Sergueï Sobianine : « Moscou n’est pas un État dans l’État »

Transports en commun, circulation, Grand Moscou, kiosques, sécurité sociale, immigration…le maire de Moscou Sergueï Sobianine se livre dans la première interview de son nouveau mandat


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Élu le 8 septembre 2013 avec 51,37% des voix, le maire de Moscou Sergueï Sobianine a livré la première interview de son nouveau mandat au site d’informations Lenta.ru. Le Courrier de Russie a sélectionné les principaux thèmes abordés.

Sergueï Sobianine, lors de l'interview au journal Kommersant (encadré plus bas) Photo : D.Grichkine/Mairie de Moscou
Sergueï Sobianine, lors de l’interview au journal Kommersant (encadré plus bas) Photo : D.Grichkine/Mairie de Moscou

Note aux lecteurs : Cette interview date d’avant les émeutes à Birioulevo.

Sur Moscou

La Russie paye-t-elle pour Moscou ?

Les richesses de Moscou constituent 18 % du PIB national, et la capitale abrite, officiellement, 8 % de la population russe – ce à quoi il faut bien entendu ajouter une part de travailleurs non moscovites. La présence de cette force de travail supplémentaire n’est d’ailleurs pas une mauvaise chose – elle témoigne du fait que nous créons, dans la capitale, des emplois qui sont absents des régions. Sans Moscou, ces gens se retrouveraient sans travail, puisqu’on n’est pas certain qu’ils parviendraient à se reconvertir.

Moscou est aussi une ville industrielle qui, hormis le secteur pétro-gazier, produit 10 % de toute la production industrielle du pays. Elle suit toutefois un développement post-industriel : la part de l’industrie y diminue progressivement, au profit de celle des services – sur un modèle que l’on observe d’ailleurs dans toutes les grandes agglomérations mondiales. Moscou abrite encore un tiers du potentiel scientifique du pays, dans le domaine des innovations et du dépôt d’inventions autant qu’en termes de présence de thésards, docteurs, etc.

Et ce notamment parce que Moscou est un centre éducatif. Un million d’étudiants environ y font leurs études, dans des établissements qui sont sans aucun doute sont les meilleurs de Russie, bien que peu cotés dans les classements internationaux. 80 % des plus grandes entreprises informatiques ont également élu domicile à Moscou… Et la liste des secteurs est encore longue : commerce, centres financiers, banques…

Il faut appréhender Moscou comme une mégapole, ce qui est loin d’être simple. Vous avez des gens qui déplorent cette concentration d’une telle quantité de population, d’autres qui estiment que c’est positif, certains enfin qui, partagés, voient d’un mauvais œil le développement futur de la ville. Mais si on observe les expériences d’autres agglomérations du monde, on remarque que l’urbanisation, dont on parlait il y a 20 ou 30 ans et par laquelle l’Europe aussi est passée, n’est pas terminée. Tous les pays en voie de développement vont dans cette direction, et même les économistes de la Banque mondiale le disent : les pays aux grandes mégapoles ont un fort potentiel de développement, alors que ceux qui n’ont pas su en bâtir prennent du retard.

Sur la sécurité sociale

Quelle direction prend Moscou dans le domaine ?

Le développement de la sécurité sociale pour les Moscovites doit passer principalement par le fait de cibler au mieux la population, et c’est précisément ce vers quoi nous nous dirigeons. À titre d’exemple, nous avions commencé par nous pencher sur les conditions de vie de nos anciens combattants : de quoi avaient-ils besoin, quels étaient les manques ? À partir des conclusions de ces enquêtes, nous avons dressé une liste des besoins véritables, concrets de chacun : pas de réfrigérateur, besoin d’aller chez le médecin, d’une infirmière à domicile… Cette expérience à été reproduite avec les personnes gravement handicapées. Sur 150 mille individus, nous en avons identifié 80 mille ayant besoin d’une aide concrète.

Cette approche permet une dimension humaine dans le travail avec les citoyens, et nous avons bien l’intention de continuer dans cette voie pour chaque groupe social vulnérable.

Sur le Grand Moscou

Où en est-on ?

Le territoire du Grand Moscou restait le seul non entièrement construit. Nous avons donc décidé de le prendre en mains, de faire en sorte que son développement s’accorde avec celui de la ville, qu’il ne devienne pas un espace de construction anarchique. Le Grand Moscou n’est pas une épine dans le pied de la capitale : il s’agit d’un de ses territoires à part entière, que nous voulons dynamiser par le biais de la création d’emplois, de logements et de zones vertes. L’objectif est notamment d’y générer environ un million d’emplois.

Prenez le quartier de Roumiantsevo, que le métro reliera à Moscou dès la fin 2014. On y construit déjà des bureaux qui pourront accueillir jusqu’à 30 mille personnes. Ce qui crée un mouvement de migration des entreprises, qui commencent à quitter le centre pour cette périphérie. Si nous n’avions pas récupéré ces territoires, ces entreprises auraient de toute façon abandonné un centre ville aux loyers beaucoup trop élevés pour elles, et nous aurions perdu un important potentiel économique.

Nous menons d’ailleurs une politique visant à motiver les entreprises à s’installer à l’extérieur du centre. Pour commencer, la construction de bureaux dans Moscou a été gelée, annulant quelque 11 millions de mètres carrés de contrats d’investissement. Ensuite, l’offre en immobilier professionnel diminuant dans le centre et les locaux devenant de plus en plus chers, les entreprises sont attirées d’elles-mêmes par ces emplacements plus excentrés, connectés aux réseaux de transport et moins onéreux. Il n’est même pas besoin de leur forcer la main.

Quant au logement, nous avons opté pour une politique un peu particulière. Les quartiers les plus proches du MKAD abriteront des constructions résidentielles à forte densité : entre Chtcherbinka et Vnoukovo. Ceux plus excentrés (jusqu’à Troïtsk) offriront des constructions à plus faible densité. Enfin, les frontières les plus reculées du Grand Moscou se caractérisent par une zone récréative, qui restera globalement telle quelle. Nous voulons précisément éviter dans ce secteur la construction massive ou sauvage, préserver ces territoires.

Sur les transports en commun

Et le transport terrestre, dans tout ça ?

Nous avons, outre le métro, tout un programme de développement du transport ferroviaire terrestre. Il s’agit d’un grand projet en deux parties : construction d’une MKJD (ligne de train circulaire) et création de nouvelles lignes de train de banlieue. Il s’agit pour nous d’un projet plus important que le métro en termes d’efficacité, puisque c’est le meilleur moyen de relayer les villes alentour au centre de la capitale. Des villes comme Paris ou Londres ont mis en place ce type d’infrastructures depuis longtemps.

Un autre grand projet concerne la reconversion des lignes de tramway. À terme, leur circulation sera indépendante de la circulation automobile, et les wagons eux-mêmes seront modernisés – confort et aspect extérieur. Les bus, enfin, bénéficieront de plus de voies spéciales et d’une cure de rajeunissement de leur parc automobile.

Le pôle transports est sans conteste le plus complexe et le plus lourd de notre programme, et il nécessitera sûrement des financements supplémentaires. Toutefois, je le considère comme absolument essentiel pour Moscou : il s’agit d’améliorer le confort des usagers, de garantir l’accroissement du transport terrestre et d’en assurer la ponctualité. Nous nous y attellerons dès l’année prochaine.

Ouverture d'un nouveau tronçon de route Photo : Samarine/Mairie de Moscou
Ouverture d’un nouveau tronçon de route Photo : Samarine/Mairie de Moscou

Sur le rythme de développement de Moscou

Pourquoi si vite, et « sans les gens » ?

Je regrette évidemment que nous ayons géré certains projets plus rapidement que si nous les avions soumis au débat avec les Moscovites. Mais si nous agissons ainsi, c’est que nous accusons un retard de 20 ans dans notre développement. Ces projets auraient dû être engagés au lendemain de la chute du socialisme, au moment où la quantité de véhicules individuels à explosé, étranglant la ville à petit feu. Mais personne, à l’époque, ne s’est soucié des questions de circulation. Un peu comme avec les taxis : on vous oublie, roulez et travaillez comme vous voulez, on s’en fout. Tout n’est pas à rejeter, mais le problème est que nous avons fermé les yeux aussi sur certaines choses inadmissibles : nous avons tout simplement oublié la discipline élémentaire qui doit régner dans les rues  et sur les parkings. Et nous avons frôlé, sur la route, une situation véritablement apocalyptique.

C’est pourquoi nous avons décidé, certes un peu à la hâte, de créer ces voies réservées pour les bus. D’abord, cet espace de la route servait de parking de fortune, et la circulation y était impossible. Les bus, voyant leur itinéraire encombré, étaient contraints de se rabattre sur la voie du milieu, entravant la circulation. Ces nouvelles voies réservées sont là pour fluidifier le trafic et non le ralentir. Ensuite, nous craignions qu’en ne faisant rien et en laissant les bus se retrouver coincés dans les embouteillages, les passagers ne soient incités à prendre la voiture. Car « pourquoi rester debout dans un bus immobile quand je pourrais être assis tranquillement dans ma voiture ? »

L’autre projet sur lequel nous avons agi rapidement concerne la création de zones piétonnes dans le centre-ville. Il s’agissait d’un programme d’aménagement important non seulement du point de vue de la circulation, mais aussi dans l’optique du développement futur de notre ville. Que voulez-vous : que nous fassions de la capitale une ville agréable pour tous, ou que nous continuions de laisser les véhicules se garer de façon chaotique sur les trottoirs ? Vous savez, la construction des premières zones piétonnes sur Kamergersky et Stolechnikov avait déclenché une vague de colère chez les commerçants. Je me souviens d’une pétition dans laquelle ils s’indignaient : « Mais que faites-vous ?! Nos affaires sont déjà difficiles, mais là, vous signez leur mort, etc. » Eh bien, un an plus tard, ce sont les mêmes qui me disent : « Notre client-type a changé, le nombre de gens qui entrent ou passent devant nos boutiques a largement augmenté. Merci beaucoup ! »

Sur sa vision du poste de maire

Le gouverneur d’un État dans l’État ?

Moscou n’est pas un État dans l’État, c’est simplement une grande mégapole. J’estime que le maire d’une ville russe occupe à 90 % un poste de gestion, à la différence des villes européennes, comme… à vrai dire, je ne sais avec laquelle comparer. Voilà,  comme Madrid, par exemple. La fonction du maire de Madrid et de son administration est totalement différente de la nôtre. En outre, alors qu’autorités régionales et municipales sont distinctes en Europe occidentale, chez nous, elles se superposent. Le maire de Paris, par exemple, ne gère ni la construction des routes, ni celle du métro… bref, il ne s’occupe de presque rien sur le plan de la mise en place des infrastructures. Ses fonctions sont tout autres. Comme beaucoup de ses homologues européens et à la différence de nous, il fait de la politique. Par ailleurs, il est maire d’une ville, Paris, qui compte deux millions d’habitants – soit l’équivalent de Moscou intra-koltso ! C’est sans conteste deux poids, deux mesures !

Travaux MojaÏsky Chaussée, Photo : Grichkine/Mairie de Moscou
Travaux MojaÏsky Chaussée, Photo : Grichkine/Mairie de Moscou

Sur la suppression des kiosques

A-t-on tué le commerce de proximité ?

Nous avons supprimé les chaînes de commerce mobile et créé des projets de remplacement en fonction des besoins concrets de la population. Car ces kiosques, à 80 %, ne vendaient pas les produits courants dont ont besoin les grands-mères et grands-pères. Non, ils vendaient de la bière, des cigarettes, des kebabs, des vêtements made in China, etc. Nous ne sommes pas indifférents aux besoins des Moscovites. Les projets de suppression ont été initialement présentés aux entités municipales, aux habitants des quartiers. Nous leur avons dit : « Vous vivez ici : de quoi vous avez besoin ? » Vous voulez 20 kiosques ? Les voilà. En réalité, le problème est ailleurs : les chaînes de commerce ont disparu du centre-ville. À la place des magasins d’alimentation se sont installées des boutiques de luxe et des bijouteries. Toutes nos tentatives pour y voir s’ouvrir des enseignes proposant des produits de consommation courante à des prix accessibles sont malheureusement tombées à l’eau. C’est ainsi – le marché dicte aussi ses règles. Néanmoins, nous avons vendu plusieurs locaux à des chaînes de magasins alimentaires. Si cette expérience fonctionne, nous pourrons l’étendre. Quant aux kiosques, le plan de suppression touche à sa fin en 2014. Nous en ferons le bilan avec les habitants.

Sur la constitution de ghettos ethniques à Moscou

Comment lutter contre cette tendance ?

Moscou n’a pas de tels quartiers, mais le risque existe bien. Certains experts affirment qu’il serait positif de créer des « Chinatowns », mais j’y suis, personnellement, catégoriquement opposé. L’installation de ce type de quartiers mono-ethniques est lourde de conséquences, sur le plan de la criminalité urbaine et, plus généralement, du point de vue du bien-être des citoyens. Les gens se retrouvent divisés, des groupes vivent selon leurs propres règles, isolés. Il faut noter que Moscou se distingue de beaucoup d’autres grandes mégapoles en ce que l’aménagement du territoire y est le même dans le centre qu’en périphérie. Tout comme le niveau de criminalité. C’est une spécificité unique de la capitale russe : aucune autre mégapole au monde ne peut se targuer d’avoir le même niveau de sécurité dans tous ses secteurs. On ne s’aventurerait pour rien au monde, par exemple, dans certains quartiers de New York. À Genève, en vous éloignant du centre de deux pâtés de maisons, vous vous retrouvez dans une tout autre ambiance. Je le répète : le paysage de Moscou est unique, et j’estime qu’il nous faut le préserver.

Sur la situation des handicapés

Quels aménagements ?

Les personnes handicapées représentent une population d’un million d’individus à Moscou. Nous avons mis en place un programme d’intégration sociale pour leur venir en aide. Deux tiers des bus, par exemple, sont à plancher bas : une vraie révolution, et qui sera bientôt étendue aux compagnies de transport privées. Nous avons également aménagé environ 76 % des bâtiments publics avec des rampes d’accès pour les personnes en chaise roulante. Des aménagements similaires sont, depuis, imposés à toute nouvelle construction.

Le vrai problème, c’est le métro. Même si nous équipons les nouvelles stations d’ascenseurs, les personnes handicapées se retrouveront bloquées à l’arrêt suivant si celui-ci date d’une autre époque. C’est pourquoi nous avons mis en place un programme d’étude des besoins de ces individus en collaboration avec des organisations citoyennes et de personnes handicapées, afin de savoir qu’elles sont les stations les plus fréquentées par cette population. Finalement, nous sommes en train d’organiser un groupe d’accompagnement pour ces personnes dans le métro, qui sera opérationnel début 2014. C’est une solution beaucoup plus simple et rapide pour leur venir en aide. Et la mesure, si elle se révèle être un succès, pourra être étendue à davantage de stations.

Cette interview est parue dans Kommersant le 21 octobre. Le quotidien l’a complétée à la suite des émeutes de Birioulevo.

Sur les migrants illégaux

Pour un retour à un régime de visas avec les pays de la CEI ?

Je suis partisan de l’instauration d’un régime de visas avec ces pays. Mais je suis conscient, dans le même temps, qu’une telle mesure déchirerait la zone de la CEI et aurait des conséquences graves sur nos relations économiques. C’est une décision difficile que l’on doit étudier en prenant en compte plusieurs facteurs de politique internationale et d’économie. Malgré les points négatifs que cela comporte d’un point de vue géopolitique, je considère qu’il faut toutefois se diriger vers un renforcement de la législation sur les entrées et sorties du territoire. Et sur ce plan, voter une loi interdisant l’entrée en Russie sans passeport international est une bonne chose. Il est nécessaire d’enregistrer de façon informatique chaque passage de frontière, afin de constituer une base de données unifiée entre les services des gardes-frontières, des douanes et de l’immigration. Car pour l’heure, chacun travaille de son côté.

Théoriquement, un régime de visas spécial pour Moscou serait souhaitable. Mais comment voulez-vous le mettre en place quand 500 à 600 mille immigrés vivent dans la capitale, et environ 2 millions dans sa région ? C’est impossible.

Sur les migrants

Intégration ou pas intégration ?

Je suis opposé à une assimilation totale. Si on doit intégrer des gens, ce sont les ressortissants de pays historiquement et linguistiquement proches de la Russie – Ukraine, Biélorussie, par exemple. Les personnes originaires d’Asie centrale sont très difficiles à intégrer. Nombre d’entre eux d’ailleurs, principalement les plus jeunes, parlent à peine russe. Je ne vois aucune raison d’admettre de tels migrants chez nous.

Sur l’autorisation de la candidature d’Alexeï Navalny

La décision venait-elle d’en haut ?

J’ai bien évidemment pris conseil auprès du Kremlin et de Vladimir Poutine sur la participation d’Alexeï Navalny à l’élection municipale à Moscou. Je pensais qu’il devait y participer et ils ne s’y sont pas opposés. Je n’ai pas senti de réticences.