Une autre Russie

Vladimir Poutine a remporté la présidentielle russe avec 63,75% des voix, Guennadi Ziouganov a obtenu 17,19% des voix, Mikhaïl Prokhorov, 7,82%, Vladimir Jirinovski, 6,23% et Sergueï Mironov, 3,85%.


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Manifestation pro Poutine
Meeting pro-Poutine, le 23 février 2012 au stade Loujniki de Moscou.
Photo: Benjamin Hutter

Les Russes qui pleurent la victoire de Poutine ne sont certes pas tous riches, je l’admets. Parmi eux, on ne trouve pas que des employés de banques mais aussi des poètes démunis ; ce qui les distingue pourtant, c’est d’avoir eu, à un moment ou un autre de leur vie, une chance à laquelle les Russes venus applaudir Poutine sur la place du Manège le soir du 4 mars n’ont jamais eu droit.

Les Russes qui piétinent aujourd’hui les portraits du président ont la chance d’être nés dans une grande ville, d’avoir eu des parents qui ne buvaient pas, d’avoir fait des études. Ils ont pu bénéficier de conditions qui leur ont permis de développer un esprit critique et une forme d’intelligence ; qui ont nourri leur idéalisme et leur permettent de rêver d’un monde meilleur ; qui les ont rendus suffisamment courageux pour exiger ce monde meilleur ici et maintenant.

Si toute la Russie avait eu cette chance, le morne colonel du KGB aurait été remplacé depuis longtemps par un brillant self made manager appréciant par-dessus tout la concurrence honnête ; mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Malheureusement, la majorité des Russes vivent dans des conditions leur permettant difficilement de « ne pas se plier au régime ».

Il est aisé d’avoir l’esprit indépendant quand on vit dans un lieu réunissant une centaine de facultés et des milliers d’entreprises avides de vos compétences. Ça l’est beaucoup moins quand on vit dans une ville où une seule usine nourrit 90% de la population ; où l’on a le choix, pour faire des études, entre l’école des pompiers et celle des coiffeurs ; et où, pour ouvrir une PME, on est contraint et forcé de coopérer avec les autorités.

Certes, on peut toujours opter pour Moscou et ses opportunités en pagaille. Le problème, c’est que toute la Russie ne peut déménager à Moscou ; et ce n’est pas la faute des Russes vivant au-dehors des murs crénelés si leur pays continue d’être l’espace de la survie et de la nécessité plutôt que du savoir-vivre et du bon goût.

Un autre combat

Dans ce contexte, les Russes chanceux – plutôt que de pointer du doigt les partisans de Poutine en s’exclamant sur leurs comptes Facebook,  comme ce metteur en scène en vogue, « Mais qui sont tous ces gens ? Comment puis-je vivre avec eux dans un même pays ? » – feraient mieux de se demander pourquoi le « dictateur sanglant » continue de rafler ses 63,75% (allez, disons 54%) quand ses adversaires, nobles et intrépides, piétinent dans la minorité. Et si ces derniers désirent véritablement que la Russie se reconnaisse, un jour, dans les valeurs démocratiques, ils pourraient, au lieu de battre le pavé, commencer de se rendre un peu moins souvent à Paris et un peu plus souvent au-delà de l’Oural ; de nouer des liens en région, d’y lancer des projets, d’y développer des entreprises – bref, d’arrêter de considérer la province comme un niveau de jeu inférieur qu’eux, leurs parents ou leurs grands-parents ont habilement franchi. C’est de leur propre pays qu’il s’agit, le même pour tous et qui ne pourra aller de l’avant qu’avec la participation de toutes les franges de la population.

Le problème, c’est que les manifestants ne se posent pas la question en ces termes ; tout ce qu’ils veulent, ce sont des privilèges supplémentaires pour leur classe « créative ». Ils peuvent difficilement imaginer que vivent, à côté d’eux, des gens menant, au quotidien, des combats plus substantiels que celui pour des élections honnêtes.

Une autre liberté

Si la Russie regorge encore et toujours de gens prêts à participer aux fraudes électorales – qu’il s’agisse de l’institutrice de campagne qui, désignée à la présidence de la commission électorale, falsifie les protocoles ou du jeune de Krasnoïarsk qui, en échange d’un voyage à Moscou, accepte de voter dans une dizaine de bureaux –, ce n’est pas parce que ces gens sont « esclaves dans l’âme », comme vous le serineront en choeur ceux qui participent aux manifestations anti-Poutine.

Ce n’est pas la peur qui les anime mais un mépris profond de la hiérarchie et une conscience absolue de la vanité de tout système. Ces Russes qui vivent au fin fond du pays – dans des régions peuplées par les descendants des serfs en fuite, les exilés et les bagnards, où l’hiver dure huit mois sur douze et où toute ville est une oasis dans la taïga –savent, mieux que les autres, que c’est quand on la dérange le moins que la Russie se porte le mieux, qu’il existe des forces supérieures au pouvoir humain et que, s’il se trouve des êtres assez idiots pour penser le contraire, autant les laisser s’amuser à leurs jeux ridicules. Et autant participer, une fois tous les six ans, à leur cérémonie dérisoire – donner un doigt pour garder le bras, sacrifier la liberté de crier « À bas Poutine » pour conserver celle d’ignorer royalement son existence.

Voilà des centaines d’années que les Russes trompent la terre entière en laissant croire que leur pays est une prison. Et à le voir de loin, l’impression est flagrante. Pourtant, à s’en approcher de plus près, on remarque que les barreaux sont rouillés, que les « détenus » fument des joints et écoutent de la musique à fond, que les gardiens n’ont qu’une idée très vague de ce qui se passe à l’intérieur des cellules.

En vérité, la Russie n’est pas un pénitencier mais un bateau immense, porté par le vent vers une direction inconnue. Le capitaine pense que c’est lui qui dirige le navire – et les passagers ont la sagesse de l’entretenir dans cette illusion.