Marina Akhmedova : « J’ai découvert face à un tas de corps à la morgue que les hommes sont très fragiles »

« On m’a dit que j’avais un talent journalistique. Je ne l’avais jamais imaginé »


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La reporter de guerre Marina Akhmedova, lauréate du Prix du journaliste du Courrier de Russie 2015, revient sur ses ancêtres daghestanais, la fuite de ses parents pour se marier, son enfance à Tomsk, ses études universitaires à Makhatchkala, son entrée en journalisme, ses relations avec Dieu et les combattants du Donbass… Rencontre.

Marina Akhmedova. Crédits : archives personnels
Marina Akhmedova. Crédits : archives personnelles

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Marina Akhmedova : Je suis née à Tomsk, en Sibérie, ma mère travaillait dans une école maternelle et mon père enseignait la chimie dans un institut. J’ai été élevée par une grand-mère qui n’était pas ma grand-mère biologique. Nous vivions dans un ensemble de maisons en bois, entourés de toutes sortes de babouchkas, l’une brodait des portraits de Staline, l’autre dansait mais elle était tellement grosse qu’elle faisait trembler toute la maison et une troisième, baba Nioura, était née en 1910, avait perdu son mari à la guerre, n’avait pas eu d’enfant et avait décidé de ne jamais se remarier. C’est elle qui fut ma grand-mère adoptive, mes parents et moi remplacions les enfants et petits-enfants qu’elle n’avait pas eus.

LCDR : Pourquoi vous confier à une grand-mère adoptive ?

M.A. : Mes parents travaillaient beaucoup, mon père à l’institut de recherche et ma mère avait trois boulots, elle nettoyait les rues et travaillait comme assistante dans un laboratoire photo en plus de son travail à l’école maternelle.

Mon père s’est enfui du Daghestan à 17 ans.

LCDR : De quelle région de Russie vos parents étaient-ils originaires ?

M.A. : Les deux venaient du Daghestan, mon père s’en était enfui à 17 ans.

LCDR : Pourquoi ?

M.A. : Mon grand-père paternel travaillait au kolkhoze, et un jour, il avait touché un pot-de-vin de deux moutons. Son fils – et mon futur père – était communiste et il l’a dénoncé aux autorités. Son père ne l’a pas supporté et l’a chassé. Il a pris le train et s’est retrouvé à Tomsk, il avait entendu dire qu’il y avait là une très bonne université, il ne parlait presque pas russe, n’avait jamais passé d’examens en russe mais il a passé les concours d’entrée en physique et mathématiques et a été reçu. Il a même été filmé par la télévision de l’époque, qui avait remarqué cet étudiant qui passait les examens sans parler le russe.

LCDR : Comment vos parents se sont-ils rencontrés ?

M.A. : Quand mon père vivait encore au Daghestan, il a rencontré ma mère et l’a demandée en mariage mais son père à elle a refusé. Ma mère ne pouvait pas aller contre la volonté de son père mais elle ne voulait pas non plus devenir comme ses sœurs aînées, qui avaient été mariées de force à des hommes riches et pas à l’homme qu’elles portaient dans leur cœur. Mon père est parti à Tomsk mais il est revenu un an plus tard et ils se sont enfuis avec ma mère, tous les deux, en Sibérie.

Marina Akhmedova. Crédits : archives personnels
Marina Akhmedova. Crédits : archives personnelles

LCDR : Quand faites-vous connaissance avec le pays de vos parents ?

M.A. : J’allais à l’école à Tomsk mais à sept ans, mon père a décidé de m’envoyer un mois, l’été, dans son village du Daghestan chez un membre de sa famille. Ça s’est très mal passé, je n’ai pas parlé, je n’ai pas dit un mot pendant un mois, je n’avais pas de langue commune avec eux, je me battais tout le temps, je défendais mes droits, là-bas, même les petites filles de sept ans allaient chercher de l’eau dans des bidons mais je refusais, j’ai volé du sucre à ceux qui m’accueillaient. Ils furent très heureux de me voir partir.

Mon père avait dans l’idée qu’il fallait me marier à un Daghestanais… ce fut un fiasco total.

LCDR : Vous faites toute votre scolarité à Tomsk mais vous retournez au Daghestan pour vos études universitaires.

M.A. : Mon père avait dans l’idée qu’il fallait me marier à un Daghestanais… ce fut un fiasco total.

LCDR : Qui a duré combien de temps ?

M.A. : Mes études ont duré cinq ans mais mon père a compris après trois ans que ça ne marcherait pas…

LCDR : Qu’étudiez-vous ?

M.A. : L’anglais et la littérature étrangère.

Il n’y a pas de relation personnelle entre le Daghestan et moi.

LCDR : Qu’est-ce qui vous lie au Daghestan ?

M.A. : Il n’y a pas de relation personnelle entre le Daghestan et moi, j’ai du respect pour mes ancêtres, pour leur fermeté, pour ceux qui ont mis leur vie en jeu, parce qu’une femme pouvait tuer si sa dignité avait été mise en cause mais malgré tout ça, je ne suis pas agressive, je ne tolère pas la violence, je ne supporte pas qu’on contraigne une volonté. Depuis qu’on m’a envoyée à sept ans au Daghestan et que j’ai vu comment on tuait un mouton, je n’ai plus jamais mangé de viande. Je sais que je viens d’une famille de guerriers et pour m’assumer, il est très important de connaître mes ancêtres mais ça ne me fait pas plaisir quand je vois des femmes de ma famille devoir agir sous la contrainte de la force et non de la justice.

LCDR : Et après vos études au Daghestan ?

M.A. : Je suis venue à Moscou pour chercher du travail, j’ai d’abord travaillé dans une maison d’édition où je traduisais des romans policiers de l’anglais vers le russe, faisais le café…

On m’a dit que j’avais un talent journalistique. Je ne l’avais jamais imaginé.

LCDR : Puis…

M.A. : On me disait que j’avais un talent journalistique mais je n’y avais jamais pensé, je ne l’avais même jamais imaginé.

Marina Akhmedova. Crédits : archives personnels
Marina Akhmedova. Crédits : archives personnelles

LCDR : Qui vous l’a dit ?

M.A. : Le rédacteur en chef de cette maison d’édition.

LCDR : Puis…

M.A. : J’ai ensuite travaillé pour le magazine 7 jours, il fallait interviewer des stars, des actrices de série que je n’avais jamais vues, ça se passait très mal mais j’étais bien payée. Un jour, j’ai appelé l’hebdomadaire Rousskiï Reporter, je me doutais qu’ils n’allaient pas m’embaucher puisque je n’étais pas reporter mais ils m’ont dit de venir. Ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de poste mais que je pouvais écrire quelque chose pour eux contre rémunération et j’ai dit oui, mais ensuite, j’ai oublié cette promesse. Quelques soirs plus tard, je reçois un mail harcelant d’un des rédacteurs qui m’écrit qu’ils ont un trou et qu’ils comptent sur moi pour le combler. J’ai écrit un article en maudissant le monde entier, je m’en voulais d’avoir fait cette promesse. Le matin, je suis arrivée à mon travail, j’avais mal dormi, j’ai reçu un coup de fil de Rousskiï Reporter me disant que j’étais embauchée et de venir avec mes papiers, j’ai pris mon sac et Andreï, le directeur de 7 jours, m’a demandé : « Vous allez où ? », j’ai dit : « Je reviens » et je ne suis jamais revenue. Mais il n’y a pas longtemps, sur les réseaux sociaux, Andreï m’a écrit : « Sept ans sont passés et je vous attends toujours ! »

Je ne peux pas dire que ma profession me satisfasse, j’écris pour le texte lui-même. Écrire m’est nécessaire.

LCDR : Quelle relation entretenez-vous avec votre profession ?

M.A. : Je consacre la plus grande partie de ma vie à ma profession, une part peut-être supérieure à ce qu’il faudrait et je ne peux pas dire que ma profession me satisfasse mais j’écris pour le texte lui-même et pas pour gagner de l’argent, l’argent n’est pas une motivation en soi, c’est écrire qui m’est nécessaire, comme certains font des exercices le matin, comme respirer.

LCDR : Qu’est-ce que la guerre en Ukraine a changé en vous ?

M.A. : Elle n’a rien changé en moi sur le plan professionnel. J’ai vu le niveau de violence que les gens sont capables d’atteindre et j’ai compris, oui, que je ne vais rien y changer même avec toute la volonté du monde. Avant cette guerre, j’étais assez bête et naïve pour penser qu’on peut faire changer d’avis les gens mais je me suis retrouvée dans des situations où tout arrivait très vite, au milieu de scènes d’horreur, et alors je sentais, grâce à un sixième sens, que les gens ne sont plus soumis qu’à leur instinct et à l’énergie de la foule, qui est une mauvaise énergie, tout va très vite, tu n’as pas le temps de dire un mot que tu es déjà tué.

La capacité à devenir violent est peut-être la norme.

LCDR : Qu’avez-vous appris d’autre ?

M.A. : J’ai compris que nombreux sont ceux qui peuvent générer de la violence et que cette capacité à devenir violent est peut-être la norme. Dans le même temps, j’ai commencé à ressentir plus de pitié pour les gens, pas seulement parce que je comprends que la vie est un instant bref, j’ai aussi découvert que les hommes sont très fragiles.

Marina en compagnie d’une grand-mère de Slaviansk venue chercher son fils à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, en juin 2014. Crédits : archives personnels
Marina en compagnie d’une grand-mère de Slaviansk venue chercher son fils à Kramatorsk, dans la région de Donetsk, en juin 2014. Crédits : archives personnelles

LCDR : De quelle manière ?

M.A. : J’ai passé quinze jours à Donetsk, les obus passaient au-dessus de nos têtes, la nuit, je me mettais dans une salle de bain parce que c’était la seule pièce sans fenêtre. Je m’installais dans la baignoire avec un coussin, la porte fermée, mais après une ou deux heures, je retournais dans mon lit pour dormir. Chaque jour apportait son lot de victimes mais je lisais sur Facebook ces gens qui écrivaient sur la guerre sans quitter Moscou et ne pouvaient pas imaginer la vraie mort, ne pouvaient pas imaginer l’odeur de la ville bombardée tous les jours, j’ai alors décidé d’aller dans une morgue. Comme les cimetières étaient bombardés et les gens ne pouvaient pas y faire d’enterrements, il y avait beaucoup de corps dans les morgues et quand je suis entrée, j’ai vu des tas de corps humains, il fallait les décrire, je n’étais pas venue pour rien, il fallait regarder chaque corps de ce tas, en fait, c’est plus facile de regarder un tas de corps que chaque corps, j’essaye de les regarder en détails, les détails, j’en ai besoin pour présenter un tableau textuel à mes lecteurs et j’ai vu que les gens sont petits, très fragiles, et que même si c’étaient des hommes ou des femmes corpulents, quand ils sont morts, ils deviennent très fragiles. Je me suis alors dit que la vie est un miracle, que toute personne en vie est un miracle, et qu’il ne fallait offenser ni par des mots, ni par des actes, ni par des bombardements.

Marina en compagnie d'un orphelin à Kramatorsk, la région de Donetsk. Crédits : archives personnels
Marina en compagnie d’un orphelin à Kramatorsk, la région de Donetsk. Crédits : archives personnelles

LCDR : Que vous semble être la particularité de la guerre en Ukraine ?

M.A. : La guerre en Ukraine est contre-nature, elle est tellement contre-nature qu’elle en devient encore plus dégueulasse.

Marina au monument de Saur-Mogila, dans la région de Donetsk, en été 2014.
Marina au monument de Saur-Mogila, dans la région de Donetsk, en été 2014. Crédits : archives personnelles

LCDR : Quelles sont les personnes qui vous ont le plus marquée au cours de cette guerre ?

M.A. : J’étais en reportage avec des espions de la République populaire de Donetsk emmenés par un certain Allan, fanatique de Saint Séraphin, qui me disait qu’il voulait que je sois « des nôtres » parce qu’il était un soldat du Christ. Nous nous sommes retrouvés dans un café dans le district Kievski de Donetsk, et il voulait me montrer son côté masculin, les obus tombaient de tous les côtés mais il ne voulait pas me montrer qu’il avait peur, qu’il voulait partir de ce café en courant, il m’a alors demandé : « On court, ou une salade ? » et j’ai pensé à mes ancêtres femmes et à la façon dont elles furent traitées et j’ai dit : « Décide toi-même », je ne voulais pas qu’il me fasse décider, et il a dit : « Un steak saignant ! »

LCDR : Et…

M.A. : En fait, la situation était très désagréable, le bâtiment tremblait, les fenêtres éclataient et je regardais Allan dans les yeux, nous étions en plus devant des fenêtres, je mangeais un dessert et j’avais des difficultés à l’avaler, je me disais que c’est bête, ça sert à quoi ? Un de ses soldats a dit : « Partons », Allan a dit : « Voilà » et je fus la première à regagner la voiture. Ils m’ont ensuite déposée à mon hôtel et j’ai salué Allan en lui disant de faire attention à son cœur, il m’a répondu qu’il était un guerrier du Christ et qu’il avait le cœur solide. Quatre jours plus tard, j’ai appris qu’il venait de mourir d’une crise cardiaque.

LCDR : D’autres histoires marquantes ?

M.A. : Quand j’ai visité la base de la République populaire de Donetsk, j’ai vu deux hommes attachés à un poteau avec une pancarte « Traître » autour du cou, j’ai demandé ce qu’ils avaient fait et on m’a répondu : « Ce sont des sales types, ne t’approche pas d’eux, ils ont tué des civils. » Les combattants faisaient leurs exercices sans faire attention à eux, il y avait une sorte d’espace assez visible entre ces hommes attachés et les combattants. Je pense que les crimes comme le meurtre doivent être punis mais je suis frappée par des scènes pareilles qui sont moyenâgeuses, ce châtiment ne rendra personne meilleur. Quand une foule tue, c’est qu’elle est parcourue par un certain type d’énergie et ce n’est pas une pancarte « Traître » qui va l’en empêcher, une telle démonstration n’atteint jamais son but éducatif, au contraire, les gens deviennent pires quand ils voient la violence contenue dans cette pancarte.

Quand les bombardements ont commencé, les corps des soldats allemands et soviétiques ont commencé à ressortir du sol.

LCDR : Une autre ?

M.A. : J’étais devant le monument de Saur-Mogila en Ukraine, qui fut érigé en l’honneur de la victoire des soviétiques sur les fascistes, des dizaines de milliers de soldats y ont péri. Ce monument a une valeur sacrée pour les Ukrainiens de l’Est, tous les écoliers allaient le visiter, on leur contait les exploits de leurs grands-parents. Quand la guerre en Ukraine a commencé, ce monument a été occupé par les détachements des insurgés, composés en grande partie de volontaires russes, et bombardé à de nombreuses reprises par l’Armée ukrainienne, et les cadavres des soldats allemands et soviétiques ont commencé à ressortir du sol. C’était une sorte de métaphore ; pendant la Seconde Guerre mondiale, les Russes et les Ukrainiens ont combattu les Allemands, aujourd’hui, leurs petits-enfants s’entretuent. J’étais en haut du monument avec des insurgés, en bas, on entendait encore des tirs. Il y avait un char encore brûlant dont un insurgé a sorti un pied de soldat ukrainien.

LCDR : Un pied ?

M.A. : Un pied oui, chaussé d’une botte. Un des insurgés a sorti son arme et a dit qu’il voulait fusiller le pied, j’ai eu si peur que je leur ai dit que s’ils tiraient sur ce pied, ce serait un crime contre l’humanité et leur ai demandé de ne pas le faire. L’insurgé m’a alors dit :
« Tu aurais mieux fait de ne pas venir. » Je me suis mise à protester, leur commandant m’a entendue et a accouru vers nous, j’ai alors crié cette phrase dont je me rappellerai toute ma vie : « Laisse tranquille ce pied, tu ne sais pas si c’est celui d’un militaire qui a fait la guerre contre sa volonté ou celui d’un soldat sous contrat. »

J’espère avoir le prix Nobel de littérature.

LCDR : Quels sont vos espoirs ?

M.A. : J’espère réussir ma vie personnelle, j’espère que le moi journaliste n’empêchera pas le moi personnel. J’espère que le livre que je viens d’écrire aura du succès, j’en suis à mon septième et celui-là parle des démons, l’action se passe en Ukraine, j’espère qu’il me vaudra le prix Nobel de littérature !

LCDR : Quels sont vos rêves ?

M.A. : Comment ça, mes rêves ?

LCDR : Vos rêves, les rêves que vous faites les yeux ouverts ?

M.A. : Je ne fais pas de tels rêves. J’ai les rêves de tout le monde, je rêve d’avoir une famille mais je voudrais avoir aussi du temps pour écrire des livres.

Je crois que Dieu est plus gentil que celui que présente l’Église.

LCDR : Dieu ?

M.A. : Je suis orthodoxe mais je ne suis ni croyante ni religieuse, j’ai les plus grandes réserves sur tout ce que l’Église raconte et je regarde les relations à Dieu d’une toute autre manière. Je crois que Dieu est plus gentil que ce que présente l’Église, je n’aime pas ces tentatives de l’Église d’annihiler la volonté des gens, toute personne a la liberté de choisir et même Dieu s’arrête devant le choix des hommes.

LCDR : Vous avez des regrets ?

M.A. : Je regrette beaucoup que baba Nioura, cette grand-mère qui m’a élevée, soit morte avant que j’aie pu lui témoigner toute ma reconnaissance. À propos de la guerre, je n’ai aucune influence sur son cours, mes regrets personnels sur le nombre de morts n’ont aucun sens, je regrette certains éléments de ma vie personnelle où je n’étais pas assez bien.

LCDR : Lesquels ?

M.A. : Ce sont des choses très personnelles… Il se trouve des situations où je quitte les gens, où on cesse de se parler, où je ne parviens pas à leur expliquer, les mots alors ne marchent pas pour exprimer ce qu’on ressent, soit ce sont mes paroles qui sont mal interprétées, soit c’est moi qui interprète mal celles de l’autre.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans une vie ?

M.A. : L’amour. L’accomplissement personnel.