Qu’est-ce qui cloche avec l’opposition libérale russe ?

« Tout le monde détient une part de la vérité. »


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Pourquoi l’opposition libérale reste-t-elle faible et divisée en Russie ? Qu’est-ce qui empêche ses candidats de gagner les élections ? Stanislav Koutcher, chroniqueur pour la radio Kommersant FM, cherche la réponse à ces questions dans l’histoire récente du mouvement.

Alexeï Navalny 2018
Le principal opposant, Alexeï Navalny, a confirmé sa candidature à la présidentielle russe 2018, le 13 décembre. Crédits : capture

Décembre 2003. Pour la première fois dans l’histoire de la nouvelle Russie, les démocrates ne sont pas représentés à la Douma : ni le parti Iabloko, ni l’Union des forces de droite (SPS) n’ont réussi à franchir le seuil obligatoire des 5 %. J’animais alors une émission télévisée et je me souviens parfaitement de l’ardeur avec laquelle les représentants de ces partis échangeaient des piques dans notre studio. Leurs attaques réciproques étaient bien plus passionnées que celles dirigées contre le parti au pouvoir Russie UnieIabloko accusait le SPS de collusion avec le Kremlin, tandis que le SPS accusait Iabloko de soumission à l’autorité du chef et de myopie politique. Après leur défaite, les démocrates se sont empressés avec non moins d’enthousiasme de chercher à savoir qui était le plus coupable de cet échec.

C’est précisément à ce moment-là qu’un célèbre député de Russie Unie (je ne le nommerai pas pour ne pas lui faire de la publicité ; il s’agit, aujourd’hui encore, de quelqu’un de haut placé) prononça, autour d’une tasse de thé prise après l’émission, des paroles prophétiques : à l’en croire, désormais, les partisans de Poutine seraient chaque année de plus en plus unis, tandis que ses opposants se disputeraient de plus en plus et se retrouveraient divisés en une multitude de groupes. Ils seraient unis par leur mécontentement envers Poutine, et divisés par le plus grand mécontentement encore qu’ils manifesteraient les uns envers les autres. Celui-ci se manifesterait régulièrement, empêchant l’opposition de représenter une quelconque menace pour le Kremlin. Je me rappelle m’être fermement opposé à cette prévision faite avec cette assurance tranquille qu’à l’instar de Vyssotski, je n’aimais déjà pas chez les gens en général, et encore moins chez les politiques vivant selon le principe « La trahison est une question de date ».

En mars 2012, quand le mouvement de protestation a réuni, semblait-il, tous les insatisfaits du pouvoir, et que, lors d’un même rassemblement, se sont exprimés des personnages aussi différents qu’Oudaltsov et Prokhorov, Navalny et Kassianov, Nemtsov et Iavlinski, je me suis souvent rappelé cette prédiction du député en me demandant ce qu’il dirait aujourd’hui. Mon père, qui ne croyait ni en Poutine ni aux chefs de file du mouvement de protestation, a en partie répondu à sa place.

Nous nous trouvions dans son appartement pétersbourgeois, où il mettait en pages le nouveau numéro de son pauvre mais honnête journal Sobstvennoïé mnenie (« Opinion propre »). « Même si ces dandys arrivent à se mettre d’accord, ce en quoi je ne crois pas, leurs partisans n’arriveront jamais à s’entendre, a ainsi réagi mon père lorsque je lui ai montré une vidéo des rassemblements ayant suivi l’élection présidentielle de mars 2012. Ils se serviront du moindre prétexte pour se battre entre eux, plutôt que contre Poutine. On parie une bouteille de cognac ? »

Les prétextes et les règlements de comptes entre opposants au régime se sont succédé les uns aux autres. La participation de Navalny aux élections municipales de Moscou. Les élections régionales de 2013. Les JO de Sotchi. Mon père n’a jamais reçu sa bouteille de cognac : il est décédé le 10 février 2014 et n’a donc pas connu les événements les plus tragiques ayant divisé la société russe. De la même façon, il n’a pas connu les dizaines de nouveaux prétextes ayant entraîné des chamailleries publiques et des ruptures entre des amis qui devaient, semblait-il, rester ensemble coûte que coûte.

Ensuite, Boris Nemtsov a été tué, et les tristes constatations du genre « Maintenant, l’opposition est définitivement décapitée » se sont fait bien plus souvent entendre que les paroles d’espoir selon lesquelles cette mort pourrait unir les partisans des idées de Nemtsov. Ce qui n’a pas été le cas.

Les opposants à Poutine n’ont ni la force, ni les leaders, ni, semble-t-il, la volonté de s’unir contre lui. D’une part, ils répètent tous en public vouloir un changement de pouvoir pacifique. De l’autre, regardez toute la crasse qui se déverse aujourd’hui sur le seul homme politique ayant annoncé qu’il souhaitait se battre contre Poutine lors des élections [Alexeï Navalny, ndlr], et non sur les barricades.

Tout le monde détient une part de la vérité. Tout le monde fait montre d’une probité enviable et défend ses propres représentations de la justice. On ne peut évidemment que s’en réjouir. Une seule chose est regrettable : le fait qu’il y a 13 ans déjà, ce député cynique de Russie Unie ait vu juste. D’après mes observations, pas plus de gens ne croient en la capacité de l’opposition libérale à s’unir qu’en celle de Poutine à soudain lancer des réformes démocratiques. Mais personne n’empêche quiconque de croire aux miracles, et encore moins d’essayer de les réaliser.