Pourquoi ils ont tort !

Les Russes qui ont défilé le 4 février dernier sur la rue Yakimanka et chanté en chœur avec Iouri Chevtchouk sur la place Bolotnaïa Je rentre au pays, je rentre en Russie.


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"Pour la troisième fois, nous ne donnerons pas (nos voix) à Poutine" : un slogan du mouvement LGBT, samedi 4 février à Moscou - Photo Benjamin Hutter
« Pour la troisième fois, nous ne donnerons pas (nos voix) à Poutine » : un slogan du mouvement LGBT, samedi 4 février à Moscou – Photo Benjamin Hutter

Les Russes qui ont défilé le 4 février dernier sur la rue Yakimanka et chanté en chœur avec Iouri Chevtchouk sur la place Bolotnaïa Je rentre au pays, je rentre en Russie. Ils peuvent dire qu’elle n’est plus toute belle – nous, on l’aime telle quelle ne méritent pas que des bravos. On peut, au risque de se retrouver à prêcher dans le désert, leur adresser toute une série de reproches. Ils ont, d’abord, la mémoire courte : en clamant leur « ras-le-bol » de Poutine, ils oublient que c’est pourtant sous son « règne » qu’ils ont pu s’offrir la belle voiture qu’ils ornent désormais d’un ruban blanc pour faire le tour du Koltso anti-poutinien ou encore le dernier iPhone qui leur permet de suivre en temps réel les préparatifs de la prochaine manif’. L’embourgeoisement de la société russe – pour parler polit-correctement, l’apparition d’une classe moyenne représentant aujourd’hui près de 11% de la population – a eu lieu sous et grâce à Poutine. C’est lui qui a orchestré une distribution plus large de la rente pétrolière, sur laquelle vivent précisément les nombreux médias, bureaux de design et autres agences de com’ employant une partie conséquente des manifestants.

Outre cette tendance amnésique, on peut reprocher aux Russes de la place Bolotnaïa le peu d’intérêt qu’ils manifestent envers la politique même de ce Premier ministre devenu objet de toutes les haines. Soyons clairs ! Si les manifestants déclarent « en avoir marre » de Poutine et de son régime, ce n’est certes pas parce que le gouvernement prépare actuellement une loi qui rendra l’enseignement secondaire semi-payant ou prévoit de supprimer les subventions pour les villes monoindustrielles. Dans leur écrasante majorité, nos néo-militants ont de quoi payer des cours particuliers à leurs petites têtes blondes – qui jamais, au grand jamais n’auront à aller travailler sur la chaîne d’une usine sidérurgique de province. Ce que les manifestants de décembre reprochent à la Russie de Poutine, c’est de ne pas ressembler assez à la France ou à la Grande Bretagne – où l’on protège le patrimoine architectural, où l’air est plus pur, où les gens roulent à vélo et sont vraiment cools.

On ne le leur contestera pas : la réalité russe, c’est autre chose. Ici, toujours et partout la même grisaille – HLM, brouillard enfumé, embouteillages monotones. Pas de tri sélectif mais un paquet d’usines pas désaffectées. Des flics qui n’ont pas appris à sourire mais se souviennent des bonnes vieilles méthodes élaborées dans les caves de leurs prédécesseurs (Dernières nouvelles du front : le 22 janvier 2012, Nikita Leontiev, 15 ans, a été tabassé à mort dans un commissariat de police pétersbourgeois ; le policier Denis Ivanov, qui a reconnu avoir achevé l’adolescent, a été arrêté). Les élections sont falsifiées et les routes défoncées ; la plupart de « nos chers concitoyens » sont pauvres, bêtes et cruels.

Par bonheur, on trouve en Russie, à côté de ces masses barbares, une poignée d’individus intelligents et sensibles. Sauvés ! Forts de leur conscience civile, ils s’habillent créateurs scandinaves, mangent « fermier » et ne regardent pas la télévision – conçue, comme chacun sait, pour les ouvriers de l’Oural et autres petits fonctionnaires de Russie unie, avec qui les manifestants de la place Bolotnaïa n’ont surtout rien de commun. C’est du moins ce qu’ils croient. Et c’est là qu’ils se trompent. Ils ont cependant une excuse : nombreuses sont les générations de Russes de « l’élite » à avoir, avant eux, commis la même erreur.

La Russie ne se dédouble pas

À commencer par les aristocrates du XIXème qui, parce qu’ils parlaient français, lisaient Pouchkine et avaient des vues politiques, s’imaginaient n’avoir rien de commun avec le peuple sauvage, obtus, soumis. « La vie des marchands, cochers, séminaristes et moujiks me semble monotone et ennuyeuse, écrivait Lev Tolstoï à l’âge de 38 ans. Tous les actes de ces gens reposent, en grande partie, sur les mêmes ressorts : jalousie envers les couches sociales plus heureuses, cupidité et passions matérielles. La vie de ces gens est dénuée de beauté. Je ne m’en cache pas – je suis un aristocrate. Depuis l’enfance, j’ai été éduqué dans des sentiments d’affection et de respect envers toute chose raffinée – que ce fût Homère, Bach et Raphaël ou simplement des mains propres, de beaux habits, une table bien garnie. Je suis aristocrate parce que je ne peux pas croire dans la grande intelligence, le goût raffiné ou l’honnêteté suprême d’un homme qui met les doigts dans son nez. » Tolstoï dit tout haut ce que tous pensent tout bas. Les aristocrates ont le sentiment d’incarner une Russie meilleure, libre, fine, noble et animée d’un esprit particulier – qui tente de survivre au sein de la Russie majoritaire, masse noire sans âme, esclave, grossière, profondément matérialiste. Le départ un peu précipité de la « crème de la société russe » après les événements qu’on sait n’arrange rien. Les dissidents soviétiques reprennent le flambeau et se mettent à incarner courageusement, au milieu de la sempiternelle masse ignorante et soumise, « l’esprit, l’honneur et la conscience » de leur temps. C’est trait pour trait le même esprit qui anime les militants d’aujourd’hui, leur combat pour des élections justes et des pistes cyclables. Persuadés d’être « Européens dans l’âme », ils luttent, en manifestant, contre la Russie « asiatique » – avec ses fraudes, ses clans et ses mafias et que, selon eux, Poutine et les gens qui le soutiennent incarnent à merveille. Sauf que cette Russie « asiatique » est tout aussi vivante dans l’âme d’un manager branché de chez Yandex que dans celle d’un ex-taulard de Novokouznetsk. La différence, c’est que le premier la bâillonne, tandis que le deuxième s’extasie de ses ravages. La vérité, c’est que la Russie ne se dédouble pas ; il n’y a pas des Russes « civilisés » et d’autres Russes « barbares » – il n’y a qu’un seul peuple, mû par les mêmes instincts et aspirations. La vérité, c’est que la majeure partie des Russes, arrivés en haut de l’échelle sociale, refoulent au plus profond de leur être le souvenir même d’avoir été en bas – et, nécessairement, haïssent ceux qui le leur rappellent. Voilà pourquoi les Moscovites – dès la deuxième génération – répugnent à se reconnaître dans les provinciaux, les directeurs d’usines dans leurs ouvriers et les manifestants de la place Bolotnaïa dans Poutine – qui pourtant, créature commune à tous les Russes, porte en lui tous leurs défauts et leurs imperfections. Riches ou pauvres, cancres ou thésards, propriétaires de yachts ou rois des poubelles, les Russes portent tous quelque part en eux un malheureux, un misérable – accablé par l’imperfection de l’univers et habité par un profond malaise qu’ils dissimulent sous une arrogance sans bornes. Peu importe que l’on passe ses journées sur Facebook ou dans les cours d’immeubles : on porte tous le même abîme – et ce qui nous distingue les uns des autres, c’est juste la façon dont on en transmet l’écho  au monde.