Vladimir Medinski : « En matière de vues politiques, je suis russe »

« Nous prendre les îles Kouriles de force ? Le plan est mal barré. Alors il faut nous persuader que nous les avons occupées illégalement. Eh oui, à un moment, nous nous sommes persuadés que nous avions occupé les pays baltes, et les pays baltes se sont détachés gaiement. Est-ce que quelqu’un s’en porte mieux aujourd’hui ? » : interview avec le ministre de la culture russe


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Vladimir Medinski, ministre de la culture de la Fédération de Russie, répond aux questions du journal Gazeta Kultura. Le Courrier de Russie a traduit les extraits de son interview. 

Vladimir Medinskiï
Vladimir Medinskiï

Kultura : Commençons par des questions qui traversent aujourd’hui largement l’opinion publique. Il s’agit, en premier lieu, du scandale autour du prochain projet du réalisateur Aleksandr Mindadze. Est-il vrai qu’après que le conseil d’experts a voté pour, vous avez en personne rayé Hans chéri, cher Piotr de la liste des films autorisés à recevoir un soutien étatique ?

Vladimir Medinski : Dans notre pays, tous les films prétendant au soutien de l’État sont visionnés par trois conseils : un conseil d’expertise, un conseil socio-psychologique et le conseil de la Société russe d’histoire militaire. Le conseil d’experts, constitué pour une grande part de producteurs, a effectivement soutenu le projet de Mindadze. Les sociologues ont dit moitié-non. Mais les historiens, eux, ont exprimé un franc refus. Sachant que l’action du film se passe à la veille de la Grande Guerre patriotique, vous m’accorderez que ce n’est pas rien. Les événements décrits dans le scénario contredisent la vérité historique. En outre, on y trouve des allusions politiquement incorrectes sur l’égale culpabilité de l’Union soviétique et de l’Allemagne dans le début de la Seconde Guerre mondiale.

Nous avons demandé que la société des historiens militaires formule des griefs précis, j’ai personnellement discuté avec Mindadze, je lui ai demandé : « Vous placez l’action en 1940 dans une usine militaire russe, c’est par principe ? ». Il a répondu : « Moi, ça m’est égal, moi, c’est l’amour qui m’intéresse ».

« Et l’amour, ce serait possible dans une usine civile, et plutôt en 1933 qu’en 1940 ? », j’ai demandé. Il m’a répondu que c’était possible.

K. : C’est donc un principe, pour vous, que chaque film prétendant au soutien étatique doive être visionné par un conseil d’histoire militaire et, si besoin, fasse appel à des consultants-historiens ?

V.M. : Si le film en question aborde des sujets historiques douloureux – oui. Bien sûr, s’il est question de l’époque d’Oleg le Sage, il est absurde de chercher la vérité historique, personne ne sait rien précisément, tout est basé sur des légendes…

K. : Mais toute légende est idéologiquement orientée.

V.M. : Je dirais les choses ainsi : ces légendes profitent-elles ou non à l’État ? Je ne vois pas de raison de soutenir un film qui ferait la propagande d’une théorie normaniste primaire. Cela contredit autant le bon sens que la perception de soi de l’État. Les Vikings, qui n’avaient même pas d’écriture, auraient civilisé et étatisé la Russie kiévienne ? C’est juste ridicule.

Quant à la question de l’avant-guerre, il est malheureux qu’elle soit parfois envisagée dans la perspective des fantasmes de Souvorov-Rezun, Latynina et Solonine. Tous ces « historiens-publicistes », à partir de positions diverses, visent une même cible : prouver la nature agressive des intentions d’avant-guerre d’une Union soviétique ayant conclu avec l’Allemagne un accord contre l’Europe. Soi-disant, à la toute dernière seconde, un chat noir est passé entre eux, et les alliés se sont pris de bec – par hasard. De cela, il découle la chose suivante : Staline est égal à Hitler, l’Union soviétique à l’Allemagne fasciste, le Parti des bolchéviques est égal au Parti nazi, et la guerre a eu lieu entre deux régimes également détestables. Partant de cette logique, l’URSS est à peu de choses près comparable à la Roumanie. Un État qui a commencé la guerre en 1939 d’un côté, et l’a terminée de l’autre. Seulement, la question se pose – dans ce cas, que faisions-nous à la conférence de Postdam ? Nous nous sommes collés à la grande victoire des forces du Bien : Angleterre, France et USA ? Nous avons bondi depuis l’autre côté de la Lune ? Mais alors, le problème ne concerne plus que Chikotan et Itouroup, non – ce sont toutes les îles Kouriles, et Sakhaline, et la Baltique, et la région de Kaliningrad, et la moitié de la Carélie, et puis Vyborg que nous avons occupées illégalement. Croyez-moi : ces disputes ne concernent pas l’histoire. Elles concernent l’argent. L’argent et le territoire.

K. : Évidemment. Les questions d’histoire sont, avant tout, des questions géopolitiques.

V.M. : Nous prendre les îles Kouriles de force ? Le plan est mal barré. Alors il faut nous persuader que nous les avons occupées illégalement. Eh oui, à un moment, nous nous sommes persuadés que nous avions occupé les pays baltes, et les pays baltes se sont détachés gaiement. Est-ce que quelqu’un s’en porte mieux aujourd’hui ? L’OTAN, sans conteste, les Baltes – ce n’est pas sûr. Je me souviens comme si c’était hier de l’état d’esprit de l’année 1989, de l’article de Soljenitsyne sur le fait que les Slaves devaient prendre le large. Russie, Ukraine, Biélorussie – et que les autres se débrouillent. Larguer tous ces boulets. Marre de nourrir le Caucase, suffit de nourrir l’Asie centrale… À peu près ce qui s’est tramé dans toutes les républiques de l’URSS. L’Ukraine croyait pieusement qu’elle deviendrait au bout de cinq ans une deuxième France. Et pourquoi pas ? Même territoire, des conditions géo-climatiques comparables, une industrie lourde qui n’a rien à leur envier…

K. : Ça fait déjà cinq fois cinq ans…

V.M. : …Et Soudak et Alouchta ne sont toujours pas Biarritz. La même bouillie sonnait aux oreilles des Tadjiks, des Ouzbeks et de tous les autres peuples, malheureux à mon sens, malades de furie nationaliste. Ils ont chassé les médecins et les ingénieurs russes : genre, nous ferons tout très bien nous-mêmes ici. Mais qui fait quelque chose ? Les bourgeois comprador ? Les anciens apparatchiks, ça oui, ils font tout ce qu’il faut pour eux-mêmes. Mais vous, les amis, vous êtes aujourd’hui obligés de venir balayer nos rues parce qu’à la maison, il n’y a pas de travail, et rien pour nourrir les enfants.

K. : Qu’en pensez-vous : les personnalités que vous avez énumérées – Souvorov, Latynina, Solonine – participent-elles au grand jeu géopolitique contre la Russie par intérêt ou pour des motifs idéologiques ?

V.M. : L’intelligentsia agit, en règle générale, par sincère conviction.

K. : C’est-à-dire qu’elle salope gratuitement ?

V.M. : En fait, ils considèrent qu’ils agissent bien, et que c’est nous, précisément, qui salopons. Qu’il faut faire pénitence, nous mettre à nu, répudier le passé soviétique criminel, déterrer tout le monde – de Staline à Gagarine – et les brûler, les fusiller jusqu’au dernier et commencer une vie nouvelle, démocratique et heureuse. Navalny remplacera Staline, et à la place de Gagarine, Gozman s’envolera visiblement pour quelque part. Ils y croient. Peut-être que le Département d’État américain paie effectivement des gens qui travaillent dans la politique concrète, mais l’intelligentsia… je pense que Souvorov cherche simplement la gloire. Dire que Joukov était un grand stratège ne rapporte aucune gloire, mais si Joukov était un « boucher sanguinaire », alors…

K. : Selon vous, le système de la présentation des films est-il justifié ? Les échos sont terribles dans cette même presse libérale, on dénonce le scandale. Comment ça, on oblige d’immenses artistes à prouver des choses, comme des petits garçons ! La manière est typique de l’intelligentsia russe : il faut prendre l’argent de l’État, mais dire merci – jamais. Prends, fourre dans ta poche, et continue d’en faire tout ce que tu veux.

V.M. : Si vous commandez une vidéo publicitaire à 50 000 dollars de budget, on vous fait et la présentation, et le découpage, et on vous raconte le sujet, et on vous dit qui va jouer – on chante et on danse pour vous en échange de cet argent. Mais quand ces gens, souvent les mêmes – et beaucoup de réalisateurs, chez nous, ont commencé par faire des clips – viennent demander à l’État 5 millions de billets verts, là, l’exigence de prouver quelque chose les assomme. Mais justement : tu dois exactement cent fois plus. Tu dois et prouver et raconter, et montrer et expliquer – quel intérêt aurait l’État à financer ton film. C’est un système honnête, normal, transparent. Bien sûr, ils sont habitués à autre chose : qui à écraser de son autorité, qui à se mettre d’accord sous la table.

K. : J’ai observé que la principale pomme de discorde, en Russie contemporaine, n’était pas les 13 dernières années, mais l’époque soviétique. C’est précisément sur le rapport à cette période que les gens se mettent mutuellement à l’épreuve. Que faire face à cela ?

V.M. : Le seul point de vue juste sur l’histoire soviétique, comme sur toutes les périodes de l’histoire de notre pays en général, est simple et évident : nos ancêtres, par la voie d’un labeur colossal et de sacrifiés en nombre immense, nous ont laissé un grand pays. Nous devons savoir comment ils l’ont fait, estimer et respecter leur héritage et, partant de cela, construire notre vie à venir.

K. : Quel rapport entretenez-vous à l’épouvantail de ces vingt dernières années : au terme d’« idéologie » ? Vous le prononcez à voix haute ou seulement pour vous ?

V.M. : Je le prononce. Je considère que l’idéologie, c’est-à-dire l’éventail des idées, est une chose très juste. Sans les idées, l’homme devient un animal.

K. : Outre « le commissaire », on vous appelle aussi « le protecteur ». Ce qualificatif est-il à votre goût ? Que faut-il protéger aujourd’hui, et de qui ?

V.M. : Il faut en permanence protéger le Bien du Mal… J’ai du mal à déterminer précisément mes convictions idéologiques et politiques propres. Pour cette raison, je citerai la phrase d’un autre, qui me plaît beaucoup en ce qu’elle correspond entièrement à ce que je ressens à l’intérieur : « En matière de vues politiques, je suis russe. »