Les gosses des rues ne demandent pas l’asile

Un petit groupe de quinze enfants abandonnés habite près du métro VDNKh. Ils dorment sous un pont devant l’hôtel Kosmos et savent où manger et se laver gratuitement. Ils réussissent à se procurer un peu d’argent en faisant de petits boulots, en mendiant et parfois en volant. La plupart d’entre eux sont moscovites. Leurs parents sont soit décédés des conséquences de l’alcoolisme, soit en prison ou tout simplement privés de leurs droits parentaux. Les autorités disposent d’abris spécialement destinés à ces jeunes vagabonds mais ceux-ci refusent en général d’y rester et s’en échappent régulièrement ; ils se baptisent eux mêmes « les évadés ».

Les enfants au VDNKh. Les gosses des rues ne demandent pas l’asile
Les enfants au VDNKh

En 2002, la situation des enfants livrés à eux mêmes s’est encore aggravée à Moscou. On estime même que le nombre des petits vagabonds âgés de huit à seize ans habitant aux abords des gares ou en banlieue serait plus important aujourd’hui qu’il ne l’était pendant les années qui ont suivi la Première Guerre Mondiale. La société a fini par prendre conscience du problème et le maire de Moscou, Iouri Loujkov, a créé une commission chargée de s’en occuper. Les patrouilles de police ont par exemple le droit d’interpeller les enfants pour vérifier leur identité et au besoin les renvoyer dans des lieux d’accueil. Mais ceux-ci retournent dans la rue dès que la surveillance se relâche.

Il n’existe pas de données fiables sur le nombre enfants des rues, même si l’on avance le chiffre de 10 000 pour la seule ville de Moscou. Mais pendant que les officiels se perdent en conjectures, les gamins des rues continuent de mener leur propre vie, indifférents aux statistiques.

Il est de toute façon difficile de les distinguer de la foule des gamins qui aiment traîner au parc du VDNKh. Seules leurs mains perpétuellement sales et leurs chaussures éculées permettent de les identifier comme des enfants des rues. On rencontre aussi bien des filles que des garçons.

« Je traîne au VDNKh depuis mon enfance, raconte Anima (17 ans). Elle est sans papiers comme tous ses compagnons d’infortune. Elle a déjà une fille de deux ans, quant à son petit ami, Sacha, il est en prison. – Ma mère buvait, elle a vendu notre appartement, puis elle a disparu. Je suis restée deux mois à l’ « Abri » puis je suis venue ici ». L’histoire d’Anima est tristement banale. Comme la plupart des enfants de la troupe, elle s’est senti trahie par ses parents et nourrit depuis, à l’égard de la société toute entière, un vif ressentiment qui mute rapidement en agressivité. Pourtant, ces jeunes vagabonds acceptent volontiers le contact des adultes qui savent les aborder en douceur. « On n’a pas peur de vivre ici. – dit Kristina, une jolie petite blonde de 14 ans, ici, tout le monde nous connaît, même la police. En plus chaque fille à son mec. Moi, je préfère rester avec mes copains plutôt qu’à l’abri où je me sens prisonnière. Ici, personne ne me dicte que je dois faire. »

Pas de professeurs, pas d’agenda. La journée s’écoule sans aucune forme de contrainte et l’on prend vite de mauvaises habitudes. « Ça fait cinq ans que j’ai commencé à sniffer de la colle. – rit Ioura, quinze ans, Je peux dire pourquoi. C’est par ennui. Je sais qu’il faudrait que j’arrête, mais je n’y arrive pas ».

Fondamentalement, ces enfants n’ont rien contre le fait de continuer leurs études, mais ils ne sont pas habitués à se forcer. Ils ont créé leur propre monde, plus juste que celui qu’ils connaissaient avant. « On n’a pas besoin d’aide, dit Sveta (13 ans), qui dans quelques mois donnera naissance à un bébé – Donnez-nous de l’argent et laissez nous en paix ! On sait quoi faire ». La pitié serait pour eux une offense. Ils ne se sentent pas malheureux, pas du tout. Chacun est très fier de son expérience de l’école « à la dure ». Ils savent survivre et pour l’instant cela leur suffit !

Leur image du monde extérieur est déformée. Les organisations internationales comme Médecins sans Frontières ou L’Armée de Salut essayent de leur procurer de l’aide psychologique, en travaillant directement sur le terrain. Quelques organisations religieuses s’occupent de la nourriture gratuite. Il y a un an, la mairie de Moscou a établi deux programme spéciaux Solnetchny kroug et Deti oulitz, mais les petits vagabonds n’en ont jamais entendu parler. La question de l’avenir reste sans réponse. A l’unisson, ils crient en riant « On ne vit qu’aujourd’hui ! »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *