Vu de Turquie : le meurtrier de l’ambassadeur Karlov n’était pas un loup solitaire

Trois autres personnes ont également été blessées dans l’attaque


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Lundi 19 décembre, l’ambassadeur russe en Turquie, Andreï Karlov, a été abattu d’une balle dans le dos alors qu’il prononçait un discours dans une galerie d’art, à Ankara. Toğrul İsmayıl, politologue à l’Université d’économie et de technologie d’Ankara, spécialiste des relations russo-turques, a expliqué au Courrier de Russie comment cet assassinat était perçu en Turquie.

Andreï KArlov Moscou
Hommage à l’ambassadeur russe Andreï Karlov à Moscou. Crédits : E.Pesov/Flickr

Le Courrier de Russie : Comment la Turquie réagit-elle à l’assassinat de l’ambassadeur russe ?

Toğrul İsmayıl : À l’université, sur les réseaux sociaux, en ville… tout le monde ne parle que de ça. Et personne ne s’y attendait. Bien sûr, les Turcs étaient contre les agissements de la Russie en Syrie, mais de là à approuver l’assassinat de l’ambassadeur… Bien au contraire ! Tuer un homme dont la vocation était d’œuvrer pour la paix : c’est un geste qui indigne et révolte la grande majorité de la population. Beaucoup de nos diplomates ont été victimes d’attentats dans le passé, et nous connaissons la douleur que les Russes éprouvent en ce moment. Mais c’est la première fois qu’un ambassadeur est attaqué sur le territoire turc, et, qui plus est, le représentant d’un pays partenaire. Nous avons vécu récemment une crise dans nos relations, et nos pays viennent tout juste de reprendre le dialogue. Dans ce contexte, cet assassinat est manifestement une provocation, visant à empêcher le rapprochement russo-turc.

LCDR : Au moment où il a été abattu, Andreï Karlov ne bénéficiait d’aucune protection… Comment l’expliquez-vous ?

T.I. : Je pense que, côté turc comme côté russe, on a effectivement fait preuve d’une certaine négligence dans l’organisation de cet événement. Les uns et les autres auraient dû déployer plus d’efforts pour assurer la sécurité des participants et des invités de l’exposition, c’est vrai. Mais il est tout aussi vrai que l’ambassadeur, que je connaissais personnellement, n’aimait pas être accompagné de gardes du corps. Je l’avais croisé pas plus tard que vendredi dernier : nous intervenions tous deux lors d’une conférence sur les relations russo-turques à Ankara. C’était un grand professionnel, qui a fait beaucoup pour l’amitié russo-turque. Ce qui est arrivé est une grande tragédie.

LCDR : Le criminel a-t-il agi seul, sur un « coup de tête », ou s’agit-il d’un attentat commandité – qu’en pensez-vous ? 

T.I. : Je suis persuadé qu’il n’a pas préparé son crime seul. Précisément parce que cet attentat a été orchestré comme une mise en scène macabre, un spectacle, censé impressionner le spectateur. Si l’assassin avait agi seul, sur un coup de tête, il se serait certainement rendu ensuite, pour demeurer un héros aux yeux des adversaires de la Russie. Or, il a tiré, puis a été abattu par la police. Les phrases qu’il a hurlées étaient répétées, sélectionnées à l’avance, c’est certain [L’homme a crié : « Allahu Akbar ! Nous mourons à Alep ! Vous mourez ici ! », ndlr] : il s’agissait de transmettre un message au monde. Il a agi en djihadiste kamikaze, qui tue puis se fait tuer au nom du mouvement qu’il représente – et pas du tout en loup solitaire.

LCDR : Qui peut se tenir derrière cet assassinat ?

T.I. : Il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit. Les versions et les suppositions sont nombreuses. Je pense qu’il faut attendre les résultats du travail de la commission conjointe. En ce moment, tout jugement peut nuire à l’enquête.

ambassadeur karlov turquie
L’assassin présumé a été identifié par les autorités turques comme étant Mevlüt Mert Altintas, un policier de 22 ans. Une perquisition a été menée à son domicile, a annoncé le parquet. Ses parents et sa sœur ont été arrêtés, selon l’agence Dogan. Crédits : capture

LCDR : Vous avez évoqué l’opposition des Turcs à la campagne militaire russe en Syrie. Plus généralement, comment la Russie est-elle perçue en Turquie aujourd’hui ?

T.I. : C’est vrai que la nouvelle des bombardements russes sur Alep a provoqué des actions de protestation en Turquie, notamment sur le parvis de l’ambassade de Russie. Mais en réalité, les Turcs sont globalement bienveillants à l’égard de la Russie. Malgré la crise de l’avion abattu [le 24 novembre 2015, l’armée turque a abattu en vol un bombardier russe SU-24 dans le ciel syrien, ndlr], nos relations s’amélioraient de jour en jour ces derniers temps. Et aujourd’hui, après ce crime ignoble, nous sommes désemparés et inquiets.

LCDR : Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré récemment que, sur la Syrie, le dialogue russo-turc était « plus productif » que le dialogue russo-américain. Que pensez-vous de cette affirmation ?

T.I. : La Russie et la Turquie ont effectivement plus de chances de s’entendre : ce sont des pays voisins. La Russie, la Turquie et l’Iran connaissent bien la région de la Syrie, ils prennent en compte la situation réelle, sur le terrain, alors que les autres pays ne peuvent pas toujours comprendre toutes les subtilités locales. Et même si la Russie soutient le régime d’Assad alors que la Turquie s’y oppose, je suis convaincu que Moscou et Ankara ont déjà trouvé un accord sur la Syrie. Je n’en connais pas les détails, mais nous en verrons probablement les contours prochainement. Et, dans tous les cas, nos deux pays peuvent parvenir à une solution pour la Syrie plus rapidement que d’autres acteurs.

LCDR : Le dialogue russo-turc n’est-il pas menacé, après cet assassinat ?

T.I. : Je ne le pense pas, non. Miner nos relations diplomatiques était précisément le but du tueur, mais nos présidents respectifs ne se sont pas laissé prendre au piège. Et c’est leur unité qu’ils ont mise en avant lors de leurs premières réactions à l’attentat. Aucune rencontre au plus haut niveau n’a été annulée. Le dialogue se poursuit.

LCDR : L’assassinat de l’ambassadeur Karlov aura-t-il une influence sur la politique russe en Syrie ?

T.I. : Je ne pense pas que Moscou change de cap en Syrie de manière substantielle. Les pays comme la Russie et la Turquie ont de l’expérience en la matière : ils ont subi le terrorisme dans leur chair – et ils ont l’habitude de le combattre. Ils ne se laissent pas impressionner. Je pense, au contraire, que cette douloureuse épreuve ne fera que rapprocher nos deux pays.

Toğrul Ismayil. Né à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, en 1965, il est diplômé en histoire à l’Université d’État de Moscou, et en sociologie à l’université d’Istanbul. Docteur en sciences historiques, il enseigne depuis 2010 l’histoire des relations internationales à l’université d’économie et de technologie d’Ankara (TOBB).