Le FSB passe à l’attaque contre les responsables politiques russes

Un groupe spécial de lutte contre la corruption à tous les niveaux du pouvoir a été formé il y a quelques années, constitué d’inspecteurs du Comité d’enquête, de collaborateurs du ministère de l’intérieur ainsi que d’agents de la Direction de la sécurité du FSB


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L’arrestation du ministre russe du développement économique Alexeï Oulioukaïev, le 15 novembre, pour corruption est loin de constituer une exception. Depuis 2015, des dizaines de responsables politiques et hauts fonctionnaires, y compris des gouverneurs de région, ont été envoyés derrière les barreaux. À l’origine de ces interpellations : un groupe spécial au sein du FSB pour qui, manifestement, il n’y a pas d’« intouchables ».

Le siège du FSB
Le siège du FSB place Loubianka, à Moscou. Crédits : Moscow-Live.ru/ Flickr

Selon la revue Expert, un groupe spécial de lutte contre la corruption à tous les niveaux du pouvoir a été formé il y a quelques années, constitué d’inspecteurs du Comité d’enquête, de collaborateurs du ministère de l’intérieur ainsi que d’agents de la Direction de la sécurité (GOuSB) du FSB (Service fédéral de sûreté).

Son nom est Korolev

C’est le général Sergueï Korolev, à la tête du GOuSB depuis 2012, issu du FSB de Saint-Pétersbourg, qui a été chargé de veiller à la « pureté » de ce travail de lutte anti-corruption. En d’autres temps, le général Korolev a envoyé derrière les barreaux une dizaine de hauts fonctionnaires de la mairie de Saint-Pétersbourg et fait tomber des groupuscules criminels ayant subtilisé des milliards de roubles au budget municipal (ceux, par exemple, à qui l’on doit les centaines de kilomètres de canalisations de chauffage « fantômes » de la capitale du Nord).

Le GOuSB FSB est à l’origine de toutes les grosses affaires de lutte anti-corruption des dernières années : celle du groupe criminel organisé dirigé par l’ex-gouverneur de la république des Komi, Viatcheslav Gaïzer ; l’affaire de corruption au sein des structures de pouvoir de la région de Sakhaline qui avait abouti à la mise en accusation de l’ex-gouverneur de l’oblast, Alexander Khorochavine ; l’affaire du gouverneur de la région de Kirov Nikita Bielikh ; celle du vice-ministre de la culture Grigori Piroumov ; l’affaire du businessman pétersbourgeois Dmitri Mikhaltchenko, accusé de contrebande d’alcool ; ainsi que l’enquête visant le directeur du Service fédéral des douanes, Andreï Belyaninov.

Le GOuSB a aussi envoyé derrière les barreaux l’adjoint au responsable de la Direction de la sécurité économique et de la lutte contre la corruption du ministère russe de l’intérieur, Dmitri Zakhartchenko, suivi de près par 12 autres « loups garous en épaulettes » et autres « flics ripoux » de rang inférieur.

Quelques mois plus tard, c’était au tour de Mikhaïl Maximenko, responsable de la sécurité au sein du Comité d’enquête de la Fédération de Russie, accusé d’avoir touché des pots-de-vin de la part du chef mafieux Charko Molodoï.

Grand ménage de printemps

Alexeï Oulioukaïev
Alexeï Oulioukaïev. Crédits : Kremlin.ru.

Expert souligne que Sergueï Korolev a aussi remis de l’ordre au sein du FSB lui-même. Sous sa direction, le GOuSB a lancé, en juin de cette année, un vaste contrôle visant la Direction de la sécurité économique (SEB) du FSB, structure précisément responsable de la lutte contre la corruption. Le directeur du département « Banques et finance », Viktor Voronine, ainsi que le responsable du SEB en personne, Iouri Iakovlev, y ont perdu leurs postes. Le 8 juillet, Korolev prenait la tête du département – et suivait le licenciement de dix nouveaux collaborateurs d’un coup.

Selon Carnegie.ru et Novaïa Gazeta, c’est l’équipe de Sergueï Korolev qui a mis sur écoute le ministre du développement économique Alexeï Oulioukaïev, puis l’a confondu pour extorsion. On cite deux noms : Ivan Tkatchev, autrefois directeur de l’une des sous-divisions du GOuSB et, depuis juillet de cette année, responsable du département « Banques et finance », et Oleg Feotkistov, autrefois adjoint de Korolev au GOuSB et, depuis cet été, vice-président de la sécurité de Rosneft.

Aujourd’hui, 17 vice-gouverneurs, 48 directeurs de départements et directions, 22 maires et 77 adjoints au maire se trouvent sous le coup d’une enquête. En trois ans, le nombre d’enquêtes pénales ouvertes pour délits de corruption a été multiplié par 8,5, passant à 870, et le nombre de fonctionnaires arrêtés a été multiplié par 25 ; ils se comptent désormais par milliers (7 453 au 1er novembre 2016).

Un lieutenant-colonel du FSB chargé des recherches au sein du groupe d’enquête spécial a déclaré à Expert : « Vous devez vous attendre à beaucoup de surprises dans les deux ans à venir : nous travaillons sur plus de 250 personnes à Moscou, notamment des responsables de départements du pouvoir fédéral, ainsi qu’environ 400 fonctionnaires et loups garous dans les régions. Nous continuons de mener le travail régional de façon tout aussi intensive. »

Le ministre du développement économique Alexeï Oulioukaïev est accusé d’avoir réclamé un pot-de-vin de 2 millions de dollars à la direction de Rosneft en échange de son feu vert au rachat par le géant pétrolier de 50% des actions de la corporation pétrolière Bashneft, fin octobre. Mardi 15 novembre, un tribunal de Moscou l’a assigné à résidence pour une période de deux mois, jusqu’au 15 janvier 2017.

Pour Vladimir Poutine, l’arrestation du ministre Oulioukaïev est un « fait triste »

S’exprimant à l’occasion du sommet de l’APEC à Lima, le 21 novembre, le président Vladimir Poutine a qualifié « l’affaire Oulioukaïev » de « fait triste », tout en précisant que le pouvoir russe continuerait à traiter la corruption avec la même intransigeance.

« Tous doivent savoir – autant nos partenaires étrangers qu’à l’intérieur du pays –, vous et moi devons comprendre et savoir que peu importe la place, le service ou la fonction, la loi sera appliquée à chacun exactement de la même façon », a martelé Vladimir Poutine. Selon lui, de tels agissements des forces de l’ordre ne nuisent absolument pas au climat des affaires en Russie mais, au contraire, le renforcent.

Le président russe a affirmé que l’arrestation d’Alexeï Oulioukaïev n’aurait aucun impact sur l’acquisition du paquet majoritaire d’actions de Bashneft par Rosneft. « Transaction dont nous espérons que l’effet de synergie sera important », a-t-il ajouté.

« L’étape suivante sera la privatisation de Rosneft elle-même. Il s’agit d’une privatisation directe de biens d’État. Car nous n’avons en aucun cas renoncé à nos projets initiaux de privatiser les grandes corporations publiques », a déclaré le président Poutine.