En Russie, chaque journée est un entraînement


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Avec son visage lumineux et souriant, Victor Boyarsky inspire la confiance. Musclé, chevelure et barbe abondantes – exactement le genre d’hommes que l’on imagine en aventuriers, à l’autre bout du monde, face à la nature sauvage, aux pôles Nord ou Sud. Vêtu d’un jean et d’un T-shirt, il paraît plus jeune qu’il ne l’est en réalité ; seul son regard, perçant, laisse deviner ses 66 ans. Je retrouve ce célèbre explorateur polaire rue Dostoïevski, à quelques pas du musée pétersbourgeois de l’Arctique, qu’il a un temps dirigé. Son bureau se cache dans les tréfonds d’une ancienne usine, transformée en centre d’affaires. C’est ici que siège Vicaar, l’entreprise de Boyarsky, qui propose des voyages aux deux extrémités du globe.

Victor Boyarsky
Victor Boyarsky. Crédits : TASS/Zamir Usmanov

Le Courrier de Russie : Comment êtes-vous devenu explorateur polaire ?

Victor Boyarsky : Au départ, je voulais devenir marin, comme mon père. Mais en tentant d’intégrer l’Académie de la marine, en 1968, j’ai découvert que j’avais un problème de vue, j’étais astigmate d’un œil – et c’était inacceptable pour un marin. Je suis donc entré à l’Institut électrotechnique de Leningrad, et j’en étais très heureux. En 1973, diplômé de radioélectronique, je suis entré comme chercheur à l’Institut de l’Arctique et de l’Antarctique. Je me suis mis à étudier la glace à l’aide de radars, c’était une technologie prometteuse qui m’a permis de devenir, par la suite, un glaciologue professionnel.

LCDR : Votre premier séjour en Antarctique ?

V.B. : C’était en 1973. J’y étais allé avec une équipe de radio-physiciens afin de mesurer l’épaisseur des glaces et d’étudier le champ magnétique de ce continent. Un travail passionnant ! En posant le pied sur le sol antarctique, j’ai ressenti une véritable euphorie. J’ai été frappé par la taille immense des icebergs, l’absence de gens et les couleurs naturelles invraisemblables. En vérité, la neige n’est pas blanche : elle change de couleur en fonction de la lumière. Et aussi, en Antarctique, l’été, il fait moins froid qu’on ne le croit : entre -25 et -30°C seulement, vous pouvez même sentir la chaleur du soleil du fait de la puissance des rayons UV. Mais il est certain qu’en hiver, le thermomètre peut descendre jusqu’à -70°C.

LCDR : Qu’avez-vous découvert là-bas ?

V.B. : Le relief géographique du continent antarctique est très intéressant : sous la glace, vous avez un archipel d’îles avec des cavités pouvant aller jusqu’à 1 000 mètres de profondeur, et aussi de hautes montagnes. C’est un territoire très vaste, et si l’on enlevait la glace, l’océan remplirait partiellement cet archipel et formerait un pays montagneux. Certes, c’est un scénario peu probable, il ne pourrait se réaliser qu’en cas de cataclysme planétaire, du type collision avec un gros astéroïde, qui modifierait l’emplacement des axes magnétiques. Mais si ça arrive un jour, les glaciers de l’Antarctique fondront et la plupart des centres de la civilisation humaine, tels New York ou Saint-Pétersbourg, se retrouveront sous l’eau. Il faudra alors migrer vers la Bolivie, pour vivre dans les montagnes, à 4 000 mètres d’altitude !

LCDR : En 1989, vous avez participé à l’expédition internationale Transantarctica, qui consistait à traverser l’Antarctique en sept mois. Comment vous êtes-vous retrouvé là ?

V.B. : Un hasard ! En 1987, le chercheur français Jean-Louis Étienne préparait une expédition au pôle Sud pour attirer l’attention du monde sur le traité de l’Antarctique, qui arrivait à expiration. Il a écrit au ministère soviétique des affaires étrangères en demandant de l’aide pour trouver un participant russe. Cette lettre a fini par atterrir à l’Institut de l’Arctique, où j’étais alors chercheur. Mes supérieurs m’ont choisi parce qu’à l’époque, j’étais justement en Antarctique. Ils ne m’ont même pas demandé mon avis ! Le pire, c’est que ma femme a appris la nouvelle avant moi, et elle ne l’a pas très bien prise ! Elle ne voulait pas que je reparte de nouveau à l’autre bout du monde pour sept mois d’affilée…

LCDR : C’était en 1989-1990. Depuis, personne n’a jamais refait ce trajet. Pourquoi ?

V.B. : Parce que personne n’en a été capable ! Mais aussi parce que l’utilisation de traîneaux à chiens est interdite depuis 1994 en Antarctique, pour des raisons écologiques. De fait, l’Histoire n’a connu que deux expéditions avec des chiens sur ce continent : celle de Roald Amundsen, qui fut le premier à y poser le pied en décembre 1911, et la nôtre ! Pourtant, les chiens sont un moyen de transport très respectueux de l’environnement.

Victor Boyarsky Transantarctica
Expédition Transantarctica. Arrivée à la base Mirny, le 3 mars 1990. Crédits : southpolestation.com

LCDR : Qu’est-ce qui a été le plus difficile, pendant cette expédition ?

V.B. : Marcher pendant sept mois, c’est déjà difficile en soi, même si nous étions bien préparés. À l’époque, on communiquait par radio, et en cas de mauvais temps, rien ne passait, parfois pendant plusieurs semaines. Nous avons perdu deux chiens faute de pouvoir demander du secours. Nous nous sentions parfois tellement faibles et impuissants face à la nature… et nous comprenions que si l’un de nous tombait malade, il pouvait lui arriver la même chose qu’aux pauvres bêtes… Heureusement, tout s’est bien passé pour les six membres de l’expédition, et ce notamment grâce à la présence rassurante de Jean-Louis Étienne. Ça a été une épreuve de taille, mais nous avons tenu bon. Si vous prenez une carte de l’Antarctique contemporaine, vous verrez le tracé du trajet Steger-Étienne, des noms des initiateurs de l’expédition, Will Steger et Jean-Louis Étienne.

LCDR : Comment vous y étiez-vous préparé ?

V.B. : Vous savez, en Russie, chaque journée est un entraînement. Parce que dans de telles expéditions, ce qui compte, ce n’est pas l’expérience professionnelle mais celle de la vie – qui aide à faire les bons choix dans des conditions extrêmes.

Il m’est arrivé de marcher pendant dix heures à travers la neige et le froid, puis de comprendre que je n’avais avancé que de huit millimètres sur la carte ! J’ai rapidement compris qu’au début d’une expédition, il ne faut jamais penser à la fin, sinon, l’angoisse vous gagne et vous ne tenez pas longtemps. Nous, nous nous fixions des buts concrets, des trajets de 10 à 20 jours : jusqu’au prochain stock de provisions ou à la prochaine montagne. Le vrai problème, c’est de savoir à quoi occuper tes pensées lorsque tu passes toute ta journée à skier ! Tu avances, à côté du traîneau à chiens qui transporte les provisions et les tentes, parfois, tu ne vois pas grand-chose, que du blanc… Pendant 5 500 km, sur les 6 000 que représente le trajet, j’ai marché devant tout le monde, parce que c’était la cinquième fois que je venais en Antarctique et que je connaissais le terrain. Du coup, c’était plus facile pour moi : je pensais à suivre l’itinéraire, à ne pas avancer trop vite, à éviter les fissures. Mais à quoi pensaient les autres ? Ça reste pour moi un mystère…

LCDR : Vous étiez six, au total : vous, un Américain, un Français, un Chinois, un Anglais et un Japonais. Comment avez-vous fait pour bien vous entendre ?

V.B. : Toutes les décisions étaient prises collectivement. Chacun de nous représentait sa nation, et c’est probablement la volonté de nous en montrer dignes qui nous a aidés à nous entendre. Je comprenais que les autres jugeraient tous mes compatriotes, toute la Russie à travers moi, d’après mes actes. C’est pourquoi j’ai essayé de me conduire de façon à ne pas compromettre mon pays.

Il y a juste eu une fois où Steger, l’Américain, a voulu nous imposer sa volonté : c’était à l’approche du pôle Sud et de la station américaine Amundsen-Scott. Nous avions un décalage horaire de 12 heures avec l’heure sur laquelle vivait la station. Estimant qu’il n’était pas tout à fait correct de débarquer chez eux en pleine nuit, j’ai proposé de retarder notre arrivée. Mais Steger pensait que ce n’était pas très important et que nous serions accueillis à toute heure. Finalement, nous nous sommes trompés d’heure et nous sommes arrivés à la station au petit matin ! Nous espérions être bien reçus mais, contre toute attente, on nous a réservé un accueil glacial.

Victor Boyarsky
Geoff Sumer, Jean-Louis Étienne, Victor Boyarsky, Will Steger, Keizo Funatsu, Tchin Daho

LCDR : Vous arriviez dans une station américaine et ils ne vous ont pas aidés ? Alors que le chef de l’expédition était américain ? C’est ce que vous voulez dire ?

V.B. : Mais nous ne demandions même pas d’aide ! Nous espérions juste pouvoir faire un brin de toilette, fumer une clope et boire un coup, tranquillement… Avant la traversée, la fondation américaine de recherche antarctique nous avait bien expliqué que nous ne devrions pas compter sur les scientifiques présents sur place parce que nous étions une expédition privée. Mais nous ne demandions pas une intervention de secours, juste une tasse de café !

LCDR : Et rien ?

V.B. : Si, mais pas tout de suite. Le chef de la station devait suivre le protocole et il n’a pas pu nous recevoir dans le camp principal. Nous avons tout de même pu nous servir de leur camp d’été, avec une douche, un bar et un poste de télévision… En revanche, quand nous sommes arrivés à la station russe Vostok, quelque temps plus tard, ça a été autre chose ! C’était la fête.

LCDR : Qu’avez-vous fait au retour de Transantarctica ?

V.B. : Cette expédition a changé ma vie : avant Transantarctica, j’étais un chercheur comme tant d’autres, mais après, je suis devenu un voyageur professionnel. Avec les membres de l’expédition, j’ai été reçu par François Mitterrand à Paris et George Bush à Washington ! J’ai eu la chance de traverser tout ce qu’il était possible de traverser : le Groenland, l’Arctique canadien, l’océan glacial Arctique… En 1991, j’ai fondé la compagnie Vicaar, pour organiser des expéditions internationales aux pôles Nord et Sud. Et je continue.

LCDR : Qu’est-ce qui vous pousse à voyager aussi loin pour marcher des kilomètres dans la neige ?

V.B. : Le côté romantique, avant tout. J’ai toujours adoré les romans de Jack London et les récits de l’explorateur soviétique Vladimir Sanine. Je voulais sentir sur ma peau comment c’était là-bas, en vrai. Je ne cesse de redécouvrir ces sensations depuis bientôt 43 ans, et je peux vous dire que la littérature correspond parfaitement à la réalité. Et puis, les gens qui partent en expéditions polaires sont tous très intéressants. Personne n’y va par hasard, et j’entretiens avec nombre de mes co-équipiers des relations d’amitié. En 2010, pour les vingt ans de Transantarctica, nous nous sommes retrouvés, tous les six, chez Steger, au Minnesota – là où nous avions commencé à préparer le projet.

Victor Boyarsky
Victor Boyarsky. Crédits : Michael Martin

LCDR : Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir cette agence de voyages, Vicaar ?

V.B. : Au début des années 1990, j’avais déjà beaucoup de contacts à l’étranger, et plein de connaissances qui rêvaient de visiter le Nord russe, un territoire fermé à l’époque soviétique. Avec la perestroïka, c’est enfin devenu possible. Ainsi, en 1992, nous avons organisé le premier voyage touristique au pôle Nord pour des étrangers. Une agence de voyages partenaire, à Paris, m’a trouvé douze touristes courageux, prêts à aller au bout du monde ! Nous avons vendu ce voyage sous le slogan : 10 dollars pour rejoindre le pôle Nord et 5 000 pour en revenir. Vous voyez, les premiers particuliers que j’ai emmenés au pôle Nord étaient des Français.

En 1993, nous avons organisé une autre expédition franco-russe importante, Transsibering-Longines, mais elle a tourné à la catastrophe : un de nos deux hélicoptères s’est écrasé sur la banquise. Nous avons perdu huit personnes.

LCDR : Comment se porte le tourisme polaire ?

V.B. : Depuis 1993, nous ouvrons chaque printemps un camp scientifique et touristique international : Barneo, au niveau du 89e parallèle nord, sur une banquise en dérive. Malgré les tensions politiques et les difficultés économiques, ce projet est toujours vivant, et j’en suis fier. Nous recevons 250 à 300 voyageurs par an : il s’agit de touristes, de skieurs, de plongeurs, de réalisateurs venus du monde entier… Nous leur garantissons un haut niveau de sécurité car le camp permet l’arrivée rapide des secours. Nous utilisons notamment l’aéroport de Longyearbyen, sur l’archipel norvégien, qui offre toutes les conditions pour l’accueil de touristes étrangers.

Bien sûr, aujourd’hui, avec les technologies modernes, tout est plus facile. Je n’arrive pas à imaginer comment c’était, pour nos prédécesseurs, de porter de la fourrure lors des expéditions pionnières : les vêtements synthétiques d’aujourd’hui sont à la fois bien plus légers et résistants. Pareil pour la navigation : à l’époque des premières expéditions, il n’y avait pas de GPS – nous fonctionnions à la boussole…

LCDR : Constatez-vous une augmentation de la demande pour les destinations « extrêmes » ?

V.B. : Le tourisme polaire est une destination relativement nouvelle, peu connue. Mais le vrai problème, c’est que ceux qui veulent aller dans ces endroits n’ont souvent pas assez d’argent – il faut compter 17 000 euros au minimum pour un aller-retour en hélicoptère et une nuit au pôle Nord. Et ceux qui ont de l’argent, souvent, ne sont pas tentés. Tout le monde ne veut pas dépenser une fortune pour aller là où il fait très froid ! Je dis toujours que la mouche polaire pique tout le monde, mais tout le monde n’attrape pas la passion. Et puis, souvent, les gens ont un peu peur : j’ai beaucoup d’annulations au stade de la préparation… Pourtant, vous en aurez toujours qui voudront cocher la case « Je suis allé jusqu’au pôle Nord ».

À lire et à voir :

Tout au long de l’expédition, Victor Boyarsky a tenu un journal de bord, publié en 1992 sous le titre Sept mois d’infini ( « Sem mesyacev beskonechnosti »). L’ouvrage, réédité quatre fois en Russie depuis sa sortie, est disponible en accès libre sur Internet, à l’adresse rulit.me. En français, on peut lire les mémoires de Jean-Louis Étienne, publiées sous le titre Transantarctica aux éditions Robert Laffont en 1990, et découvrir le film documentaire Transantarctica, de Laurent Chevallier (1990).

Transantarctica

Participants :

• Will Steger, 44 ans, dresseur de chiens de traîneau et aventurier, États-Unis
• Jean-Louis Étienne, 42 ans, médecin du sport, France
• Geoff Sumer, 39 ans, membre du British Antarctic Survey, Grande-Bretagne
• Tchin Daho, 42 ans, glaciologue de l’Institut de Lanzhou, Chine
• Keizo Funatsu, 32 ans, homme d’affaires et voyageur, Japon
• Victor Boyarsky, 39 ans, glaciologue de l’Institut de recherches arctiques et antarctiques de Leningrad, URSS

Partis de l’extrémité occidentale de la péninsule antarctique le 25 juillet 1989, les participants de l’expédition ont rejoint, le 3 mars 1990, la base russe de Mirny, sur la côte Est, via le pôle Sud. S’il ne s’agit pas de la première traversée terrestre du continent, Transantarctica a été la première expédition d’une durée aussi importante effectuée sans aucune aide de transport mécanique. Elle n’a jamais été reproduite depuis. Elle est également la plus longue par son tracé, de 6 300 km.

L’expédition a réalisé l’objectif fixé : elle a permis d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le continent antarctique. Le traité sur l’Antarctique a été prolongé de 50 années supplémentaires à Madrid, le 4 octobre 1991. Toute exploitation des ressources naturelles y est interdite jusqu’à 2041. Grâce aux efforts de Transantarctica, l’Antarctique demeure une terre de science et de paix.

Le traité sur l’Antarctique, signé le 1er décembre 1959 à Washington, s’applique aux territoires, incluant les plateformes glaciaires, situés au sud du 60e parallèle sud. Son objectif principal est de garantir que le continent soit utilisé à des fins exclusivement pacifiques et de faire taire les diverses revendications territoriales sur l’Antarctique.