoïevski mais aussi des livres d’Histoire, de philosophie, j’évoluais plutôt parmi des livres de sciences humaines.

Quand le monde est fermé, il y a des horizons dans les langues, la connaissance

LCDR : Un livre qui vous a particulièrement marqué ?

A.I. : Je ne pourrais pas désigner un livre particulièrement, j’avais une bibliothèque chez moi qui n’était pas
« systématique » mais j’aime une image dans Le Comte de Monte-Cristo ; celle d’Edmond Dantès qui passe vingt ans en prison et a la possibilité de communiquer avec un abbé très éduqué. Ce roman à l’intérieur du roman m’a beaucoup ému, cette éducation de l’homme en prison, quand le monde est fermé, il y a des horizons dans les langues, la connaissance. J’aime le genre du roman d’éducation, j’aimais La Montagne magique de Thomas Mann qui montre la formation d’un homme et de sa personnalité.

LCDR : Puis les études…

A.I. : Je suis arrivé à Moscou à 25 ans après des études d’histoire, de philosophie, de sociologie et d’anthropologie et ai commencé à publier des ouvrages de philosophie.

La philosophie n’a pas déterminé l’espace culturel russe

LCDR : Y-a-t-il pour vous une philosophie russe, on entend dire qu’elle n’existe pas en tant que telle mais est contenue dans la littérature ?

A.I. : En France, il y a une grande tradition philosophique avec Descartes ou Thomas d’Aquin et la Russie n’est, dans ce domaine ni la France, ni l’Allemagne. La philosophie n’a pas déterminé l’espace culturel russe, ce sont les écrivains, les journalistes russes qui l’ont fait. Pavel Florensky par exemple était philologue, mathématicien, théoricien de la culture, il avait beaucoup de talents, cette approche synthétique réunit ce qui a été séparé par les facultés ou les départements. Cette approche est propre à la Russie.

LCDR : Et la philosophie russe aujourd’hui ?

A.I. : Je ne crois pas qu’on puisse parler d’une identité qui s’appelle la Russie, cette identité, comme l’identité française ou allemande, a beaucoup perdu de son potentiel d’explication. Pour comprendre l’œuvre d’un écrivain ou d’un penseur, nous ne sommes pas obligés de nous attacher au fait qu’il est français ou russe. Prenez la langue par exemple, Conrad est polonais mais écrit en anglais, Nabokov est russe et a écrit en anglais également. Raisonner en termes d’identité me paraît dépassé, archaïque.

L’identité ne veut plus dire grand-chose, Houellebecq est un écrivain des années 1990 qui s’inscrit dans la tradition des romanciers anglo-saxons

LCDR : Des exemples « français »…

A.I. : Prenez Houellebecq, c’est un écrivain des années 1990 qui s’inscrit plus dans la tradition romanesque anglaise que française, ou Gilles Deleuze si marqué par les États-Unis, ils ont une relation empirique au monde, ils tentent de comprendre le monde d’après leurs propres expériences sans se forcer à la spéculation intellectuelle. Quand Houellebecq parle du tourisme, il le fait avec un luxe de détails qui rappelle les traditions américaine et anglaise. Je note aussi chez les Anglais et les Américains un rapport aux choses suprêmes qu’ils appellent self-enjoyment, expression difficile à traduire. Enjoy yourself… ça n’a pas obligatoirement à voir avec l’égoïsme ou l’individualisme, c’est quelque chose qu’on retrouve chez Deleuze qui croit que par l’union de l’expérience, du sentiment et de la foi religieuse, on peut parvenir à cette joie.

 J’aime beaucoup Virgile et le poète Grigoriï Dashevskiï

LCDR : Et les écrivains « russes » aujourd’hui…

A.I. : En fait, je les publie de moins en moins, il y a beaucoup d’écrivains qui font de belles phrases, beaucoup de femmes qui écrivent… les sociologues ont montré que les femmes lisent plus que les hommes et qu’elles apprécient de lire sur les femmes, sur l’amour, thèmes qu’on retrouve dans beaucoup de leurs livres. Il y a des dizaines d’écrivaines russes que je ne lis pas, ça me paraît un autre sport, les romans policiers sont aussi un autre sport… Ce qui m’intéresse, ce sont certains textes de Sorokine, de Pélévine et puis j’ai toujours avec moi L’Enéide de Virgile, c’est une poésie pure où chaque page est un poème. J’aime aussi beaucoup le poète russe Grigoriï Dashevskiï.

LCDR : Les écrivains « français »…

A.I. : J’ai beaucoup aimé Les Particules élémentaires de Houellebecq, c’est un très beau roman. Pour le reste, je lis assez peu de « belles lettres », ce qui m’intéresse c’est le style français, quelque chose qu’on retrouve chez Guy Debord, cette idée par exemple d’aller se balader, quelque chose qu’on pourrait traduire par la « balade » mais aussi « la dérive », un errement sans doute, un errement alcoolisé qui finit dans un bar, on ne sait pas ce qui va se passer et grâce à ces errements on nous donne un endroit à entendre, une ville à mystifier. C’est comme une nouvelle anthropologie des années 1960.

Les Français ont besoin de formuler pour apprécier

LCDR : Autre chose qui vous a marqué en France ?

A.I. : Cette façon de parler de tout, par exemple quand les Français mangent, ils parlent de ce qu’ils mangent, c’est typiquement français, on a besoin en France de formuler pour apprécier.

LCDR : Quel sentiment nourrissez-vous vis-à-vis de la Russie ?

A.I. : Je ne crois pas en une Grande Russie face à une Amérique hostile, le temps des empires est révolu, ils ne renaîtront plus, ce n’est ni bon ni mauvais, c’est notre époque, je suis tranquille, ce qui m’intéresse c’est l’internationalisation de l’espace russe. En 1987, un Américain m’a fait remarquer qu’il n’y avait aucun Noir dans le métro de Moscou, aujourd’hui on y voit des gens d’Asie centrale et du Caucase. Ces gens créent, par exemple, une nouvelle fonction aux salons de coiffure, pas une fonction européenne, ça devient un club, ils parlent, boivent du thé, ils se rencontrent, se marient… Je note aussi un autre phénomène, les hipsters vont se faire coiffer chez Chop-Chop, ils y écoutent de la musique moderne, lisent des magazines américains ou encore le club Enthousiast fréquenté par les mêmes hipsters et où on trouve toute sorte de gadgets pour vélos, des gants, des casques, on peut jouer au ping-pong, le gens s’assoient par terre, tout cela est intéressant, nouveau, différent…

J’ai beaucoup de petits regrets

LCDR : Avez-vous des regrets ?

A.I. : J’ai beaucoup de petits regrets. Pas de gros. Je n’ai pas assez appris les langues étrangères, j’aurais aimé parlé allemand et je parle un mauvais anglais.

3 commentaires

  1. Sauf votre respect, Saint thomas d’Aquin n’est pas constitutif de la philosophie « francaise ». Son école est celle des scholastique, ceux qui vont pendant des siècles interdire toute reflexion philosophique, en faisant de la vulgate aristotelicienne « christianisée » le seul dogme de reflexion accepté en Europe. Descartes serait sans doute étonner de se voir associé à l’un des fondateurs du courant philosophique qu’il a combattu dans tous ses ouvrages…

  2. A la question de savoir pourquoi il n´y a pas de noir dans le métro á Moscou, il n´a pas répondu, mais j´étais á sa place, je ( moi même suis un noir ) lui aurait répondu que c´est parcequ´il fait très froid certainement, et de ne pas oublier que le grand-père du célèbre Pouchkine était un Camerounais.

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