Une représentation du Kurdistan syrien à Moscou ?

Un tel événement provoquerait une réaction très dure de la Turquie


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Le Kurdistan syrien pourrait ouvrir bientôt une représentation officielle à Moscou. Ce qui, dans l’idée des Kurdes, contribuerait à renforcer la collaboration entre la Russie et les autonomistes kurdes, éprouvés au combat contre l’État islamique dans le nord du pays. Les représentants des Kurdes de Syrie, attendus le 21 octobre à Moscou, prévoient de débattre de cette question au ministère russe des affaires étrangères. Dans le même temps, les sources diplomatiques turques préviennent qu’une telle démarche entraînerait une réaction très dure d’Ankara, qui a déjà de sérieux différents avec Moscou sur la crise syrienne.

Le drapeau du Kurdistan. Crédits : yourmiddleeast.com
Le drapeau du Kurdistan. Crédits : yourmiddleeast.com

Selon le quotidien russe Kommersant, une représentation du Kurdistan syrien pourrait ouvrir en Russie prochainement. Les parties règlent à l’heure actuelle les formalités. Une source kurde proche du dossier indique que si cette idée n’a pu être réalisée plus tôt « à cause de certains problèmes techniques », il n’y avait « aucun obstacle du côté russe ».

Les prochaines étapes dans cette direction pourraient être débattues le 21 octobre au ministère russe des affaires étrangères (MID), où des rencontres sont prévues avec les dirigeants du parti de l’Union démocratique (PYD), une des principales forces politiques du Kurdistan syrien. Le côté kurde sera représenté par la co-présidente du PYD, Assia Abdullah. Les sources de Kommersant au MID n’ont toutefois pas confirmé l’ouverture prochaine d’un bureau de Kurdistan syrien en Russie.

Un tel événement provoquerait une réaction très dure de la Turquie, où le Parti du travail du Kurdistan turc (PKK) a été officiellement qualifié d’organisation terroriste. « En tant que Turc, je suis contre tout renforcement de l’interaction entre Moscou et les Kurdes », a confié à Kommersant une source diplomatique turque, laissant entendre qu’Ankara, qui entretient déjà avec Moscou des relations difficiles sur la question syrienne, s’opposerait catégoriquement à l’idée de l’ouverture d’un bureau des autonomistes sur le territoire de la Fédération.

L’ambassadeur turc en Russie, Umit Yardim, a fait savoir qu’Ankara redoutait la perspective d’une collaboration « entre les Kurdes de Syrie et certains États ». « Nous n’abordons pas cette question qu’avec la Russie, a déclaré M. Yardim. Si les Kurdes reçoivent aussi le soutien des États-Unis, la Turquie réagira sans tarder. »

Si le PYD ne s’est jamais positionné comme une aile du PKK, les autorités turques et le président Recep Tayyip Erdogan l’ont plusieurs fois accusé d’adhérer aux idées des terroristes kurdes qui se battent sur le territoire turc. La nouvelle vague de terrorisme du PKK qui a submergé la Turquie cet été et le lancement par Ankara d’une vaste campagne militaire pour la combattre ont aggravé la situation des Kurdes de Syrie et d’Irak.

De leur côté, les dirigeants autonomistes kurdes accusent Ankara d’aider ouvertement les islamistes radicaux actifs en Syrie. Ils pointent notamment le refus du pouvoir turc, au moment du siège de plusieurs mois par l’État islamique de la ville kurde de Kobané, près de la frontière turco-syrienne, de soutenir les forces autonomistes dans les durs combats qu’elles ont menés contre l’EI et les détachements combattant en Syrie sous l’étendard d’al-Qaeda.

L’ambassadeur russe en Turquie, Andreï Karlov, a rappelé plus tôt que « ni la Russie, ni le Conseil de sécurité de l’ONU ne considèrent le PKK et le PYD comme des organisations terroristes ». Moscou voit en outre les Kurdes syriens comme des représentants parmi d’autres de l’opposition syrienne, avec qui elle a l’intention de dialoguer pour régler la situation dans cette partie du pays. « La Fédération de Russie n’a pas de contact avec le PKK. Quant à ceux avec le PYD : l’Occident lui-même nous demande de maintenir le lien avec l’opposition syrienne », a déclaré Andreï Karlov à l’agence RIA Novosti. Le diplomate russe a démenti les affirmations des médias turcs sur le fait qu’il aurait été spécialement convoqué au ministère turc des affaires étrangères pour s’expliquer sur la question de la livraison d’armes russes aux Kurdes de Syrie.

Dans ce contexte, les perspectives d’une participation des Kurdes syriens au projet russe de former un large front coalisé antiterroriste pour lutter contre l’EI restent floues. Dès avant le début de l’opération militaire russe en Syrie, Moscou avait prévenu que « les seules frappes aériennes ser[aient] insuffisantes » dans la lutte contre les islamistes radicaux qui combattent dans ce pays. Les autorités russes ont souligné la nécessité de « former une coalition de compagnons de pensée, incluant aussi ceux qui, sur le terrain, résistent à la menace terroriste les armes à la main » : notamment les armées syrienne et irakienne, mais également les Kurdes.

Le représentant du PYD en Russie, Ali Muhamed Abd es-Salam [Али Мухаммед Абд Салам en russe, ndlr], a déclaré lundi 19 octobre à Kommersant que les Russes n’avaient pas encore abordé avec les Kurdes les perspectives d’une adhésion de ces derniers à une coalition antiterroriste. « Nous soutenons toute action de la Russie dans la lutte contre l’EI, mais il vaudrait mieux que ces actions soient dirigées aussi contre les détachements d’al-Qaeda, le Ahrar al-Sham et le Jabhat al Nusra, qui, pour nous, constituent une menace identique. » Les dirigeants russes ont pourtant affirmé à plusieurs reprises que les frappes de l’aviation russe en Syrie visaient non seulement les positions de l’EI, mais tous les représentants de « l’internationale terroriste ».

Le Kurdistan syrien se trouve dans le nord et le nord-est de la Syrie. Depuis 2012, la majorité du Kurdistan syrien est contrôlé par des milices kurdes. En novembre 2013, des représentants kurdes, arabes, assyriens et d’autres minorités plus petites ont déclaré un gouvernement de facto dans la région. 2 millions de Kurdes vivent sur ce territoire. Si l’armée syrienne libre a de bonnes relations avec les Kurdes, ce n’est pas le cas des groupes islamistes. Depuis 2013, les Kurdes défendent leur territoire contre les groupes issus d’Al-Qaeda : le Front al-Nosra, branche officielle, et l’État islamique. En automne 2014, la résistance kurde fait de Kobané une bataille d’usure et un symbole majeur dans la lutte contre l’EI. En janvier 2015, les jihadistes sont repoussés de la ville en ruines, la bataille continuant dans la région alentour.

 

Source : Figaro
Source : Figaro