Affaire Zakhartchenko : de l’anti-corruption à la corruption, il n’y a qu’un pas

Une affaire sans précédent


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Dmitri Zakhartchenko, directeur adjoint du service de lutte anti-corruption du ministère russe de l’intérieur, est accusé de réception de dessous-de-table et d’abus de pouvoir après la découverte de plus de huit milliards de roubles en sa possession. Une affaire rebondissante, qui pourrait en cacher une autre.

Dmitri Zakhartchenko
Dmitri Zakhartchenko au tribunal, le 10 septembre. Crédits : Agence Moskva

Le jackpot

Une tonne et des kopecks. C’est le poids approximatif des 125 millions de dollars et 2 millions d’euros (8,3 milliards de roubles environ) découverts, en liquide, lors de la perquisition de l’appartement de la sœur de Dmitri Zakhartchenko, dans le sud-ouest de Moscou, vendredi 9 septembre. Plus tôt dans la journée, les agents du Comité d’enquête, assistés de membres du FSB, avaient déjà saisi quelque 15 millions de roubles dans la voiture du directeur adjoint de la lutte anti-corruption, sur son lieu de travail.

L’opération s’inscrit dans le cadre d’une enquête visant Dmitri Zakhartchenko, soupçonné d’avoir touché un pot-de-vin de 7 millions de roubles, en décembre 2015, de la part d’« hommes d’affaires » pour les avoir « protégés ». Qui ? Pour quoi exactement ? Les enquêteurs restent discrets. Le haut fonctionnaire a été interpellé sur-le-champ et présenté à la justice dès le lendemain.

Le Comité d’enquête l’accuse d’abus de pouvoir, de réception d’importants pots-de-vin, ainsi que d’obstruction à l’enquête, après qu’il a refusé d’ouvrir son véhicule et son appartement. Dmitri Zakhartchenko, de son côté, nie en bloc ces accusations, affirmant « n’avoir aucun lien » avec l’argent trouvé. « Je n’ai jamais été ni vécu dans cet appartement. La voiture ne m’appartient pas. Je n’ai pas reçu de pot-de-vin. J’étais présent lors des perquisitions et j’ai ouvert toutes les portes. Toutes ces accusations sont incompréhensibles », a-t-il déclaré lors de sa comparution.

Le propriétaire du véhicule, dont l’identité n’a pas été révélée, a attesté l’avoir prêté à M. Zakhartchenko. Il affirme, entre autres, que l’argent trouvé dans la voiture lui appartient, qu’il l’a pris à crédit et que Zakhartchenko n’a rien à voir là-dedans.

La juge a finalement placé le haut fonctionnaire en détention provisoire pour deux mois, jusqu’au 8 novembre, alors que la défense espérait une libération sous caution d’un montant de 70 millions de roubles, le temps que l’enquête progresse.

Zakhartchenko Dmitri
Lors de la perquisition de l’appartement de la sœur de Dmitri Zakhartchenko. Crédits : sledcom

« D’où vient l’argent ? »

Selon plusieurs sources anonymes de Kommersant, TASS et RIA Novosti au sein de la police, l’argent trouvé lors des perquisitions serait lié à la banque Nota Bank, qui s’est vu retirer sa licence par la Banque centrale en novembre 2015, et contre laquelle une enquête a été ouverte. Mi-août 2016, deux actionnaires de Nota, Dmitri et Vadim Erokhine, ainsi que son ancienne directrice financière, Galina Martchoukova, ont été arrêtés et placés en détention provisoire pour deux mois. Les autorités accusent les directeurs de la banque d’avoir détourné 26 milliards de roubles.

« Galina Martchoukova et Dmitri Zakhartchenko sont des amis de longue date. Il l’a prévenue que des perquisitions auraient lieu et qu’elle risquait d’être interpellée. Il a aussi récupéré une partie de l’argent détourné pour le stocker provisoirement », affirme un des informateurs de la presse.

L’avocat de Zakhartchenko, Iouri Novikov, a confirmé, lors du procès, que son client connaissait Galina Martchoukova, mais démenti le fait qu’il lui ait transmis une quelconque information.

Le ministre russe de l’intérieur, Vladimir Kolokoltsev, a pour sa part lancé une inspection de la direction pour la sécurité économique et la lutte contre la corruption, afin de déterminer « les causes et circonstances » de l’arrestation de M. Zakhartchenko.

Video de l’arrestation de Dmitri Zakhartchenko et de l’argent trouvé en sa possession : 

Coups de pouce

Dmitri Zakhartchenko, la quarantaine, est entré dans la police au début des années 2000 et s’est orienté vers la brigade financière, avant de rejoindre le service anti-corruption en 2005. Kommersant souligne que la carrière du policier a fait un bond ces dernières années : au moment de son arrestation, Zakhartchenko était aussi directeur par intérim du bureau de la sécurité économique en charge de la lutte contre les délits dans la sphère pétrolière et énergétique.

Selon une source policière de la chaîne LifeNews, la famille de Zakhartchenko posséderait quatre appartements à Moscou, estimés à 700 millions de roubles, enregistrés aux noms de son père, sa mère et sa sœur. À en croire Life, personne ne vivrait dans le logement où a été trouvé l’équivalent de 8,3 milliards de roubles.

L’agence Rosbalt, citant une source au sein des forces de l’ordre, assure quant à elle que le père de Dmitri, Viktor Zakhartchenko, détiendrait 300 millions d’euros sur des comptes bancaires en Suisse.

Une autre source policière, citée par Interfax, affirme enfin que Dmitri Zakhartchenko pourrait avoir reçu plusieurs compensations pour « services rendus ». L’agence de presse cite notamment l’affaire de l’ancien directeur de la société VimpelCom, Mikhaïl Slobodine, accusé d’avoir proposé un pot de vin de 800 millions de roubles au gouvernement de la république des Komis. « Zakhartchenko était au courant de l’avancée de ce genre d’affaires, et il a utilisé sa position à ses fins. Mikhaïl Slobodine a réussi à fuir à temps le pays et se trouve actuellement à l’étranger », précise la source de l’agence de presse.

Anti-record

Dmitri Zakhartchenko
Dmitri Zakhartchenko, au tribunal, le 10 septembre. Crédits : Agence Moskva

Pour Irina Roukina, membre du conseil de coordination de l’ONG Comité de lutte contre la corruption, l’affaire Zakhartchenko constitue un précédent dans l’histoire de la Russie.

« Il n’y a pas d’analogue, ni en termes de somme d’argent que de poste occupé. 9 milliards, c’est énorme. Si le milliard de roubles trouvé chez le gouverneur de Sakhaline, Alexandre Khorochavin [arrêté en mars 2015, soupçonné d’avoir touché 5,6 millions de dollars de pots de vin, ndlr], avait été un choc pour la société, on reste sans voix face à la tonne d’argent découverte chez un policier haut gradé », a expliqué l’experte à Lenta.

Pour Viktor Tsymbal, spécialiste au Comité national anti-corruption, le cas Zakhartchenko n’est pas sans rappeler l’affaire Denis Sougrobov, ancien patron de la direction anti-corruption, arrêté début 2014 pour toute une série de crimes, mêlant corruption, fausses accusations, abus de pouvoir et organisation de groupe criminel. « Ce paradoxe, quand les combattants contre la corruption se trouvent être les plus corrompus, est ainsi en train de devenir une triste tradition de l’histoire russe contemporaine », regrette Tsymbal.