Tuer Nemtsov pour faire partir Poutine ?

« S’il fallait assassiner un politicien à chaque veille d’une marche de protestation, il n’en resterait bientôt plus du tout en Russie. »


favorite 0

Pour les uns, c’est Poutine. D’autres sont persuadés que c’est Kadyrov. Certains encore pensent que ce sont des services secrets – russes, américains ou ukrainiens. Dans un éditorial pour la revue d’opposition de gauche Rabkor.ru, Boris Kagarlitski émet l’hypothèse que le meurtre de Boris Nemtsov a pu être orchestré par un clan du Kremlin qui veut faire partir Vladimir Poutine et « se réconcilier avec l’Occident ».

Une marche en hommage à Boris Nemtsov à Moscou, le 1er mars. / LCDR
Une marche en hommage à Boris Nemtsov à Moscou, le 1er mars. / LCDR

Boris Nemtsov a été assassiné au moment précis où la préparation d’une nouvelle manifestation de l’opposition à Moscou battait son plein. Malgré les difficultés économiques, on ne s’attendait pas à ce que les gens descendent massivement protester dans la rue, en grande partie parce que les leaders de l’opposition eux-mêmes ne manifestent pas grand intérêt pour les problèmes sociaux de la majorité de la population : si les représentants de l’opposition libérale n’ont pas soutenu directement les mesures d’austérité économique introduites par le pouvoir au cours des derniers mois, ils ne les ont pas condamnées non plus – dans le meilleur des cas, ils ont affirmé que Poutine était la source de tous les problèmes, et que sans lui, la crise se terminerait d’elle-même sur-le-champ.

Dans ce contexte, l’assassinat du 27 février au soir, sur le Grand Pont de la Moskova, à quelques dizaines de mètres du Kremlin, est vraiment arrivé au bon moment. À tel point que beaucoup de commentateurs ont immédiatement supposé qu’il avait été organisé par l’opposition elle-même, afin de s’assurer d’une participation massive à la marche de protestation, transformée dans l’urgence en cortège de deuil.

C’est évidemment peu vraisemblable. L’échelle de la provocation est bien trop grande proportionnellement à un objectif si limité. S’il fallait assassiner un politicien à chaque veille d’une marche de protestation, il n’en resterait bientôt plus du tout en Russie.

Les craintes (ou les espoirs) que, sur fond de l’assassinat, la marche de l’opposition ne se transforme en un mouvement de résistance de grande ampleur, qui aurait conduit à des affrontements avec la police et à un « Maïdan moscovite », se sont aussi avérées infondées. Ç’eut été trop simple et trop évident. Le cortège de deuil s’est déroulé pacifiquement et dans le calme – ce qui est dans l’ensemble caractéristique pour le mouvement protestataire de la capitale, qui mobilise ses actifs parmi les représentants âgés de l’intelligentsia humaniste soviétique, la classe créative et les hipsters – des individus absolument pas enclins non seulement à la violence, mais, généralement, à tout geste radical.

Quoi qu’aient pu écrire les journalistes, l’assassinat de Nemtsov n’est pas une provocation visant à pousser le pays dans la guerre civile ou la confrontation violente. Et les organisateurs de ce crime étaient loin d’être assez naïfs pour penser qu’ils pourraient, en portant un seul coup, obtenir un tel effet. Toutefois, l’assassinat du pont de la Moskova a effectivement porté un coup aux positions du président Poutine : c’est un fait indéniable et évident.

Cadavre politique

Nemtsov ne représentait pas une menace réelle pour le pouvoir. Même au sein du mouvement de protestation, il jouait les seconds rôles, à la différence, par exemple, d’Alexeï Navalny, qui a acquis de la popularité à Moscou grâce à sa campagne anti-corruption, ou encore de l’ex-ministre des finances Alexeï Koudrine, qui, même après son départ, a conservé par l’intermédiaire de ses alliés le contrôle sur nombre de décisions gouvernementales. Au fond, Nemtsov était déjà un cadavre politique, et seule la mort l’a fait revenir à la vie. Pourtant, en tant que figure médiatique, Nemtsov – ex-gouverneur de la région de Nijni Novgorod, ancien vice-Premier ministre et play-boy célèbre pour ses apparitions publiques en compagnie de femmes – présentait un intérêt indubitable. Et c’est là-dessus, sans aucun doute, que comptaient ceux qui ont commandité son assassinat.

Dans ce genre d’affaires, on décide d’abord du lieu et de la date de l’assassinat, et seulement après – de la victime. En choisissant le candidat au rôle du mort, les organisateurs de cet acte ont pu prêter l’oreille aux déclarations de Nemtsov lui-même, qui se vantait de ce que, soi-disant, Poutine souhaitait avidement sa mort. Étant donné que c’est justement Poutine qui devait passer pour le coupable, l’ex-gouverneur de la région de Nijni avait offert à ses futurs meurtriers une aide remarquable. Et le choix a été fait à son avantage.

Cui prodest ?

Un participant de la marche en hommage à Boris Nemtsov à Moscou, le 1er mars 2015 / LCDR
Un participant de la marche en hommage à Boris Nemtsov à Moscou, le 1er mars 2015 / LCDR

Mais finalement, qui est le commanditaire ? Comme toujours dans ces cas-là, on a rapidement avancé les versions les plus diverses. L’opposition a affirmé que le pouvoir était coupable de l’assassinat de Nemtsov – soit qu’il l’avait lui-même directement commis, soit qu’il en portait la responsabilité morale, pour avoir créé dans la société une « atmosphère de haine ». Ce qui est en partie vrai : les débats politiques en Russie sont depuis longtemps sortis du cadre des convenances démocratiques. Toutefois, cela concerne autant, sinon plus, les partisans de l’opposition que les défenseurs du pouvoir en place.

De leur côté, les partisans du Kremlin ont unanimement soupçonné une « provocation sanguinaire de l’opposition », accusant cette dernière d’avoir besoin d’une « victime sacrale ». Certains ont encore aperçu dans l’affaire Nemtsov l’ombre de la « piste ukrainienne », se référant à l’étrange rôle joué dans toute cette histoire par la compagne du politicien, la mannequin kiévienne Anna Dournitskaïa, présente sur les lieux du crime mais qui n’a absolument pas souffert.

Sur ce fond, on voit émerger l’opinion du blogueur pétersbourgeois Anatoli Nesmyan, connu sur la Toile sous le pseudo El-Murid. Selon lui, le commanditaire de l’assassinat pourrait être « non un des adversaires maudits » du camp des représentants de l’opposition et des libéraux-occidentalistes, mais un « Russe, issu des hauts responsables politiques de l’establishment – ou, plus précisément, un groupe de hauts responsables ». En d’autres termes, on prépare à Moscou un prétexte pour un coup d’État au sommet.

Plusieurs milliers de personnes s’étaient rassemblées pour rendre hommage à Boris Nemtsov à Saint-Pétersbourg, le 1er mars. Svetlana Kholiavtchouk/TASS
Plusieurs milliers de personnes s’étaient rassemblées pour rendre hommage à Boris Nemtsov à Saint-Pétersbourg, le 1er mars. Svetlana Kholiavtchouk/TASS

La question d’un changement de leader

Car précisément un coup d’État au sein des échelons suprêmes du pouvoir – et absolument pas une marche des opposants de l’intelligentsia – constituerait la seule menace réelle pour Poutine, qui bénéficie du soutien de la majorité des citoyens de Russie. Le président ne peut être écarté que par son entourage proche, s’il ne décide pas de transmettre volontairement le pouvoir avant terme, comme l’avait fait Boris Eltsine en 1999. Et la probabilité d’un tel scénario grandit de jour en jour. L’élite russe ne se réjouit pas tellement de la crise qui va croissante dans les relations avec l’Occident, et les désarrois économiques ne sont pas pour lui remonter le moral. Les structures gouvernementales refusent à tout bout de champ d’exécuter les décisions du président, comme dans le cas de cette taxe que Poutine avait tenté d’imposer aux oligarques enrichis dans les privatisations des années 1990. Dans ce contexte, la question se pose, au sein des échelons supérieurs du pouvoir, d’un changement de leader.

Et si l’on observe l’événement du point de vue de la répartition des clans au sein du gouvernement, il y a toutes les raisons de soupçonner que l’assassinat d’un politicien en vue et connu du président, à littéralement quelques pas du Kremlin, constitue une forme de message, dont le destinataire est parfaitement évident. Et cela ne fait pas le moindre doute : le président a remarquablement compris le sens de ce message ; la seule question est de savoir quelles conclusions il en tirera pour lui-même. Cela, nous le découvrirons au cours des prochains mois.

Départ volontaire ?

Pendant que les technologues politiques proches du Kremlin organisent un Anti-Maïdan et d’autres shows coûteux avec cosaques et bikers costumés à la clé, des gens sérieux, au sein des structures du pouvoir, travaillent déjà sur la question de la « procédure de départ » du président. Car s’il faut, pour se réconcilier avec l’Occident, changer le « leader national », eh bien, ce sera fait – d’autant que ce n’est pas un si gros problème. Fabriquer une nouvelle figure à l’aide des technologies contemporaines d’information-propagande n’est pas une affaire bien compliquée.

La seule question qui pourrait empêcher de lancer un nouveau remplacement du corps de garde du Kremlin est celle des garanties – pour celui qui partira comme pour ceux qui le suivront. En 1999, le problème avait été résolu avec beaucoup d’élégance, par la nomination au poste de Premier ministre de Mikhaïl Kassyanov, qui avait la confiance de l’ancienne équipe autant que de la nouvelle. Mais la situation actuelle est plus complexe. Et tant que cette question ne sera pas éclaircie, un départ volontaire de Poutine sera aussi impossible. Il n’y a pourtant pas le moindre doute sur le fait qu’en ce moment même, des gens travaillent à la solution de ce problème, élaborent des options et accordent leurs voix. Et le cadavre du politicien familier déposé sur le perron du président obligera à accélérer la préparation des « changements qui couvent ».

On peut croire avec certitude que les libéraux au Kremlin seront en mesure de garantir la sécurité du président sortant. Reste seulement à savoir qui, et comment, pourra garantir la sécurité de ces libéraux eux-mêmes, une fois qu’ils se retrouveront, sur fond de crise grandissante, face à face avec le peuple. Mais ça, ils n’y pensent pas pour le moment.

Quant à l’ancien gouverneur de la région de Nijni Novgorod mort sur le pont de la Moskova, on l’oubliera très rapidement – comme les nombreux autres individus apparus furtivement dans les couloirs du pouvoir, mais n’ayant pas laissé de trace dans l’Histoire. La majorité des citoyens de Russie, qui n’appartiennent ni au parti au pouvoir ni à l’opposition libérale, ont considéré ce qui s’est passé dans un mélange d’indifférence et de perplexité. Sur fond de la mort de milliers de civils dans le Donbass, l’assassinat d’un politicien impopulaire ne pouvait pas provoquer de fortes émotions.

D’autant que beaucoup se souviennent du rôle que Nemtsov avait joué en 1993, quand les forces armées fidèles à Eltsine avaient tiré sur le parlement russe. En effet, c’est précisément lui, à l’époque, qui avait prononcé la phrase tristement célèbre, adressée au Premier ministre Viktor Tchernomyrdine qui hésitait : « Écrasez, Viktor Stepanovitch, nous n’avons pas le temps. Anéantissez-les ! »

Lisez aussi : Qui a tué Boris Nemtsov ? ici