« Nous voulons que les gens voient des acteurs professionnels avant de voir des handicapés »


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Au Théâtre d’art ouvert, à Moscou, les acteurs trisomiques sont de véritables professionnels, qui présentent régulièrement leurs créations à un public très divers.

Cendrillon (Macha) et son prince (Sarkis), à la première du spectacle à Moscou. Crédits : Facebook Zolushka theatre
Cendrillon (Macha) et son prince (Sarkis), à la première du spectacle à Moscou. Crédits : Facebook/Zolushka theatre

Dans une salle du musée Ostrovski, sur la rue Tverskaïa, à Moscou, un groupe de douze acteurs pas comme les autres répète. Dans une semaine, ils joueront face à un public.

Alors que la plupart des membres du groupe sont sur scène, un autre, étendu sur un divan dans la salle, fait mine de leur tirer dessus au pistolet. « Philippe, ça va être à toi », lui lance la chorégraphe, Margarita Rebetskaïa. Ni une, ni deux – Philippe se redresse, accourt et se met en place. Une fois sur les planches, il reproduit des gestes précis, pense à son port de tête, sourit et effectue une valse avec sa partenaire. « Parfait, Philippe ! Tu vois : quand tu veux, tu peux », le félicite la chorégraphe.

Depuis un an et demi, cette troupe de douze acteurs trisomiques répète le spectacle Cendrillon, chorégraphié par la danseuse professionnelle russe Margarita Rebetskaïa. « C’est ma première expérience avec des acteurs particuliers », souligne d’emblée la jeune femme.

Séduite par la démarche artistique, la chorégraphe voulait à tout prix éviter le piège du paternalisme : un spectacle pathétique où les spectateurs compatissent et s’extasient devant des représentations banales, uniquement parce qu’elles sont réalisées par des handicapés. « Je voulais proposer un spectacle positif, de qualité et audacieux, insiste Margarita : Pour moi, c’est la meilleure façon de briser les préjugés et de réduire la distance entre eux et nous. »

Dans cette optique, la chorégraphe a réuni une équipe de près de vingt professionnels du théâtre afin de réaliser un spectacle moderne et de haut niveau. Pour le choix des acteurs, elle a organisé un véritable casting parmi les artistes trisomiques. « Une nécessité absolue pour produire un travail professionnel, estime Margarita, qui a mis du temps à trouver sa Cendrillon. J’ai finalement découvert Macha à l’occasion d’un festival de théâtre », raconte-t-elle.

Les progrès accomplis par les artistes en un an et demi sont impressionnants. « Les acteurs évoluent seuls sur scène, sans aucune aide extérieure », note fièrement Margarita. Il n’y a pas de dialogue mais des mises en scène muettes et des danses élaborées, accompagnées d’animations sophistiquées et de musiques soigneusement choisies.

Pour la chorégraphe, le secret est de prendre les membres de la troupe pour ce qu’ils sont : des acteurs professionnels, et de les traiter en adultes. « Ils font très bien le reste tout seuls », poursuit-elle, désormais convaincue que les trisomiques font les plus authentiques des comédiens. « Ils ne font jamais semblant : les trisomiques sont incapables de cacher leur sentiments ou de jouer la comédie », affirme Margarita.

La chorégraphe Margarita Rebetskaïa et ses acteurs pendant une répétition. Crédits : Facebook Zolushka theatre
La chorégraphe Margarita Rebetskaïa et ses acteurs pendant une répétition. Crédits : Facebook/Zolushka theatre

Le Théâtre d’art ouvert pour acteurs trisomiques a été fondé en 2001 par le professeur de chant et de piano Oksana Tereshchenko, qui le dirige depuis. Outre les cours de théâtre, les trisomiques de tous âges peuvent s’y familiariser avec différentes disciplines artistiques, en apprenant, par exemple, à jouer d’un instrument, dessiner ou peindre.

Après avoir vécu quelques années sur ses fonds propres, le théâtre s’est tourné vers des organisations de bienfaisance internationales pour trouver des financements. L’association britannique Action for Russian Children, le British Women’s Club et des donateurs privés soutiennent désormais le lieu.

Depuis plus d’un an, Oksana Tereshchenko fait cependant face à des difficultés financières : « à cause de la crise économique et des changements législatifs concernant les ONG étrangères en Russie », estime-t-elle.

Des initiatives comme le Théâtre d’art ouvert sont d’autant plus importantes qu’elles proposent à toute la société russe un autre regard sur le handicap. « Les mentalités évoluent peu à peu. Mais le chemin est long, et des projets comme le nôtre sont absolument indispensables ! », souligne Oksana Tereshchenko.

Dans l’avenir, le théâtre aimerait effectuer des tournées dans toute la Russie, présenter le spectacle à des enfants et adultes en bonne santé et réitérer l’expérience avec d’autres groupes de trisomiques. « Nous voulons que les gens voient des acteurs professionnels avant de voir des handicapés », martèle la directrice, soulignant que de telles approches facilitent précisément l’intégration des handicapés dans la société.