Vladimir Poutine raconte la vie de ses parents pendant la guerre

« Mon père a servi à Sébastopol, dans l’escadron sous-marin, il était matelot. Il a été appelé en 1939 »


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La veille des célébrations du 9 mai, Vladimir Poutine est revenu, dans un billet pour la revue Rousskiï Pioner, sur la façon dont ses parents ont vécu la guerre.

Vladimir Poutine a participé le 9 mai à l'action "Régiment immortel" en hommage aux parents des Russes qui ont participé à la Seconde guerre mondiale. Crédits: kubnews.ru
Vladimir Poutine, avec un portrait de son père à la main, a participé le 9 mai à l’action « Régiment immortel » en hommage aux parents des Russes qui ont participé à la Seconde guerre mondiale. Crédits: kubnews.ru

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Pour parler franchement, le père n’aimait pas en parler. Ou plutôt, ça se passait comme ça : quand les adultes discutaient entre eux et évoquaient tel ou tel souvenir de la guerre, j’étais simplement à côté. Tout ce que je sais sur la période me vient de ces conversations entre adultes. Mais parfois, ils s’adressaient aussi directement à moi.

Mon père a servi à Sébastopol, dans l’escadron sous-marin, il était matelot. Il a été appelé en 1939. Ensuite, à son retour, il a simplement travaillé à l’usine ; ils vivaient avec maman à Petrodvorets [région de Saint-Pétersbourg, ndlr]. Je crois qu’ils s’y étaient même construit une petite maison.

Alors que la guerre avait commencé, mon père travaillait dans une entreprise liée à l’effort de guerre, ce qui les dispensait, lui et les autres ouvriers, du service militaire. Mais il a signé une déclaration d’entrée au parti, et puis une autre, disant qu’il voulait aller sur le front. On l’a alors envoyé dans le détachement de sabotage du NKVD. C’était une petite section. Le père racontait qu’ils étaient 28 ; ils devaient faire exploser des ponts et des voies de chemin de fer sur le territoire occupé… Mais assez rapidement, ils sont tombés dans une embuscade. Ils avaient été trahis. Ils sont arrivés dans un village, puis ils en sont partis, mais quand ils y sont retournés après un moment, les fascistes les attendaient sur place. Ils les ont pourchassés dans la forêt, et le père a survécu en se cachant dans un marais ; il y est resté plusieurs heures, en respirant à l’aide d’un roseau. Ça, c’est lui qui le racontait. Il disait qu’alors qu’il était allongé dans ce marais et qu’il respirait à l’aide de ce roseau, il entendait les soldats allemands passer près de lui, à quelques pas de lui seulement, il entendait les chiens japper…

Ce devait être le début de l’automne, c’est-à-dire qu’il faisait déjà froid… Je me souviens bien aussi qu’il racontait que le chef de leur groupe était un Allemand. Un citoyen soviétique, mais un Allemand ethnique.

Et il y a deux ans, on m’a apporté, depuis les archives du ministère de la défense, le dossier concernant ce groupe. J’en ai une copie chez moi, à Novo-Ogarevo. Le dossier contient la liste des membres du détachement, leurs noms de famille, prénoms et patronymes, et aussi de brèves descriptions. Et effectivement, ils étaient 28. Et c’est vrai aussi que le chef était un Allemand. Exactement comme racontait mon père.

Sur ces 28 hommes, quatre seulement ont réussi à revenir de la ligne de front. 24 sont morts.

Le père de Vladimir Poutine - Vladimir Spiridnovitch Poutine. Crédits: wikimedia.org
Le père de Vladimir Poutine – Vladimir Spiridnovitch Poutine. Crédits: wikimedia.org

Ensuite, on a envoyé les survivants sur la place d’armes du Nevskiï piatatchok, ce petit bout de terre où se sont déroulées les batailles les plus violentes de tout le siège de Leningrad. L’endroit devait servir de tête de pont pour une percée du blocus. Mais finalement, ils n’ont pas pu l’utiliser à cette fin, le blocus a été percé ailleurs. Et tout de même, nos troupes ont tenu le piatatchok longtemps, dans des combats extrêmement durs. Les hommes étaient en permanence sous le feu. Parce que les Allemands aussi comprenaient bien que l’endroit pouvait servir à une percée, et ils s’efforçaient de le faire disparaître de la surface de la terre. Il y a des chiffres sur combien on a retrouvé de métal dans chaque mètre carré de cette terre – jusqu’à présent, c’en est plein.

Mon père a été grièvement blessé là-bas. Il a vécu tout le reste de sa vie avec des éclats de munitions dans la jambe : les médecins n’avaient pas pu les retirer tous. Dieu merci, ils avaient sauvé sa jambe, car ils auraient pu l’amputer ; mais régulièrement, elle lui faisait mal, et son pied ne s’est jamais redressé. En tant qu’invalide de guerre, il a d’ailleurs fini par obtenir un appartement. C’était notre premier appartement individuel, un petit deux-pièces. Avant, nous vivions en appartement communautaire dans le centre, mais là, nous avons dû déménager. Pas complètement en périphérie, mais dans les nouvelles constructions. Je servais déjà au KGB à l’époque, moi, j’attendais un appartement sans l’obtenir, mais mon père a fini par en avoir un. Ce déménagement a été un bonheur immense pour nous. (…)

Le père racontait que, quand il est revenu à lui après sa blessure, sur le champ de bataille, c’était l’hiver, et la Neva était déjà prise par les glaces. Il a tout de même réussi à se traîner pour rejoindre les siens d’un côté de la rive, mais l’étape suivante, c’était d’atteindre l’autre berge, pour aller se faire soigner dans un vrai hôpital. Mon père ne pouvait pas marcher et il n’y avait pas vraiment de volontaire pour le porter : à cet endroit, la Neva était extrêmement exposée, constamment sous les tirs d’artillerie et des mitrailleuses. Pourtant, par hasard, parmi les hommes présents, il y avait un ancien voisin de mon père, de la maison de Petrodvorets. Et l’homme a immédiatement accepté de le porter. Il l’a amené jusqu’à l’hôpital – les deux sont parvenus vivants. Après s’être assuré que mon père serait opéré, son voisin lui a dit : « Bon, ça y est. Maintenant, tu vas vivre. Et moi, je repars mourir. »

Et il est reparti. Mon père revenait souvent sur ce récit. C’est le souvenir qui le tourmentait le plus. Ils s’étaient perdus de vue, et le père pensait que l’autre était mort. Et puis à un moment, vers le début des années 60 – j’étais petit, je ne me souviens pas de l’année exacte –, mon père est rentré un jour à la maison, s’est assis sur une chaise et s’est mis à pleurer, brusquement. Il avait rencontré cet homme, son sauveur. Dans un magasin. À Leningrad. Par hasard. Il était entré là faire des courses et il l’avait vu. Il fallait le faire, pour que tous les deux, à ce moment précis, entrent dans ce magasin précis ; il y avait quoi : une chance sur un million ?.. Après ça, ils se sont revus, le voisin venait chez nous.

La mère de Vladimir Poutine - Maria Ivanovna Chelomova. Crédits: politike.ru
La mère de Vladimir Poutine – Maria Ivanovna Chelomova. Crédits: politike.ru

Maman, elle, racontait comment elle allait voir le père à l’hôpital, où il est resté en convalescence, après sa blessure. C’était le blocus, la famine… Et le père lui donnait sa ration d’hôpital en cachette des médecins et des infirmières. Ma mère la planquait pour l’emporter à la maison et nourrir leur fils, mon frère aîné. Mais ensuite, à l’hôpital, mon père a commencé à s’évanouir de faim et les médecins et les infirmières ont compris ce qui se passait. Ils n’ont plus laissé ma mère venir le voir.

Et puis, on a retiré à ma mère son enfant. Pendant le blocus, les autorités ont retiré beaucoup d’enfants en bas âge à leurs parents, sans même leur demander l’autorisation. Les enfants étaient rassemblés dans des foyers ; c’était dans le but de les sauver de la famine et de les évacuer loin de la ville et du front à la première opportunité.

Mais dans ce foyer, mon frère est tombé malade, maman disait que c’était la diphtérie ; il n’a pas survécu. Et on n’a même pas dit à mes parents où il avait été enterré. Ils ne l’ont jamais su. L’année dernière, des gens que je ne connais pas, de leur propre initiative, ont travaillé dans les archives et trouvé des documents concernant mon frère. Je sais que c’était lui, tous les renseignements concordent. Et ce dossier indique le lieu où il est enterré : le cimetière Piskariev. Il y a même le numéro de parcelle qui correspond.

Mais les parents, personne ne leur a jamais rien dit. Manifestement, les autorités avaient d’autres soucis, à l’époque.

Après que leur fils a été emmené et que maman est restée seule, le père s’est mis debout sur ses béquilles, a quitté l’hôpital et est rentré chez lui. En arrivant près de l’immeuble, il a vu des brancardiers qui emportaient un corps depuis le hall. Et il a vu que c’était maman. Il s’est approché et a eu l’impression qu’elle respirait. Il a dit aux brancardiers : « Mais elle est encore vivante ! » – « Elle sera mûre sur la route, lui ont répondu les brancardiers. Elle ne tiendra pas le coup, c’est sûr. » Il racontait comment il s’est alors jeté sur eux, avec ses béquilles, et les a obligés à la remonter dans leur appartement. Les brancardiers lui ont dit : « Bien, on va faire comme tu dis. Mais sache qu’on ne reviendra pas ici pendant au moins deux ou trois semaines. Tu devras te débrouiller tout seul. » Et il l’a sauvée. Elle est restée en vie. Maman est restée en vie jusqu’en 1999. Le père est mort fin 1998.

Après la levée du blocus, mes parents sont partis chez des parents à eux, dans la province de Tver, où ils ont vécu jusqu’à la fin de la guerre. Mon père avait six frères – et cinq sont morts à la guerre. Maman aussi a perdu ses proches. Moi, j’ai été un enfant né sur le tard. Ma mère m’a eu à l’âge de 41 ans.

Il n’y a pas une seule famille qui n’avait pas perdu quelqu’un. Tout le monde a connu le chagrin, le malheur, la tragédie… Mais les gens n’avaient pas de haine pour l’ennemi, et c’est ça qui est étonnant. Pour être franc, c’est une chose que jusqu’à présent, je n’arrive pas à comprendre. Maman était vraiment quelqu’un de très doux, de bon… Et elle disait : « Mais comment pourrait-on haïr ces soldats ? Ce sont des gens simples, et eux aussi sont morts à la guerre. » C’est admirable. Nous – les gens de ma génération – avons été élevés dans les livres, les films soviétiques : et nous avions de la haine. Mais ma mère, allez savoir pourquoi, elle n’en avait pas une once. Je me souviens parfaitement de ce qu’elle disait : « Et que peut-on leur reprocher ? Ce sont des travailleurs, comme nous. Qu’on a simplement jetés sur le front. »

Ces mots-là, je m’en souviens depuis l’enfance.