Qui a tué Boris Nemtsov ?

Pour la société civile russe, la question reste ouverte


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À peine une semaine s’est-elle écoulée après l’assassinat que la police a déjà retrouvé celui qui aurait tué Boris Nemtsov. Zaour Dadaev, Tchétchène, a servi un temps au sein de la police tchétchène en tant que chef adjoint du bataillon Nord. 

Charlie ou pas Charlie ?

Selon ses juges, l’homme aurait avoué le crime. Il aurait assassiné Boris Nemtsov parce qu’il avait été offensé par le soutien affiché de ce dernier aux caricaturistes de la revue française Charlie Hebdo. L’instruction affirme que Dadaev n’a pas de commanditaire, qu’il aurait décidé seul de tuer ce représentant éminent de l’opposition libérale. Il aurait été aidé par huit complices, tous Tchétchènes, dont sept ont été également interpellés ; le huitième, Beslan Chavanov, se serait donné volontairement la mort lors de l’encerclement de son domicile, à Grozny, par la police.

Le président tchétchène Ramzan Kadyrov a réagi immédiatement à l’arrestation de Dadaev, déclarant que l’accusé était « un authentique patriote russe, qui aurait donné sans hésiter sa vie pour son pays », ajoutant qu’il « avait foi dans le fait qu’une enquête minutieuse sera[it] menée afin d’établir si Dadaev est effectivement coupable et, si oui, les raisons qui ont motivé son acte ». Le lendemain, le président russe Vladimir Poutine a remis à Ramzan Kadyrov l’ordre national du mérite pour ses « services à la Patrie ». Kadyrov a réagi en affirmant être « prêt à donner sa vie » pour le président russe.

L’affaire suscite de multiples interrogations. La « piste Charlie » demeure peu plausible pour beaucoup de commentateurs et analystes politiques. Qui a tué Boris Nemtsov, et pourquoi ? Pour la société civile russe, la question reste ouverte. Nous avons recueilli les réactions et analyses les plus pertinentes.

Ramzan Kadyrov, après l’annonce de la nouvelle de l’arrestation de Dadaev :

« Je connaissais Zaour, c’était un authentique patriote russe. Il a servi dans le bataillon Nord des forces de police russes dès les premiers jours de sa formation. Il avait le grade de lieutenant et exerçait les fonctions de commandant adjoint du bataillon. Zaour était un des soldats les plus intrépides et courageux de son régiment. Il s’était particulièrement illustré lors d’un combat près de Benoï, dans le cadre d’une opération spéciale contre une importante bande de terroristes. Il était décoré de l’ordre du Courage et des médailles « pour bravoure » et « pour service à la république de Tchétchénie ». Je suis fermement convaincu qu’il était sincèrement dévoué à la Russie, qu’il était prêt à donner sa vie pour le Pays. Je ne connais pas les véritables raisons et motifs qui ont poussé Zaour à démissionner des forces de police russes. On dit qu’il a justifié sa décision par la maladie de sa mère. Les médias rapportent que Zaour a avoué son implication dans l’assassinat de Boris Nemtsov au tribunal. Tous ceux qui le connaissent confirment que Zaour est un homme profondément religieux, et que, comme tous les musulmans, il était profondément choqué par les agissements de Charlie Hebdo et par les commentaires de soutien à la publication des caricatures. Dadaev, s’il est effectivement reconnu coupable par le tribunal, a commis un crime extrêmement grave. Mais je veux souligner encore une fois qu’il n’aurait pas pu faire un geste contre la Russie, au nom de laquelle il a risqué sa vie de nombreuses années durant. Beslan Chavanov, qui est mort avant qu’on ne tente de l’arrêter, était un soldat tout aussi brave. Nous avons foi dans le fait qu’une enquête minutieuse sera menée afin d’établir si Dadaev est effectivement coupable et, si oui, les raisons qui ont motivé son acte. »

Aïmani Dadaeva, mère de Zaour Dadaev :

« Zaour n’était pas quelqu’un de fortement religieux, il travaillait beaucoup. Il a des décorations, il combattait contre les wahhabites. C’est une méprise. »

Portrait de Boris Nemtsov sur le Grand Pont de pierre, là où il fut tué de quatre balles dans le dos dans la nuit du 27 au 28 février. Anatoli Jdanov/Kommersant
Portrait de Boris Nemtsov sur le Grand Pont de pierre, là où il fut tué de quatre balles dans le dos dans la nuit du 27 au 28 février. Anatoli Jdanov/Kommersant

Vadim Prokhorov, avocat, ami de Nemtsov

« Je veux bien admettre qu’on a arrêté les exécutants, mais ce ne sont ni les organisateurs ni les commanditaires du crime. Je ne suis absolument pas au courant de menaces que Nemtsov aurait reçues en lien avec sa position dans l’affaire Charlie Hebdo. Je ne comprends de quelle « piste islamique » il est question. Les gens que l’on accuse du crime sont des ressortissants d’une république où cette « piste » est poursuivie et déracinée avec acharnement. La biographie de ces hommes n’a aucun lien avec les machinations islamistes mondiales. La justice est en train d’essayer de déplacer les accents – à l’académie du FSB, ça s’appelle faire diversion vers un objet impropre. »

Ilya Yashine, opposant libéral, compagnon de lutte et ami de Boris Nemtsov :

« L’hypothèse selon laquelle Nemtsov a été tué par des musulmans radicaux pour ses propos négatifs sur l’islam semble être devenue la version officielle de l’instruction. Ce n’est pas seulement du délire. Il est évident, pour moi, que cette version résulte d’une commande politique du Kremlin. Cette version est extrêmement confortable pour les autorités. Il n’est pas étonnant que l’émissaire Dadaev, que Kadyrov a qualifié après l’assassinat d’« authentique patriote et soldat », évoque précisément des motifs islamistes pour son crime.

Nemtsov n’a jamais dit aucun mal de l’islam. C’était un homme d’une tolérance absolue sur le plan religieux. Évidemment, il a critiqué les terroristes qui ont tiré sur la rédaction de Charlie Hebdo. Mais de nombreuses personnalités publiques les ont critiqués bien plus durement et avec bien plus de résonance. Nemtsov a critiqué les assassins, mais n’a jamais dit quoi que ce soit de mal sur l’islam. Ainsi, la version selon laquelle c’est précisément Nemtsov qui aurait le plus fortement irrité les islamistes radicaux en Russie ne tient absolument pas la route.

Avec ça, il est important de comprendre que la version officielle de l’instruction éloigne totalement Poutine du viseur. À l’inverse, la propagande gouvernementale a désormais la possibilité de positionner le président en gestionnaire efficace : il a immédiatement donné l’ordre de trouver les assassins, l’enquête a impeccablement fonctionné et – hop-là ! – une espèce d’abruti fini, de barbu en menottes, fait des aveux.

Et, dans l’ensemble, cette version officielle ne met pas non plus Kadyrov en danger. Certes, le président tchétchène se retrouve avec de petits problèmes d’image : il est éclaboussé par la faute d’un Dadaev issu de ses forces spéciales, qu’il connaît personnellement et qu’il a lui-même décoré de récompenses étatiques. L’évidence s’impose à quiconque, même au plus impartial : la piste sanglante qui part du pont de la Moskova conduit tout droit au bureau de Kadyrov. Mais l’instruction a reçu la possibilité formelle de laisser Kadyrov en paix : Dadaev a endossé toute la responsabilité du crime et, en pratique, s’est présenté comme seul organisateur. Et si la partie critique de la population pense que Kadyrov est un assassin, eh bien… il s’en fout. Comme si cette partie de la population avait un jour douté que Kadyrov a du sang sur les mains jusqu’aux coudes. »

Dmitri Olchanski, essayiste :

« Beaucoup de gens pensent sérieusement que si l’assassin de Nemtsov avait un lien officiel direct avec les structures de Kadyrov, c’est donc que l’assassinat aussi est lié à Kadyrov. Comment pourrait-il en aller autrement, disent-ils. C’est écrit sur son CV, à cet homme : a travaillé au ministère de l’intérieur de Kadyrov, là, regardez, ce n’est pas vrai ? Et expliquer à ces gens que des milliers et des milliers d’individus, dont les connaissances, les gains et les motivations peuvent être des plus divers travaillent de jure pour les structures de Kadyrov – c’est impossible. Ne croyez pas aux liens formels. La vie, ce n’est pas des mathématiques ; dans la vie, deux fois deux, ça ne fait pas toujours quatre. Dans la vie, deux fois deux – ça peut parfois faire cinq. »

Lisez aussi : Zaour Dadaev : « Je ne suis pas coupable » ici

Ce qu’a déclaré Boris Nemtsov au lendemain des attentats à Charlie Hebdo

« Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une inquisition islamique médiévale »

De tout temps, on a assassiné au nom de la foi. Les Romains ont crucifié le Christ et persécuté les chrétiens ; au Moyen-âge, des milliers de gens étaient brûlés vifs sur les bûchers de l’Inquisition. On persécutait les savants (Galilée), les prêtres (Giordano Bruno), les écrivains et les poètes.

L’Inquisition a sévi en France, en Espagne, en Italie, au Portugal et en Allemagne sur l’étendue de plusieurs siècles, du XIIe jusqu’au début du XIXe. Elle a connu son apogée aux XVIe et XVIIe siècles. Elle s’est achevée avec la victoire de la Révolution française et la formation d’États européens laïcs.

L’islam est une religion jeune. Elle est apparue au VIIe siècle – c’est-à-dire que l’islam a environ 600 ans de moins que le christianisme. Et si les chrétiens vivent au XXIe siècle, les musulmans, eux, vivent leurs XIVe /XVe siècles. Notez bien : les XIVe et XVe siècles furent précisément ceux de l’Inquisition, des procès contre les hérétiques et des brûlés vifs sur les bûchers.
Nous sommes aujourd’hui les témoins d’une inquisition islamique médiévale. Les siècles passeront, et le terrorisme deviendra un phénomène du passé. Mais dans le même temps, il n’est pas question de rester assis et de ne rien faire.

L’histoire de l’inquisition nous apprend beaucoup. Premièrement, pour mettre fin à la terreur religieuse, il est indispensable de lutter pour un État laïc, c’est-à-dire pour la séparation de la mosquée et du pouvoir. Deuxièmement, la position des muftis est d’une extrême importance. S’ils condamnent la terreur et l’assassinat, s’ils excluent de l’islam les meurtriers, cela peut fortement contribuer à vaincre le terrorisme.

Troisièmement, aucune justification de la terreur n’est admissible. Ceux qui écrivent, ici, que les caricaturistes sont les premiers responsables de leur malheur parce qu’ils ont raillé le prophète Mahomet justifient le terrorisme. L’assassinat est un péché grave, et ce aussi selon le Coran ; alors qu’aucune satire, même railleuse, n’est un péché. Et les comparaisons entre un caricaturiste et un assassin fanatique ne sont que provocations faites aux terroristes. Il n’y a absolument rien de comparable entre des assassins et des journalistes.

Une chose est claire. L’islam, en tant que religion jeune, vit son Moyen-Âge – et un long combat nous attend pour vaincre l’inquisition islamique. Nous n’arriverons à rien rapidement.

Le 9 janvier
Source : b-nemtsov / Livejournal