Berlin : Gorbatchev met en garde contre une nouvelle guerre froide (discours intégral)

« Au lieu de devenir le leader des changements dans le monde global, l’Europe est devenue une arène de secousses politiques, de rivalité pour les sphères d’influence et, finalement, de conflit armé »


favorite 1

L’ex-président soviétique Mikhaïl Gorbatchev était en visite à Berlin pour la commémoration de la chute du mur : dans un discours prononcé le 9 novembre il met en garde contre une nouvelle guerre froide et rappelle les promesses faites par les pays occidentaux il y a 25 ans, avant de finalement prendre la défense de Vladimir Poutine. Voici l’intégralité de son intervention.

Mur de Berlin / Nina Fasciaux
Mur de Berlin / Nina Fasciaux

« Nous célébrons aujourd’hui le vingt-cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin, qui divisait l’Allemagne, et pas seulement l’Allemagne – c’était, pour toute l’Europe, un nerf à vif de la politique.

Des événements historiques qui se révèlent par la suite inévitables peuvent paraître inattendus à ceux qui les vivent. Rappelons-nous l’intensité avec laquelle se sont déroulés, alors, les processus de ces changements. La réunification de l’Allemagne a été possible parce qu’elle avait été préparée par de profonds changements en politique mondiale et dans la conscience des gens. Il y a d’abord eu les Accords d’Helsinki, qui ont représenté un pas considérable dans le rapprochement des peuples et de la politique. Les changements que la pérestroïka a imprimés en Union soviétique ont aussi eu une énorme influence. En prenant nous-mêmes la voie des réformes, de la glasnost et de la liberté, nous ne pouvions par la fermer aux pays d’Europe centrale et orientale.

Nous avons dénoncé la doctrine de Brejnev, reconnu l’indépendance de ces États et leur responsabilité face à leurs peuples. Quand les dirigeants de ces États sont venus aux funérailles de Tchernenko [Secrétaire général du parti communiste de l’URSS de 1984 à 1985, ndlr], je venais de prendre mes fonctions de secrétaire général, et, en réunion fermée, nous leur avons dit : il faut que vous sachiez que vous répondez de toute la politique de vos États, et que vous êtes responsables face à vos peuples.

Je leur ai dit : « Vous devez savoir que nous n’interviendrons pas dans vos affaires intérieures »

Et j’ai observé, sur les visages, des réactions diverses – de la compréhension, mais aussi des doutes. Sous l’influence des changements que connaissait l’Union soviétique, les processus politiques intérieurs se sont accélérés chez nos voisins – les citoyens de la CEI ont exigé que la situation évolue aussi dans leurs pays. Des milliers de gens se trouvaient en permanence sur les places publiques. La compréhension et la compassion des pays d’Europe centrale et orientale étaient évidentes pour tous. Nous le comprenions – les choses devaient changer. Nous devions ouvrir la voie à une réunification des Allemands.

Dans plusieurs pays européens, des craintes se sont exprimées quant à ce processus d’unification – notamment par les voix de Margaret Thatcher et François Mitterrand, et on pouvait les comprendre. Au moins parce que les souvenirs de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas effacés : c’est précisément ce qui explique la prudence des responsables politiques de ces pays. Et ces craintes étaient présentes aussi dans notre pays, qui a perdu dans l’agression hitlérienne le plus grand nombre de victimes. Ainsi, quand le processus d’unification s’est enclenché, certains se sont dit : c’est très simple, autant que de trancher une pastèque ou un melon avec un couteau aiguisé.

Mitterrand, avec qui nous étions liés par une grande amitié, est venu spécialement pour que nous en parlions. Il m’a dit : «  Nous voyons que les Allemands attendent une solution, ils ne quittent plus la rue. Qu’as-tu l’intention de faire ? » Je comprenais que ce problème ne pourrait être résolu sans nous. Margaret Thatcher a pris fermement position contre la réunification – pour elle, ce processus engendrerait une nouvelle menace. Les Américains, pour leur part, étaient du même avis que nous : nous ne pouvions nous soustraire à la prise de décisions mûres.

Mur de Berlin / Nina Fasciaux
Mur de Berlin / Nina Fasciaux

Les événements se sont enchaînés de façon impétueuse, avec le peuple pour personnage principal : ces gens qui exigeaient des changements et exprimaient leur volonté de vivre dans un pays uni. Lors d’une réunion des dirigeants soviétiques en janvier 1990, nous avons débattu de la situation qui s’était établie, et nous sommes parvenus à la conclusion suivante : l’URSS ne devait pas empêcher la réunification. C’était au moment de la célébration des 40 ans de la formation de l’Allemagne de l’Est, et la question s’est posée : devais-je m’y rendre ? Et j’ai estimé que précisément à de tels moments, il fallait y aller. Les conclusions que j’en ai rapportées à Moscou ont été foudroyantes. J’ai vu le désarroi des dirigeants, j’ai compati pour eux. Mais lors de la retraite aux flambeaux où toutes les 28 régions étaient représentées, les gens marchaient dans les rues, emplis de décision et de volonté de changer les choses. L’état d’esprit révolutionnaire était sensible. À mes côtés, dans la tribune, se trouvaient le président polonais et son Premier ministre Rakosvki. Rakosvki s’est rapproché de moi et m’a dit : « Mikhaïl Sergeïevitch, connaissez-vous l’allemand ? » Je lui ai dit : « Assez pour comprendre ce qui se passe en ce moment même ? Oui ! » Il a dit « Mais c’est la fin ! » Je lui ai répondu : « Oui : de grands changements nous attendent. »

Nous considérions, en Union soviétique, que tout devait se passer de façon à répondre aux intérêts des Allemands eux-mêmes, mais aussi de toute l’Europe ainsi que de notre pays.

Et je suis convaincu aujourd’hui que la bonne décision a été prise. Si nous nous étions soustraits à une estimation réaliste des choses, les événements auraient pu prendre une tournure dramatique. Nous avons emprunté une voie qui exigeait des solutions politiques, une diplomatie active. Le plus difficile s’est avéré être la question de l’entrée de l’Allemagne réunifiée dans l’OTAN : nous avons dû mettre au clair nos rapports avec les Américains. J’étais pour une Allemagne neutre. Le président Bush a protesté : « Vous avez peur des Allemands, ou quoi ? Alors il faut les intégrer, les enraciner dans l’OTAN et les contrôler. » J’ai répondu : « Pour moi, votre réaction dit que c’est vous, qui avez peur des Allemands. »

Diverses options ont été débattues, et nous nous sommes accordés pour dire que si nous octroyions aux Allemands une souveraineté totale, ils seraient capables de résoudre cette question eux-mêmes. Nous avons alors découvert que les Américains travaillaient depuis longtemps à persuader les dirigeants de l’Allemagne de l’Ouest qu’ils devaient rester dans l’OTAN. Nous ne pouvions soutenir une telle voie qu’à la condition que les intérêts de l’Union soviétique soient aussi pris en compte. Cela a exigé des négociations tendues.

Suite en page 2

Mur de Berlin / Nina Fasciaux
Mur de Berlin / Nina Fasciaux

L’accord de régulation définitive a fixé les dispositions suivantes : sur la présence des troupes soviétiques sur le territoire de l’ex-RDA pendant la période de transition et sur la non-installation sur ce même territoire de troupes étrangères de l’OTAN à la fin de cette période de transition ; sur la non-installation de l’arme nucléaire, sur une réduction significative des forces armées de la RFA. Il s’agissait d’obligations sérieuses, et elles ont été respectées sur toute la durée de la période qui a suivi. Au cours de ces années, les Allemands ont prouvé leur attachement à la paix et à la démocratie, et le gouvernement de l’Allemagne a agi sur l’arène internationale, dans l’ensemble, de façon constructive et responsable. Jusqu’à présent, tout ce processus est débattu, jusqu’à présent, des points de vue divers sont exprimés. Je pense que l’histoire fournira une haute estimation des agissements des dirigeants politiques de cette époque, mais c’est aussi une leçon pour les jours présents, alors que nous sommes confrontés à de nouvelles complications. Toutes les questions difficiles peuvent être résolues par la voie politique et diplomatique.

Il semblait, lors du sommet de Paris, que l’Europe allait devenir un exemple à suivre, en créant un système fiable et solide de sécurité interdépendante et en devenant le leader des solutions politiques du monde global. Mais les événements ont pris un autre chemin. La politique européenne et la politique mondiale n’ont pas supporté les épreuves du renouvellement, des conditions nouvelles du monde global d’après la Guerre froide. Je dois constater aujourd’hui que, depuis le moment de la création de notre forum, nous ne nous étions jamais encore réunis dans une situation si tendue et si dangereuse. Les événements sanglants en Europe et dans le Proche Orient sur fond d’interruption, en pratique, du dialogue entre les grandes puissances sont extrêmement alarmants.

Le monde est au bord d’une nouvelle guerre froide, et certains disent qu’elle a déjà commencé.

Et on ne voit pas, dans cette situation très explosive, le rôle ni les actes concrets du principal organe international – le Conseil de sécurité de l’ONU. Qu’a-t-il fait pour arrêter les tirs et la mort de gens ? Il était indispensable d’agir de façon décidée : estimer la situation, élaborer un programme d’actions communes – mais cela n’a pas été fait et n’est pas fait en ce moment. La question s’impose : pour quelle raison ?

Je pense que tous mes plus proches compagnons seront d’accord : je caractériserais ce qui s’est passé au cours de ces derniers mois de collapse de la confiance. Cette confiance que nous avions créée avec tant de peine et d’efforts au sortir de la Guerre froide, cette confiance sans laquelle les relations internationales sont tout bonnement impensables dans le monde global. Mais ce serait une erreur de ne relier cela qu’aux événements de ces derniers mois. Je dois être honnête. La confiance n’a pas été rompue hier – elle l’a été il y a bien plus longtemps.

Les racines de la situation actuelle remontent aux événements des années 90.

La fin de la Guerre froide n’était que le début du chemin vers une nouvelle Europe et vers un ordre mondial plus sûr. Mais au lieu de mettre en place des mécanismes et des institutions de sécurité européenne, les pays de l’Occident, et plus particulièrement les États-Unis, se sont proclamés vainqueurs dans la Guerre froide.

Les dirigeants du monde occidental ont été frappés d’euphorie, de triomphalisme. Ils se sont servis de l’affaiblissement de la Russie, de l’absence de contrepoids, l’Europe et les États-Unis ont manifesté une prétention au monopole du leadership et à la domination sur le monde. Les propositions avancées par beaucoup de ceux ici présents n’ont pas été entendues.

Les événements de ces derniers mois sont la conséquence d’une politique de courte vue – d’imposition de sa volonté propre, du fait accompli, d’ignorance des intérêts des partenaires. J’énumérerai en pointillés : élargissement de l’OTAN, Yougoslavie, Kosovo, plans de défense anti-missiles, Irak, Libye, Syrie… Pour parler de façon imagée, un abcès est apparu, qui s’est transformé au cours de ces derniers mois en plaie sanguinolente et suppurante. Et qui souffre le plus de ce qui se passe ? Je pense qu’il ne peut pas y avoir deux avis : c’est notre maison commune – l’Europe.

Au lieu de devenir le leader des changements dans le monde global, l’Europe est devenue une arène de secousses politiques, de rivalité pour les sphères d’influence et, finalement, de conflit armé.

Cela a pour effet l’affaiblissement de l’Europe, alors même que d’autres centres de force et d’influence gagnent en puissance et en dynamisme. Si cela continue ainsi, l’Europe perdra sa voix forte dans les affaires mondiales, et on cessera de l’écouter jusque chez elle. Tout cela s’est exprimé négativement aussi dans les relations entre la Russie et l’Allemagne. Il existe des signes indiquant que la poursuite de la ligne actuelle risque de porter des dégâts de long terme à nos relations, qui étaient jusqu’à présent exemplaires. Mais enfin, il ne peut pas y avoir d’Europe sûre sans partenariat russo-allemand. Faut-il appeler Bismarck en consultation ? Que les Allemands y pensent. Mais comment pouvons-nous trouver une issue à cette situation ?

Mur de Berlin / Nina Fasciaux
Mur de Berlin / Nina Fasciaux

L’expérience des années 80 témoigne du fait que même les situations qui semblent les plus désespérées ne sont pas sans issue. La situation dans le monde, alors, n’était pas moins explosive ni dangereuse qu’aujourd’hui. La menace nucléaire était déjà une réalité, mais nous avons pu inverser la situation. Non seulement normaliser les relations, mais aussi mettre fin à la confrontation, à la Guerre froide – et là réside le mérite politique des dirigeants de ce temps. Il est possible de retourner les tendances négatives. L’important, pour y parvenir, c’est la volonté politique et un juste établissement des priorités. On a vu apparaître aujourd’hui les premiers signes d’un rétablissement du dialogue. De premiers résultats, pour l’heure discrets et fragiles, ont été atteints : je veux parler des négociations tripartites sur le cessez-le-feu en Ukraine et de l’interruption du processus d’intensification des sanctions réciproques.

Je veux vous inviter, vous et tous les autres responsables politiques, et surtout ceux qui sont à la tête de gouvernements, à prêter une attention soigneuse à la récente intervention de V. Poutine sur le forum de Valdaï. Malgré toutes les formulations tranchantes et critiques à l’égard de l’Occident et des États-Unis, j’ai vu dans son discours l’aspiration à trouver un chemin vers la réduction de la tension et, en perspective, la création de bases nouvelles pour des relations de partenaires. Et il faut passer le plus vite possible de la polémique et des accusations mutuelles à la quête de points de convergence, et mener les choses jusqu’au démontage progressif des sanctions, qui nuisent aux deux côtés. Avant tout, il faut annuler ce que l’on appelle les « sanctions personnelles » contre les personnalités politiques et parlementaires, afin que ces derniers puissent s’unir dans la recherche de solutions mutuellement acceptables. Une des orientations de l’interaction peut être l’aide à l’Ukraine dans le dépassement des conséquences de cette guerre fratricide et le rétablissement des régions qui ont souffert.

Je pense que l’on peut isoler deux orientations où le dialogue est de nécessité vitale, et où il a subi le plus de dommages. C’est, premièrement, la collaboration et la solution des problèmes globaux. Deuxièmement, il s’agit de la sécurité commune européenne. Car je pense que nous nous sommes de nouveau convaincus, aujourd’hui, que la sécurité européenne ne peut être que commune. Aucune tentative  de résoudre ce problème par le biais de l’OTAN ou de la politique de défense de l’UE ne peut donner de résultats positifs. Au contraire, elles sont même contre-productives.

Il ne peut y avoir qu’une seule conclusion : il faut revenir aux plans et aux dessins de construction d’un système de sécurité européenne qui fournirait des certitudes et des garanties à tous ses participants. Il faut reconnaître que l’OSCE n’a pas rempli cette mission. Cela signifie-t-il qu’il faille la détruire et créer à la place quelque chose de nouveau ? Je ne le pense pas.

D’autant moins que l’OSCE s’est actuellement lancée dans l’exécution de sérieuses fonctions de contrôle en Ukraine. En leur temps, des responsables politiques comme l’ex-ministre des affaires étrangères de RFA Hans-Dietrich Genscher ont avancé l’idée de la création d’un conseil de sécurité pour l’Europe. Je partageais leur approche. L’initiative de l’ex-président Dmitri Medvedev, qui envisageait la création d’un mécanisme de diplomatie préventive en Europe, allait dans la même direction. Pourquoi ces idées, les unes et les autres, ont-elles été remisées aux archives ?

Les coupables sont évidemment, en premier lieu, les dirigeants.

Mais nous et vous aussi. La pression sur la politique est toujours productive quand les institutions citoyennes agissent activement – européennes aussi bien que globales. Il faut aujourd’hui une initiative commune, il faut relancer la construction de notre maison européenne commune. Je propose de réfléchir, lors de notre forum, à la forme qu’elle peut prendre.

Je n’ai pas, de nature, tendance au pessimisme, je me suis toujours qualifié moi-même d’optimiste, mais il faut reconnaître que la situation aujourd’hui est telle qu’il est difficile de rester optimiste. Et pourtant, il ne faut pas céder à la panique, au désespoir, se soumettre à l’inertie négative : cela risquerait de nous entraîner dans un abîme duquel nous ne pourrions plus nous extraire. L’expérience amère de ces derniers mois peut être refondue en volonté et en dialogue de collaboration. Je veux lancer cet appel à nos dirigeants, et à vous, mes amis : je vous en prie – pensons, proposons, agissons ensemble.»