Si seulement je pouvais payer tes impôts, Gérard !

Gérard Depardieu, c’est un peu comme Napoléon, je n’en ai rien à foutre et les Russes eux – l’adorent.


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Gérard Depardieu, c’est un peu comme Napoléon, je n’en ai rien à foutre et les Russes eux – l’adorent. Je n’en ai rien à foutre de Depardieu, par conséquent je ne souhaitais pas outre-mesure dépenser mon énergie à publiquement le défendre ou, au contraire, le fustiger. Mais je ne peux pas non plus me résigner, à l’instar de tant de Russes sur la toile, à le soutenir.

Nina Fasciaux
Nina Fasciaux

Depuis la blague de Gérard Depardieu sur un soi-disant passeport russe reçu de la part de Vladimir Poutine, l’internet russe se déchaîne, d’autant plus lorsque le président russe confirme la volonté d’accueillir l’acteur sur son sol en l’appelant publiquement Gérard lors d’une conférence de presse, devant plus de mille journalistes, le 20 décembre.

Sans surprise, les Russes soutiennent en effet majoritairement « leur acteur français fétiche ». Même Ramzan Kadyrov, le leader tchétchène, a déclaré que son pays accueillerait avec joie le comédien français. Peut-être ce dernier hésite-t-il désormais à abandonner la douce et servile Belgique pour s’installer à Grozny ?

Mais trêve de blabla. La vérité, c’est qu’encore une fois, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez – celui de Depardieu. On entend ici et là, en Russie, que c’est une honte pour l’État français de s’acharner sur un artiste, certes fortuné, mais un artiste quand même, gourou de la création intellectuelle et de l’exception culturelle française : son argent ne vient pas du pétrole, tout de même !

On entend ça. Que je suis déçue ! Je suis déçue que tant de gens, tant de Russes, qui se sont sacrifiés pendant près d’un siècle pour tenter de vivre dans un monde égalitaire, ne comprennent pas ici de quoi il retourne. Et peu-importe finalement que l’on s’acharne sur Depardieu alors qu’il y en a eu « bien d’autres » partis en Belgique avant lui. On a toujours besoin d’un bouc-émissaire, et plus il est populaire – mieux cela fonctionne.

Il y a quelques années déjà, notre cher Gégé national avait déclaré, outré, qu’après avoir payé ses maisons, ses voitures et ses impôts, il ne lui restait plus que 50 000 francs (8000 euros) par mois. Pauvre Gégé. Ne plus avoir que 8000 euros d’argent de poche pour aller boire des ballons de rouge et s’évader un peu de son hôtel particulier de 3000 mètres carrés, où certainement, on étouffe.

Et moi, en Française pourtant expatriée, avec un salaire modeste et un contrat local (je n’ai rien compris à l’évasion fiscale !) je me dis, mais de qui se moque-t-il ? Des 8,6 millions de Français qui vivent avec moins de 964 euros par mois et qui n’ont pas de maisons ni de voitures – ni d’impôts ?

Les riches (il s’agit bien ici d’un terme trahissant une certaine stigmatisation, j’ai appris loin de chez moi à ne plus trop m’offusquer du politiquement incorrect à la française) s’en vont car ils ont l’impression d’être volés par l’État. Parce qu’ils ont travaillé dur, ils estiment mériter leur petite fortune, ils ne veulent pas qu’on la leur confisque, tant et si bien que l’on parle des fameux 75% d’impôts comme d’une somme qui, arrachée de force aux mains des plus riches, disparaît. Pfiout ! – dans les airs, tout cet argent si durement gagné, tout bonnement jeté par les fenêtres !

Mais l’argent ne disparaît pas, il n’y a pas de fenêtres. L’argent est redistribué. Et c’est ça, l’essentiel.

Imaginons un peu que je sois Depardieu. Je serais extrêmement fière, quitte à devenir un peu mégalo, de payer non seulement l’école de mes enfants [en 2012, l’enseignement scolaire a représenté, après la dette, la première allocation du budget de l’État et est à peu près équivalent aux impôts sur le revenu, ndlr ] et la retraite de mes parents, mais aussi celles de nombreux autres enfants et vieillards que je ne connais pas.

Dans ma mégalomanie toute artistique, je me pavanerais devant les théâtres parisiens, les écoles de Saint-Denis et les maisons de retraite en Picardie en me disant, la poitrine gonflée d’orgueil : «J’ai contribué à faire fonctionner tout ça ». Je m’en vanterais même un peu, en soirée. Je déclarerais, magistral : « Je ne vends pas du pétrole – huh ! Je suis un artiste avec un grand A. Avec mon argent (j’insisterais ici, plein de condescendance, sur le fait que l’argent de l’État est le mien !), je fais vivre la culture de mon pays. Je suis un exemple de réussite pour la France car non seulement je n’ai pas honte d’être riche, mais en plus je n’ai pas peur de partager. »

Et puis, comme je ne serais quand même pas démuni complètement (toujours pas !), je me resservirais une dixième coupe de champagne, l’air satisfait.

Pourtant, Dieu merci, je ne suis pas Depardieu. Je suis salariée d’un journal en déficit et je paye 13% d’impôts sur le revenu. Et si l’État français venait à me demander, en ces temps de crise et réduisant encore un peu mon salaire, de payer ma part du gâteau en m’acquittant de la différence entre les taxes russes et françaises, je le ferais. Pour mes amis au chômage, pour mes parents bientôt à la retraite et pour que survivent les théâtres en province – comme c’est le cas ici en Russie, que ce soit ou non grâce au pétrole.