Moscou et Ankara prennent en main le destin de la Syrie

La Turquie est, avec la Russie et l’Iran, à l’origine de négociations de paix qui doivent se tenir sous l’égide de l’ONU à Astana, au Kazakhstan, le 23 janvier


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Un mois après la reprise d’Alep par les troupes de Bachar el-Assad, la Russie et la Turquie se présentent en garantes de la résolution du conflit syrien. Les deux pays sont à l’origine de la trêve actuelle sur le terrain, de futures négociations à Astana et combattent ensemble l’État islamique. Un rapprochement qui, toutefois, ne réjouit pas Damas.

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Enfants syriens à Alep-Est le 24 décembre 2016. Les militaires russes y mènent une opération de déminage. Crédits : Timur Abdullayev/News Team/TASS

Après deux tentatives échouées de trêve en 2016, la Russie semble ne plus compter sur la coalition internationale menée par les États-Unis pour régler la crise syrienne. Au terme d’une dizaine de jours de négociations, Moscou et Ankara se sont entendues sur un accord de cessez-le-feu en Syrie, proclamé le 30 décembre dernier, extension de celui en vigueur à Alep suite à la libération de la ville. Depuis le début de la guerre, en mars 2011, c’est la première fois que la Turquie parraine un tel accord et surtout que Washington, en pleine transition gouvernementale, n’est pas associée à une telle initiative.

Cette nouvelle réalité dans le conflit syrien a notamment permis d’intégrer au dialogue les groupes d’opposition pro-turcs, hostiles à Assad, présents dans le nord-ouest du pays. Outre ces derniers, sept autres groupes de l’opposition syrienne « modérée », dont les importants Ahrar al-Sham ou Jaysh al-Islam, ont rejoint le cessez-le-feu. La trêve n’a été rejetée que par les organisations terroristes islamistes Front Fatah al-Cham et État islamique, ainsi que par les Forces démocratiques syriennes, actives contre l’EI dans le nord de la Syrie.

Nouveaux alliés

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Su-34 russe en Syrie. Crédits : ministère de la défense de Russie.

Quelques jours après le début de la trêve, , Moscou a également appuyé l’armée turque par des raids aériens près de la ville d’Al Bab, au nord du pays, où Ankara combat l’État islamique depuis l’été 2016, affirment The New York Times et Kommersant.

Il s’agit de la première aide russe apportée à la Turquie en Syrie, et d’une rareté dans l’histoire des deux pays, qui ont été en guerre à douze reprises. D’autant que la Turquie, membre de l’OTAN, aurait théoriquement dû faire d’abord appel aux États-Unis, tout aussi actifs dans le ciel syrien, comme le souligne Kommersant, qui y voit un « coup tactique ». « Pour Moscou, l’union avec Ankara prend une signification clé, en ce qu’elle permet de réaliser plusieurs objectifs, notamment celui de ne pas laisser à l’Occident l’initiative dans le règlement futur du conflit syrien », explique le quotidien russe.

Pour Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe et spécialiste du conflit syrien, la coordination militaire russo-turque autour d’Al Bab s’inscrit aussi dans le processus de réchauffement des relations entre Moscou et Ankara. « Il s’agit pour les Russes de renvoyer l’ascenseur aux Turcs, dont l’implication a été décisive dans le dénouement de la bataille d’Alep », soutient-il.

Enfin, la Turquie est, avec la Russie et l’Iran, à l’origine de négociations de paix qui doivent se tenir sous l’égide de l’ONU à Astana, au Kazakhstan, le 23 janvier – soit trois jours après l’investiture de Donald Trump – et se poursuivre le 9 février à Genève.

Ankara non grata

Poutine Erdogan
Les présidents turc et russe Recep Erdogan et Vladimir Poutine. Crédits : kremlin.ru

De nombreux obstacles se dressent cependant sur la voie d’un règlement de la situation à Astana. Premièrement, la condition presque sine qua non de la tenue de ces pourparlers est le respect du cessez-le-feu, déjà violé à plusieurs reprises début janvier, selon les agences de presse internationales.

Le deuxième, primordial, est lié à la liste – non confirmée à ce jour – des participants à la rencontre. Le président syrien a notamment d’ores et déjà déclaré qu’il ne dialoguerait qu’avec la « vraie » opposition. « Quand je dis vraie, je veux parler de celle qui a ses racines en Syrie et non en Arabie saoudite, en France ou en Grande-Bretagne », a-t-il déclaré à la presse française, le 9 janvier.

Le troisième, de taille, est paradoxal puisqu’il concerne la Turquie, qui a toujours exigé le départ de Bachar el-Assad et soutenu des groupes armés opposés au régime. De fait, Damas ne voit pas d’un bon œil l’entrée de son voisin turc dans le « club » de ses alliés – ce que le président syrien n’a pas manqué de souligner. Toujours face aux médias français, Bachar el-Assad, qualifiant la Turquie de « pays instable », a précisé ne pas faire confiance à son président, Recep Tayyip Erdogan, « dans la mesure où c’est un islamiste ».

Moins radical, l’Iran, qui soutient de toutes ses forces le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir, éprouve aussi une certaine méfiance à l’égard de la Turquie. Téhéran a notamment précisé que cette dernière, à la différence des autres pays de la coalition menée par la Russie, n’avait pas reçu d’invitation officielle de Damas.

Malgré ces désaccords, la rencontre d’Astana, si elle se tient, pourrait toutefois s’avérer plus fructueuse que les négociations précédentes, est persuadé Igor Delanoë. « La présence d’Ankara, avec qui Moscou s’entend de nouveau bien, devrait permettre de modérer l’appétit des Iraniens, qui ne veulent pas reculer sur l’avenir d’Assad. On peut s’attendre à des négociations intenses autour de cette question, avec la Russie en position de médiateur entre la Turquie et l’Iran. Cela pourrait aboutir à de vrais résultats, car les acteurs actuels souhaitent réellement avancer, et que l’antagonisme Russie – États-Unis n’est plus là pour venir polluer le dossier », conclut l’expert.