Un Français risque 20 ans de prison en Sibérie

Une source au sein du ministère français des affaires étrangères et du développement international a précisé au Courrier de Russie que Yoann Barbereau bénéficiait de la protection consulaire des autorités françaises


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Yoann Barbereau, Nantais de 38 ans, se trouve en résidence surveillée à Irkoutsk depuis février 2015. Il est accusé d’attouchements sexuels sur mineur et de diffusion de contenu pornographique sur Internet. Selon ses proches, l’affaire serait montée de toutes pièces. Le Courrier de Russie s’est penché sur la question.

Yoann Barbereau. Crédits: reseaux sociaux
Yoann Barbereau. Crédits : réseaux sociaux

Nous sommes en 2003. Yoann Barbereau, alors âgé de 25 ans, quitte sa ville natale de Nantes pour devenir volontaire international à l’Alliance française de Rostov-sur-le-Don, dans le Sud russe. Aux dires de son père, Bernard Barbereau, ce départ répondait à un désir profond et ancien. Deux ans plus tard, Yoann revient en France pour enseigner l’histoire de l’art contemporain, la littérature et le français à l’École polytechnique et à Sciences Po. En 2008, il épouse Irina [Nous utilisons un prénom d’emprunt afin de protéger l’identité des proches de Yoann Barbereau, ndlr], une jeune femme de 22 ans, rencontrée à Rostov. Le couple réside à Nantes. En 2009, Irina accouche d’une fille. En 2011, Yoann tombe sur une offre d’emploi de directeur de l’Alliance française à Irkoutsk. Il postule et est embauché. La famille s’installe en Sibérie. En janvier 2012, Yoann Barbereau prend ses fonctions de directeur, avec son épouse pour adjointe. Le couple apparaît souvent dans la presse et à la télévision locales, pour présenter les cours de langue et les ateliers de cuisine française de l’Alliance. Tout va bien. Jusqu’à ce jour de février 2015 où Yoann Barbereau est brutalement arrêté à son domicile.

« Je ne comprenais pas ce qui nous arrivait »

Irkoutsk, mercredi 11 février 2015, un peu avant 9h du matin. Ce jour-là, Irina, que nous avons jointe par téléphone, rentre chez elle d’un voyage d’affaires. Yoann descend à la rencontre de sa femme au pied de leur immeuble et l’aide à monter ses valises. C’est alors qu’une dizaine d’hommes armés débarquent chez eux. Certains ont le visage masqué, mais aucun ne porte d’uniforme. Ils enlèvent Yoann et l’emmènent en voiture, en lui couvrant le visage. « Il est parti en pantoufles, il n’a même pas eu le temps de mettre ses chaussures ! », se souvient Irina.

Le domicile du couple est alors perquisitionné, poursuit la femme de Yoann Barbereau. Les hommes armés expliquent à Irina que le Comité d’enquête régional d’Irkoutsk soupçonne son mari de « diffusion de contenu pornographique à caractère pédophile ». « Je ne comprenais pas ce qui nous arrivait, j’étais sous le choc », confie la jeune femme. Les hommes cherchent des DVD et des photos pornographiques mais ne trouvent rien et repartent au bout de cinq heures, en emportant le disque dur de l’ordinateur de Yoann.

Le Français est conduit au commissariat, où il apprend qu’on l’accuse d’avoir mis en ligne des photos dénudées de lui, de son épouse et de leur fille. Il passe alors 71 jours à la maison d’arrêt d’Irkoutsk, avant d’être assigné à résidence.

« Rien de tout cela n’est interdit, ni en France, ni en Russie »

Selon la version officielle de l’enquête, le principal témoin dans le dossier d’accusation de Yoann Barbereau est une femme, dentiste de profession. Elle aurait vu des photos à caractère pornographique de Yoann et de son enfant sur un forum dédié aux jeunes parents d’Irkoutsk, www.38mama.ru, au mois de décembre 2014. « Cette femme aurait fait des captures d’écran, les aurait enregistrées sur un disque et les aurait apportées au FSB [ex-KGB, le service fédéral de sécurité russe, ndlr]. Pourquoi n’a-t-elle pas prévenu plutôt la police ou les services de protection de l’enfance ? », questionne Vladimir Kozydlo, avocat de Yoann Barbereau à Irkoutsk, interrogé par Le Courrier de Russie. M. Kozydlo affirme avoir vu ces photos dans le dossier. Leur présence sur Internet viole-t-elle la législation russe ? « Croyez-moi, on trouve des contenus bien plus choquants sur le Net et personne n’est puni pour les avoir diffusés ! », assure l’avocat.

L’administratrice du site 38mama.ru, Maria, nous a confirmé par téléphone avoir découvert les photos de la famille Barbereau sur le forum. Elle précise avoir été étonnée. « Nous sommes un forum de discussion et de conseils entre parents de la région, et la plupart des utilisateurs sont de jeunes mamans qui viennent dialoguer, explique-t-elle. Il arrive que des gens s’enregistrent sur le forum pour poster de la publicité ou proposer des services payants, mais nous supprimons immédiatement ce genre de contenu, puis nous bloquons les utilisateurs. » Selon Maria, les clichés en question ont aussitôt attiré l’attention des administrateurs du site et ont été supprimés au bout de quelques minutes.

Yoann Barbereau affirme n’avoir jamais posté ces photos personnelles. Il suppose que les clichés lui ont été volés afin d’être utilisés pour lui nuire. Selon son avocat en France, Olivier Arnod, des malfaiteurs se sont servis d’une opportunité pour mettre son client en cause. « Certes, ces photos ont été publiées depuis l’adresse IP de Yoann, mais nous possédons des éléments permettant d’affirmer que mon client n’était pas chez lui au moment où elles ont été mises sur Internet », affirme-t-il.

Olivier Arnod insiste également sur le fait que les photos ne contiennent aucun élément pornographique. « J’ai vu trois photos de deux adultes pendant leurs ébats sexuels. Rien de tout cela n’est interdit, à ma connaissance, ni en France, ni en Russie. Il y a aussi une photo de mon client et de sa fille, tous deux nus, en train de sortir de la douche. Mais des photos de ce genre, vous en avez plein les ordinateurs de beaucoup de gens ! »

« Chez les Russes, c’est le choc immédiat »

La famille Barbereau. Crédits: archives personnels
La famille Barbereau. Crédits : archives personnelles

Irina admet pourtant que la photo de sa fille figurant dans le dossier d’accusation peut effectivement choquer. On y voit Yoann, accroupi à cinquante centimètres de sa fille : elle est en sortie de bain, lui est nu, et on distingue parfaitement ses organes génitaux. « C’est vrai que ce cliché a l’air dégueulasse. Les Russes sont immédiatement choqués en la voyant, explique Irina. Je l’ai moi-même été, d’autant que je n’étais pas là quand la photo a été prise. On peut effectivement imaginer le pire quand on la regarde. »

Lorsqu’elle est tombée sur la photo, avant le début de l’affaire publique, Irina a demandé des explications à son mari. Mais à l’issue de la conversation, elle a été rassurée. « Yoann avait pris toute une série de photos ce jour-là, raconte-t-elle. D’abord, il lui donne sa douche, puis la petite court partout dans l’appartement, et ensuite, il fait une série de selfies avec elle. La photo en question est vraiment ratée, je l’avoue, il aurait dû la supprimer tout de suite. » Irina ajoute que Yoann se prenait souvent en photo. « Il sortait son smartphone toutes les deux minutes, surtout pour photographier notre fille », poursuit-elle, ajoutant qu’elle n’a jamais noté le moindre comportement suspect de son mari vis-à-vis de leur fille.

L’avocat Olivier Arnod note pour sa part qu’en France, la nudité est « perçue de façon variable selon les familles », ajoutant qu’il est assez courant que les enfants en bas âge voient leurs parents nus. « Si un papa s’occupe de sa petite fille, la change et lui donne sa douche, il est naturel que les deux soient nus. Mon client est victime d’une accusation fantaisiste, sans fondement depuis le début », affirme-t-il.

« Tu veux que papa rentre à la maison ? Dis oui. »

Aussitôt après l’arrestation de Yoann Barbereau, la police interroge la fillette, alors âgée de cinq ans. Au cours de l’interrogatoire, l’enfant déclare avoir subi des attouchements de la part de son père. Mais Irina affirme avoir été contrainte de dire à sa fille de dénoncer son père. « J’ai été menacée. On m’a dit que j’irais moi aussi en prison car je figurais aussi sur ces photos, et que notre fille serait placée dans un orphelinat si je ne l’incitais pas à dire que son père est pédophile », explique l’épouse de Yoann Barbereau. Des hommes, qu’Irina prend pour des agents du FSB, la menacent de l’accuser de complicité si la petite ne dénonce pas son père. L’avocat Vladimir Kozydlo, qui a lu les auditions de l’interrogatoire, le confirme : Irina répète plusieurs fois à sa fille qu’elle doit avouer avoir subi des attouchements si elle veut aider son papa. La fillette finit par déclarer : « Oui, papa m’a fait toucher son zizi. »

« On lui demande si elle a subi des attouchements, elle répond non, reprend Olivier Arnod. Ensuite, elle finit par dire oui, au moment où elle comprend ce que l’on attend d’elle. Elle dit : oui, dans l’ancien appartement. C’est-à-dire lorsqu’elle n’avait que trois ans. N’importe quel psychologue vous expliquera qu’à l’âge de cinq ans, il est quasiment impossible de reconstituer ses souvenirs dans le temps », dénonce l’avocat. Selon lui, les déclarations de la fillette ne prouvent qu’une chose : « Elle a dit n’importe quoi pour aider son papa. »

Après cet interrogatoire, Yoann Barbereau est l’objet d’une accusation encore plus lourde : attouchement sexuel sur mineur. Vladimir Kozydlo souligne que son client nie toutes ces accusations.

« L’enquête comporte de nombreuses infractions »

Yoann Barbereau et sa fille. Crédits: archives personnelles
Yoann Barbereau et sa fille. Crédits : archives personnelles

Les avocats russe et français de Yoann Barbereau dénoncent par ailleurs de nombreux vices de procédure au cours de l’enquête. Le 23 octobre 2015, le tribunal Kouïbychevski de la ville d’Irkoutsk a ordonné la levée de la détention préventive de Yoann Barbereau, en mettant en avant l’insuffisance des motifs et la durée abusive de sa privation de liberté. Mais le 27 octobre, cette décision a été annulée par le tribunal de la région d’Irkoutsk. « La décision de levée de détention a été prise un vendredi, avec un délai de trois jours pour faire appel, rappelle Vladimir Kozydlo. Mais elle a été annulée dès le mardi d’après par un autre tribunal, alors que le dossier n’aurait pas dû bouger. Nous n’avons pas eu le temps de réagir. »

En juin 2015, Yoann Barbereau a subi une expertise psychiatrique de deux semaines, afin d’évaluer son comportement sexuel. Le rapport a conclu à une sexualité normale, et sans trouble concernant les préférences sexuelles.

Tous ces faits n’ont été rendus publics qu’en mai 2016. « Jusqu’à présent, nous avions l’espoir et le souhait que les choses se règlent de façon diplomatique et judiciaire, et que nous pourrions obtenir un non-lieu, explique Olivier Arnod. Mais à notre grande surprise, l’affaire a été renvoyée devant un tribunal d’arrondissement. Dès lors, nous n’avions plus d’autre choix que d’en parler. C’est nous qui avons choisi de rompre le silence. »

À l’heure actuelle, Yoann Barbereau est toujours privé de liberté, assigné à résidence sous contrôle d’un bracelet électronique. Il a interdiction de communiquer avec l’extérieur, que ce soit par téléphone ou sur Internet. Il ne peut pas voir sa femme ni sa fille. La prochaine audience doit avoir lieu en juin, à Irkoutsk.

Au terme de l’enquête pénale le concernant, il est sous le coup de quatre chefs d’accusation, dont la production et la diffusion de photos et vidéos pornographiques. Il est aussi soupçonné d’actes à caractère sexuel sur mineur de moins de 14 ans par ascendant. Selon le code pénal russe, l’ensemble de ses crimes est passible d’une peine allant jusqu’à vingt ans d’emprisonnement.

« Des accusations à caractère politique »

Irina en est certaine : quelqu’un a monté l’affaire de toutes pièces. « Mais je ne parviens pas à comprendre qui Yoann pouvait déranger ! Nous avions le projet d’ouvrir un commerce, un réseau de boulangeries-pâtisseries à Irkoutsk. Peut-être que ce n’était pas du goût de certains hommes d’affaires locaux… Mais pourquoi a-t-il fallu le traiter de pédophile ?! », explique-t-elle. À en croire la jeune femme, il s’agit d’un « avertissement » pour tous les étrangers travaillant en Russie : les autorités ont eu besoin d’un souffre-douleur, et Yoann Barbereau s’est avéré, à ses dépens, être le bon candidat.

Yoann Barbereau, de son côté, dénonce des accusations à caractère politique, selon ses avocats. « Pourtant, c’est extrêmement difficile à démontrer », admet Vladimir Kozydlo. « Ces accusations n’ont aucun sens, nous le savions dès le départ, déclare pour sa part Olivier Arnod. Mais qu’y a-t-il derrière : est-ce que ce sont des intérêts locaux à Irkoutsk, un message des autorités fédérales à tous les ressortissants français ? Peut-être encore est-ce lié aux difficultés diplomatiques ? »

Yoann Barbereau avait beaucoup de contacts influents à Irkoutsk du fait de son métier, y compris avec des responsables politiques. Pour Irina, ce genre de personnalités en vue attirent l’attention. Un comité de soutien à Yoann Barbereau, présidé par le journaliste nantais Thierry Guidet, souligne de son côté que cette arrestation a eu lieu sur fond des tensions politiques entre la France et la Russie. Yoann Barbereau paierait-il – très cher – le prix de la dégradation des relations russo-européennes ?

Pour Thierry Mariani, député des Français à l’étranger, cette hypothèse est fantaisiste : « Quand je lis que les autorités russes font payer à cet enseignant de province la non livraison des Mistral… cela ne me semble pas très fiable, honnêtement. Mais j’espère de tout cœur, évidemment, que cet homme aura droit à un procès équitable. »

Une source au sein du ministère français des affaires étrangères et du développement international a précisé au Courrier de Russie que Yoann Barbereau bénéficiait de la protection consulaire des autorités françaises, et que l’ambassade et le ministère étaient intervenus plusieurs fois afin de s’assurer qu’il était en mesure de se défendre et de faire valoir ses droits.